Politique

Peut-on encore croire en l’Union africaine ?

Confrontée à des turbulences politiques et à une crise sanitaire, l’UA peine à faire entendre sa voix. Il est temps qu’elle fasse sa mue et qu’elle devienne « une machine politique », comme l’a été son ancêtre l’OUA.

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Mis à jour le 16 janvier 2022 à 17:52
Yann Gwet

Par Yann Gwet

Essayiste camerounais. Diplômé de Sciences Po Paris, il vit et travaille au Rwanda.

Fresque murale située dans l’Africa Hall, au siège de l’UA, à Addis-Abeba, représentant les trente-deux pères fondateurs de l’OUA. Ethiopie. Addis Abeba. Siège de l’OUA. Africa Hall. Fresque murale des Portraits des trente-deux présidents africains, pères fondateurs de l’O.U.A, Organisation de l’Unité Africaine, sur une fresque géante, oeuvre des peintres éthiopiens Assefa et Sereke Yemane. Cette fresque tapisse un mur de la salle de l’Africa Hall, devenu siège de l’OUA en mai 1963. Addis-Abeba, Ethiopie. © Vincent FOURNIER/JA

Pour ceux qui croyaient encore dans les vertus de l’Union africaine (UA), l’année écoulée aura été révélatrice de l’impuissance de cette organisation chargée, selon ses propres termes, de travailler à l’avènement « d’une Afrique intégrée, prospère et pacifique, dirigée par ses propres citoyens et représentant une force dynamique sur la scène internationale ».

Riche en crises en tout genre, l’année 2021 aura prolongé une année 2020 à peine moins turbulente. Tchad, Mali, Guinée, Soudan, Éthiopie, vaccins contre le Covid-19… À chaque fois, l’UA, selon ses détracteurs, « joue petit bras » quand elle ne se montre pas hésitante, absente, inaudible, confuse. La cause est entendue : elle a, selon l’expression consacrée, « un problème de crédibilité ».

L’UA semble s’enorgueillir de sa déférence à l’endroit des États et de leurs représentants

Est-ce vraiment le cas ? On a souvent le réflexe de comparer l’UA à sa consœur européenne, que l’on entend et voit beaucoup. À tel point que l’omnipotence supposée d’une Union européenne perçue comme empiétant sur les prérogatives des États – et donc sur la souveraineté des peuples européens – alimente depuis des décennies un euroscepticisme dont l’équivalent est inimaginable de ce côté-ci de la Méditerranée, où l’Union africaine semble s’enorgueillir de sa déférence à l’endroit des États et de leurs représentants – qu’ils soient légitimes ou non.

Désaccords, rivalités…

Mais notre institution panafricaine a une histoire particulière. Son ancêtre, l’Organisation de l’unité africaine (OUA), est né dans le contexte des indépendances, à une époque où des peuples africains, soudés par l’épreuve de l’oppression, aspiraient à la liberté, à l’indépendance et à une solidarité qui avait permis d’accélérer le cours de l’Histoire. Cette Histoire, justement, dictait alors les objectifs de l’OUA : panafricanisme, socialisme, unité. Celle-ci devait simplement surfer sur la vague.

Près de six décennies plus tard, le monde a bien changé. Les pères de l’OUA ont disparu, et avec eux leur souffle révolutionnaire. Les pays du continent sont techniquement indépendants. Bousculé par de nouveaux acteurs qui ont en commun avec l’Afrique l’expérience de l’humiliation, de l’asservissement et de l’avilissement, ainsi qu’un profond désir de revanche, l’Occident impérialiste parle aujourd’hui le langage de la coopération, de l’aide, d’un destin partagé.

Fini l’idéalisme des années 1960. Chaque État a des intérêts, qu’il défend avec un réalisme assumé

Hier, nos leaders étaient des socialistes zélés. Aujourd’hui, convertis à la religion du marché, ils communient devant une zone de libre-échange continentale que le président de la Commission, Moussa Faki Mahamat, dans le discours qu’il a prononcé à l’occasion de la treizième session extraordinaire de la Conférence, a dit accueillir comme un « enfant longtemps attendu ».

Avec le recul, l’on comprend que cette conversion progressive à la religion du marché reflétait des changements structurels dans la nature des relations entre États africains. Fini l’idéalisme des années 1960. Chaque État a des intérêts politiques, économiques, géopolitiques, qu’il défend avec un réalisme assumé. Désaccords, tensions, rivalités relèvent désormais davantage de la norme que de l’exception. Enfin, si hier la principale menace qui pesait sur nos pays était l’impérialisme, aujourd’hui, les défis sont aussi multiples que complexes : terrorisme, changement climatique, pandémies…

Un clone ?

Or, si la transition entre l’Organisation de l’unité africaine et l’Union africaine témoignait de la prise de conscience que, précisément, l’Histoire avait fait un bond en avant et imposait des réalités nouvelles, qui appelaient une redéfinition de la mission de l’institution panafricaine, l’OUA n’a jamais fait sa mue. Tout se passe comme si elle avait donné naissance à son clone.

L’UA continue d’autant plus de mettre les mots de l’OUA sur une réalité post-OUA qu’elle n’a pas les moyens de ses ambitions. Les moyens financiers, d’abord. Les problèmes de l’UA en la matière sont connus. Ils constituent l’un des volets de la réforme institutionnelle qu’engage le président Kagame et qui vise à réaliser la mue de l’OUA. Sans ressources « adéquates, fiables et prévisibles pour mettre en œuvre ses programmes », il ne fait aucun doute que l’UA serait cantonnée au seul ministère de la Parole, utile pour sensibiliser les opinions publiques, mais dérisoire pour « changer le cours des événements ».

Tenue en laisse, corsetée, l’UA peine à épouser les enjeux de son époque

Les moyens politiques, ensuite, dans la mesure où l’UA a été conçue comme une organisation technocratique chargée de mettre en musique la vision des leaders africains réunis au sein de « la Conférence des chefs d’État et de gouvernement », organe suprême qui « définit les politiques de l’Union africaine, fixe ses priorités, adopte son programme annuel et assure le contrôle de la mise en œuvre de ses politiques et décisions ».

Accessoirement, la « Conférence » élit le président de la Commission, qui a donc tout intérêt à se montrer accommodant envers ses électeurs. Ainsi, en toute logique, le visage que présente la Commission n’est jamais que le reflet des choix, décisions, compromissions, renoncements de ses patrons, logés au sein de la Conférence. À ceux-ci, la charge de l’orientation politique de l’UA ; à la Commission, la responsabilité de l’administration.

Le problème de crédibilité de l’UA est par conséquent la manifestation d’un problème plus fondamental d’identité. L’UA peine à épouser les enjeux de son époque. Elle est, par ailleurs, tenue en laisse, corsetée par une direction qui a peu intérêt à ce qu’elle soit une machine politique. Le changement, comme toujours, passera par l’avènement d’une masse critique de leaders africains conscients du fait que seule une UA profondément réformée pourra aider l’Afrique à répondre aux défis d’un XXIe siècle qui s’annonce impitoyable. La balle est donc dans le camp des peuples…