Politique

Sarkozy, Hollande, Bolloré, Kouchner… Où sont passés les « amis » d’Alpha Condé ? Par François Soudan

Renversé le 5 septembre dernier par un coup d’État militaire et placé en résidence surveillée, l’ex-président guinéen jadis très entouré fait le douloureux apprentissage de la solitude des chefs d’État déchus.

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Mis à jour le 13 décembre 2021 à 16:18
François Soudan

Par François Soudan

Directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Alpha Condé et Nicolas Sarkozy, le 6 août 2021, au palais de Sekhoutoureya. © DR

Cent jours. Cent jours interminables pour lui, privé de tout contact avec l’extérieur et désormais placé en résidence étroitement surveillée au domicile d’une épouse absente, avec laquelle il n’a jamais vraiment vécu. Cent jours à se morfondre, entre colère, incompréhension et désarroi depuis cette aube lugubre du 5 septembre, quand les Forces spéciales ont fait irruption dans sa chambre, après avoir noyé dans le sang la garde présidentielle et déchiqueté son chef, le colonel Yemoiba Camara, d’un jet de grenade.

 Alpha Condé a la peau dure, le verbe haut et la mémoire longue

Depuis l’annonce, début décembre, de la création d’une Cour de répression des crimes économiques et financiers, dont il est difficile de penser qu’elle n’a pas été mise en place pour juger – entre autres – des personnalités de l’ancien régime, tout Conakry spécule sur l’éventualité de l’y voir comparaître, lui, Alpha Condé. Dans l’entourage proche de Mamadi Doumbouya, certains y sont favorables, à commencer, dit-on, par le très présent et très discret ministre de la Défense, le général à la retraite Sidiki Camara, alias « Idi Amin ».

Quoi de mieux après tout qu’un procès de ce type pour satisfaire ses partisans et occuper l’opinion le temps d’une transition qui, selon toute vraisemblance et au rythme où la junte entend refonder le processus électoral (un « reset » complet, du quartier à la présidentielle), durera bien au-delà de l’année 2022.

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Mais l’exercice est également risqué : déjà jugé, condamné et emprisonné par un tribunal spécial sous un régime militaire, celui de Lansana Conté, Alpha Condé a la peau dure, le verbe haut et la mémoire longue. Suffisamment longue pour se souvenir que le président de la Cour suprême devant qui Mamadi Doumbouya a prêté serment, le très politicien Mamadou Sylla, était celui-là même qui, vingt et un ans plus tôt, l’avait expédié dans l’enfer de la prison de Kaloum.

Pas un mot, pas une tribune

Cent jours, donc, et qui risquent fort de se prolonger sine die, tant il apparaît que le colonel Doumbouya est bien décidé à garder sa prise à portée de main. Cent jours à méditer sur cette locution latine glissée à l’oreille des Papes lors de leur intronisation, histoire de leur rappeler que tout est éphémère à commencer par le pouvoir : sic transit gloria mundi – « ainsi passe la gloire du monde ». Cent jours à faire la douloureuse expérience de la solitude des chefs d’État déchus, mais aussi et surtout de l’ingratitude des hommes.

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Qui, parmi les amis d’Alpha Condé, a fait entendre sa voix depuis le 5 septembre pour exprimer son indignation et dire que sa réclusion forcée hors de toute procédure légale était de toute évidence inacceptable ? Personne. Ils sont nombreux pourtant, ceux qui pendant les dix années au cours desquelles le « Professeur » tenait salon ouvert au Palais de Sekhoutoureya, n’ont eu qu’à se féliciter des relations privilégiées qu’ils entretenaient avec lui.

Et pourquoi après tout se feraient-ils entendre, ces toubabs, quand les « frères » que ce panafricain dans l’âme a aidés ou dont il a facilité les affaires, sont eux aussi aux abonnés absents ?

Pas un mot de François Hollande, qui a tant de fois invité à l’Élysée le camarade Alpha, et échangé avec lui tant de messages familiers. Pas un mot de Nicolas Sarkozy, intermédiaire zélé dans le dossier Benny Steinmetz, lobbyiste d’affaires multicartes dont le dernier séjour à Conakry remonte au 6 août dernier, à peine un mois avant le coup d’État. Arrivé en jet privé d’Italie, l’ancien président avait été accueilli à l’aéroport par Mohamed Diané, le bras droit d’Alpha Condé, avant d’être reçu à la table de ce dernier pour un déjeuner de trois heures en tête à tête.

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Pas un mot, pas une tribune signée Bernard Kouchner, ami de jeunesse, familier de Conakry, ministre reconverti dans le business et contractant de l’hôpital qui porte son nom dans le quartier de Coronthie. Inaudibles Jean-Louis Borloo, Tony Blair, Vincent Bolloré, qui – les deux derniers surtout – ont mis leurs accointances au service de leurs intérêts.

Certains rétorqueront sans doute qu’ils agissent dans l’ombre, pour faire libérer celui dont ils ont manifestement beaucoup de mal à assumer les largesses passées

Et pourquoi après tout se feraient-ils entendre, ces toubabs, quand les « frères » que ce panafricain dans l’âme a aidés ou dont il a facilité les affaires, sont eux aussi aux abonnés absents ? La liste est longue : des entrepreneurs comme Abderrahmane Ndiaye, Mahamadou Bonkoungou, Mohamed Kagnassy, Saka Razak ; des consultants tels Carlos Lopes, Paulo Gomes, Augustin Matata Ponyo ; des politiques bien sûr : Hama Amadou, Mahamane Ousmane, Lionel Zinsou, Mahmoud Dicko, José Mario Vaz, Julius Malema, Jean-Pierre Bemba, Moustapha Niasse, Mamadou Diop Decroix, Zéphirin Diabré et bien d’autres encore, en Côte d’Ivoire, au Congo, en Centrafrique et jusqu’en Angola.

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Au sein du cercle des amis disparus, certains rétorqueront sans doute qu’ils agissent dans l’ombre, pour faire libérer celui dont ils ont manifestement beaucoup de mal à assumer les largesses passées. Qu’on me permette d’en douter. L’ingratitude, comme chacun le sait, est fille du bienfait. Elle est aussi un gain de temps.