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Alfa Ibrahima Sow

L'universitaire et homme politique guinéen est décédé le 21 janvier à Conakry.

Les Guinéens ne verront plus sa petite silhouette ronde, enveloppée dans un grand boubou peul traditionnel, la chéchia bariolée vissée sur la tête. Alfa Ibrahima Sow a rendu l’âme dans la matinée du 21 janvier, à son domicile du quartier Koloma I, à Conakry. Il avait 72 ans.
La nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre en ville, malgré le black-out total de la Radiotélévision guinéenne (RTG). Universitaire reconnu et respecté à l’étranger, il n’a pourtant pas eu droit à une seule phrase d’hommage dans les médias de son pays. Sa faute ? Avoir créé un parti d’opposition, l’Union des forces démocratiques (UFD), à la faveur de l’ouverture démocratique du début des années 1990.
L’activité politique a, hélas, occulté les autres facettes de la vie de cet intellectuel né à Labé, la ville phare du Fouta, en Moyenne-Guinée.

Alfa Ibrahima Sow attrape très tôt le virus du militantisme. Après avoir effectué en trois ans le cycle de l’école primaire et obtenu le baccalauréat, en candidat libre, cinq ans après son entrée au collège ce qui lui vaut le qualificatif de « surdoué » , il est admis à la faculté de lettres de l’université de Dakar en 1956. La même année, il adhère à l’Union générale des étudiants de l’Afrique de l’Ouest (Ugeao). Il n’oublie
cependant pas son pays natal, auquel il est viscéralement attaché et, en 1957, fonde à Dakar, avec quelques amis, l’Union générale des élèves et étudiants guinéens.
Sa maîtrise en poche, il débarque en 1960 à Paris pour continuer ses études en lettres modernes. Une année plus tard éclate en Guinée ce que l’on a appelé le « complot des enseignants », un mouvement de grève qui soulève tout ce corps de métier, que la dictature naissante de Sékou Touré réprime durement à coups de lourdes peines d’emprisonnement et d’exécutions sommaires. L’activisme d’Alfa Sow en faveur de la libération de Koumandia Keïta, icône du mouvement enseignant, lui vaut d’être élevé au rang de Prisonnier de l’année par Amnesty international, en 1963. Mais Sow se retrouve condamné à mort par contumace par le pouvoir guinéen.
L’exilé se distingue alors autant par ses recherches universitaires que par son activisme panafricain, au sein de l’opposition guinéenne à l’extérieur. Connu au Quartier latin, visiteur assidu de la librairie et maison d’édition Présence africaine, il est le secrétaire général de l’Association des étudiants guinéens de France. Sa réputation lui vaut de siéger au sein de la renommée Fédération des étudiants d’Afrique noire francophone (Feanf), en qualité de représentant des étudiants de son pays.
Toujours brillant, il couronne son cursus universitaire par une nomination comme professeur d’université en lettres modernes. Docteur en ethnolinguistique, il reçoit alors une prestigieuse distinction : la médaille d’argent de la langue française. Mais il reste très attaché au pulaar, sa langue maternelle, qu’il enseignera pendant plusieurs années à l’Institut des langues orientales de Paris. Amoureux des belles lettres, ami de l’écrivain Amadou Hampâté Bâ, il fonde une maison d’édition qu’il appelle Nubia, à la fin des années 1970. Il écrit et publie ses propres poèmes, des livres d’histoire et de contes. On le connaît également pour ses nombreuses publications sur l’ethnie et la langue peules, en collaboration avec l’Organisation des Nations unies pour la science et la culture (Unesco), et également pour des livres de référence comme La Femme, la vache et la foi ; Chronique du Fouta Djallon…

Rentré en Guinée au lendemain du coup d’État de Lansana Conté consécutif au décès de Sékou Touré en mars 1983, Alfa Sow découvre que les hommes au pouvoir ont changé, mais que les méthodes demeurent. Il fonde l’UFD après la légalisation des partis politiques en 1991. Intellectuel, il comble le déficit de représentativité de son parti par une présence sur le terrain des idées et multiplie les conférences de presse et les articles dans les journaux sur toutes les questions brûlantes.
À l’élection présidentielle de décembre 1998, il allie ses forces à celles d’Alpha Condé qui le désigne comme directeur de campagne. Membre fondateur du Mouvement républicain pour l’alternance démocratique (Morad) puis du Front républicain pour l’alternance démocratique (Frad), successivement créés au lendemain de ce scrutin controversé, il finira cependant par faire cavalier seul. En août 2004, il prend part au « dialogue politique », initié par Lansana Conté mais boycotté par le Frad.
Avec la disparition d’Alfa Sow, la Guinée perd un fils, mort célibataire pour avoir consacré toute sa vie au combat, inachevé, pour « le changement » dans son pays.

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