Politique
Mosaïque de boxeurs en hommage à la victoire de Mohamed Ali contre George Foreman le 30 octobre 1974 au stade Tata Raphael de Kinshasa. Photographie prise le 4 juin 2016, © JUNIOR KANNAH/AFP.

Cet article est issu du dossier

RDC, un géant convalescent

Voir tout le sommaire
Politique

RDC : Tshisekedi a les mains libres, ou presque

Candidat déclaré à sa réélection en 2023, le chef de l’État congolais a repris les rênes du pouvoir en rompant avec Joseph Kabila il y a un an. Mais il n’a pas écarté tous les obstacles pour autant.

Réservé aux abonnés
Par - Envoyée spéciale à Kinshasa
Mis à jour le 30 décembre 2021 à 12:35

Le président congolais Félix Tshisekedi dans son bureau, à Kinshasa, le 20 avril 2021. © ASHLEY GILBERTSON/The New York Times-REDUX/REA

Certains se seraient-ils trompés sur Félix Tshisekedi ? « Cet homme est servi par sa bonhommie, son attitude doucereuse, le fait qu’on puisse uniquement le voir comme un héritier, commente un diplomate qui le côtoie depuis trente ans. C’est sans doute cela qui a induit tout le monde en erreur, à commencer par Joseph Kabila. »

Tout observateur politique le lui accordera : c’est un coup de maître qu’a réalisé le président congolais il y a tout juste un­ an. Jusqu’alors prisonnier de l’alliance nouée avec son prédécesseur, ses stratèges et lui-même ont habilement renversé la table et repris toutes les rênes du pouvoir. À eux le gouvernement, la majorité à l’Assemblée nationale et le contrôle du Sénat. De quoi ouvrir la voie jusqu’à une réélection en 2023 ?

Espoirs et désillusions

Enfin les mains libres, Félix Tshisekedi a voulu montrer qui dirigeait. « En 2019, nous avons récupéré un pays dans un état déplorable, nous menons un combat permanent pour redresser la RDC », estime l’un de ses collaborateurs. Accédant à la tête de l’Union africaine début 2021, il a voulu redorer l’image de son pays à l’extérieur, multiplié les déplacements et les candidatures de la RDC à des postes internationaux. En mai, face aux groupes armés dans l’Est, il a décrété l’État de siège en Ituri et au Nord-Kivu. Puis, en novembre, malgré les craintes, il a autorisé l’Ouganda à conduire des opérations armées contre les Allied Democratic Forces (ADF) sur le sol congolais.

La rupture entre le FCC et Cach permet à Tshisekedi d’être seul à prendre les décisions, mais cela le rend aussi comptable de tous les problèmes du pays

En octobre, il a entériné le choix de Denis­ Kadima à la tête de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni), ignorant les protestations des puissantes Églises catholique et protestante. Des décisions « courageuses », juge Christophe Mboso, le président de l’Assemblée nationale, devenu l’un des fidèles du président, qui doivent contribuer au « changement de narratif » que le pouvoir appelle de ses vœux. Mais des décisions très contestées.

À Lire RDC : les religieux peuvent-ils faire plier Tshisekedi ?

Avec l’omnipotence vient cependant la responsabilité. « La rupture entre le Front commun pour le changement [FCC] de Joseph Kabila et Cach [Cap pour le changement] de Tshisekedi permet à ce dernier d’être seul à prendre les décisions, mais cela le rend aussi pleinement comptable de tous les problèmes du pays. Il ne peut plus dire : “Je suis coincé, c’est de la faute de Kabila” », estime le diplomate cité plus haut.

À mi-mandat, le changement de majorité a été aussi l’heure de vérité pour le président et de la déception pour nombre de ses concitoyens, qui s’impatientent face à l’absence de réelle amélioration dans leur quotidien. « Il y a eu beaucoup d’espoir à l’arrivée de Félix Tshisekedi en 2019, de nombreux Congolais s’imaginaient que cela allait changer. Mais c’est l’heure de la désillusion, car le système actuel est assez semblable à celui qui était en place sous Joseph Kabila, dénonce un opposant. Et en deux ans et demi, rien de concret ne s’est passé. »

La contestation du président de la Ceni a poussé catholiques et protestants à élever la voix et l’opposition à battre le pavé

Ces derniers mois, les grèves se sont succédé, notamment dans le secteur de l’éducation dont Félix Tshisekedi a fait l’une de ses priorités en tentant d’instaurer la gratuité de l’enseignement primaire. Les délégations pléthoriques lors des déplacements à l’étranger continuent à faire jaser étant donné le coût qu’elles représentent. Surtout, la contestation du président de la Ceni a poussé catholiques et protestants à élever la voix et l’opposition à battre le pavé. Pour la première fois, en novembre, le FCC et Lamuka se sont joints autour d’un combat commun dans un autoproclamé « bloc patriotique ». D’une même voix, ils ont appelé à des marches contre le pouvoir pour tenter de faire reculer la désignation de Denis Kadima.

Turbulences au sein de l’Union sacrée

Selon le discours officiel, cette contestation n’a pas de quoi effrayer un pouvoir qui se dit sûr de sa force. Mais même au sein de la majorité, des dents se sont mises à grincer, et certains ont commencé à s’inquiéter. « Vous ne pouvez pas vous mettre à dos Kabila, Fayulu, les catholiques, Vital Kamerhe, Moïse Katumbi… c’est de la folie », s’agace l’un des principaux cadres d’un parti allié à l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), le parti du chef de l’État.

À Lire RDC : Kabila, Fayulu, Muzito, Katumbi… Un front « anti-Tshisekedi » est-il possible ?

Car l’Union sacrée ne semblait plus aussi unie qu’elle voulait bien le proclamer. Parmi les alliés du chef de l’État, Vital Kamerhe, son ancien puissant directeur de cabinet, était incarcéré après avoir été condamné en 2020 à treize ans de prison pour corruption et détournements de fonds. Moïse Katumbi a durant plusieurs semaines hésité à quitter l’alliance nouée avec le président. Lui qui avait fait de la composition de la Ceni « une ligne rouge » a multiplié les consultations, tant en RDC qu’à l’étranger, en novembre, avant de repousser sa décision – selon nos informations, des diplomates comme des politiques ont dissuadé l’ancien gouverneur du Katanga de claquer la porte « trop tôt ». Quant à Jean-Pierre Bemba, il n’a eu de cesse de se faire discret. Il fallait resserrer les rangs.

Ramener la sérénité

Plusieurs décisions sont venues à point nommé. Fin novembre dernier, une affaire remontant à 2012 a été soldée en faveur de Jean-Pierre Bemba. La Régie des voies aériennes (RVA) a été condamnée à lui payer 21 millions de dollars pour l’immobilisation et la destruction de ses avions à l’aéroport de Ndjili. Début décembre, c’est Vital Kamerhe qui a bénéficié d’une décision favorable de la justice. Sur décision de la Cour de cassation, le leader de l’Union pour la nation congolaise (UNC) a été remis en liberté provisoire.

Il ne faut pas le sous-estimer. Il a été élevé à l’école de son père. Celle de l’endurance et de la lutte

Du côté de l’opposition, Matata Ponyo, l’ancien Premier ministre de Joseph Kabila, a in extremis échappé à un procès, la Cour constitutionnelle s’étant déclarée incompétente pour le juger. Enfin, condamné en avril 2021 à trois­ ans de prison pour des faits de blanchiment de capitaux et de transferts de capitaux vers l’étranger, l’ancien secrétaire général adjoint du Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD) et ex-ministre Willy Bakonga a été libéré fin novembre.

À Lire RDC : ce qu’il faut retenir du discours de Félix Tshisekedi sur l’état de la nation

« Félix Tshisekedi n’a rien à voir avec cela, il n’intervient en rien dans les décisions de la justice », insiste le conseiller du président. Si certaines libérations vont à l’encontre de la lutte contre la corruption affichée par le pouvoir, elles ont le mérite d’apaiser les esprits. « Aujourd’hui, le seul but du chef de l’État est de ramener la sérénité. C’est ce qu’il est en train de faire. Le front social se dégonfle, Moïse Katumbi ne nous a pas quittés, nous avons entamé un dialogue avec les religieux… « , se félicite-t-il, balayant même toute adversité entre Tshisekedi et Kabila. « Ils se parlent, ils se sont appelés début décembre lorsque l’ancien chef de l’État est revenu à Kinshasa. »

À deux ans de la présidentielle, le chef de l’État candidat veut croire que l’élection sera plus facile que celle de 2018. « Il ne faut pas le sous-estimer. Il a été élevé à l’école de son père. Celle de l’endurance et de la lutte », souligne l’un de ses opposants.