Politique

Mali : les « électrons libres » impatients de se lancer dans la course à la présidentielle

Alors que la classe politique malienne est en pleine recomposition, et que la date des futures élections n’est toujours pas annoncée, les potentiels candidats s’activent pour tenter de sceller des alliances solides. Souvent en marge des grands partis traditionnels.

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Mis à jour le 17 décembre 2021 à 10:14

Seydou Mamadou Coulibaly et Boubou Cissé. © Montage JA : Boubacar Diarra DFA Communication / Vincent Fournier/JA

Ce lundi 10 mai, une chaleur écrasante venue de l’hinterland mauritanien alourdit l’air de Nioro du Sahel, dans la région de Kayes au Mali. Il est midi passé quand un avion privé se pose sur la piste granuleuse de la ville sainte. À son bord, un convive de taille. Vêtu d’un boubou blanc orné de bordures dorées, Soumeylou Boubèye Maïga (SBM) s’extirpe de l’appareil. Cela fait plus de deux ans qu’il n’avait pas mis les pieds dans ce haut lieu de pouvoir où hommes politiques et opérateurs économiques se bousculent pour avoir les faveurs de Mohamed Ould Cheikh Hamahoullah, dit « Bouye », l’un des plus grands guides spirituels du Mali. Même l’ancien président Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), se pliait à cette règle.

Cette visite de SBM à Nioro est hautement symbolique, elle marque l’heure de la réconciliation entre les deux hommes. En février 2019, le chérif s’était payé Boubèye en demandant sa démission de la primature. Et face à une motion de censure inédite déposée conjointement à l’Assemblée nationale par des députés de l’opposition et de la majorité présidentielle, le Premier ministre démissionnera quelques temps plus tard.

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Toutefois, ce lundi après-midi, les rancœurs sont mises de côté. Les deux hommes se saluent d’une poignée de main chaleureuse, SBM s’installe à côté du chérif, qu’il écoute religieusement. Boubèye sait que ce rendez-vous va être commenté, il demande qu’on l’immortalise. « Tu me fais une photo avec lui [le chérif de Nioro] », lance-t-il à l’un de ses collaborateurs. Les flashs crépitent. Le président de l’Alliance pour la solidarité au Mali-Convergence des forces patriotiques (Asma-CFP) semble déjà en campagne. Celui qui n’a jamais caché son ambition de se présenter à la prochaine élection présidentielle sait que, pour peser, il faut gagner les faveurs du chérif de Nioro.

Le prochain scrutin présidentiel sera peut-être celui de tous les possibles

À l’heure de la recomposition politique, tout comme SBM, ils sont nombreux à vouloir concourir à la prochaine présidentielle. En l’absence des deux grands rivaux de cette dernière décennie – IBK, renversé par le coup d’État du 18 août 2020, et le père fondateur de l’Union pour la République et la démocratie (URD), Soumaïla Cissé, décédé prématurément le 25 décembre dernier -, le boulevard est grand ouvert. Le prochain scrutin présidentiel sera peut-être celui de tous les possibles.

Boubou Cissé sur la ligne de départ

Dès le premier trimestre 2021, plusieurs candidats n’ayant qu’une faible assise sur le plan politique, raison pour laquelle beaucoup les qualifient d’ « électrons libres », se sont lancés dans des négociations tous azimuts, en vue de former une structure suffisamment solide pour leur permettre d’être des clients sérieux à la présidentielle.

Celui qui a fait la meilleure opération est sans nul doute Boubou Cissé. Dernier Premier ministre d’IBK, Boubou, qui ne cache plus ses ambitions, a profité du vide laissé par le départ de Soumaïla pour venir jouer les sauveurs au sein de l’URD.

Esseulé sur le plan économique, le parti a besoin d’un candidat en mesure de rassembler les fonds nécessaires pour battre campagne. Dans cette optique, les cadres de l’URD sont nombreux à penser que Boubou est le profil idéal. « Bien qu’il ait été combattu par le parti quand il était à la primature, [certaines voix plaidaient toutefois pour plus de clémence à son égard], il est évident que le facteur économique explique aussi la prise en main de l’URD par Boubou Cissé », explique l’analyste politique Boubacar Haïdara.

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Après avoir manifesté sa volonté d’intégrer l’URD, Boubou a adhéré à la branche locale du parti à Djenné – ville dont est originaire sa mère – dans la région de Mopti, le 26 juin dernier. Si cette adhésion de l’ex-Premier ministre, dont la famille est influente, a été poussée par ses oncles du côté maternel et a été jugée logique par certains cadres, cet acte a néanmoins divisé l’URD, au sein duquel deux clans s’opposent désormais.

Au Mali pour espérer remporter un scrutin, il faut être détenteur d’un pouvoir économique

D’un côté les pro-Boubou Cissé, de l’autre les anti. Néanmoins, ce technocrate qui ne maitrise pas tous les codes de la politique continue d’avancer ses pions. Il sait que s’il est désigné candidat de l’URD à la présidentielle, il aura fait un grand pas vers la victoire. Le parti façonné par Soumaïla possède aujourd’hui une base électorale solide.

Le fortuné Seydou Mamadou Coulibaly

L’homme d’affaires Seydou Mamadou Coulibaly, offre le même type de profil que Boubou Cissé. Son statut d’homme fortuné peut être source de toutes les convoitises et offrir un afflux de trésorerie bienvenu pour beaucoup de mouvements politiques plongés dans un gouffre financier, notamment le Rassemblement pour le Mali (RPM), parti d’IBK.

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Dans un premier temps, ce débutant en politique préfère avancer seul, avec son mouvement politique Benkan (Pacte citoyen), lancé en avril dernier dans la ville de Mopti. Moulaye Ahmed Boubacar Haïdara, ancien cadre du RPM, fait partie des figures politiques qui l’ont rejoint. Plutôt habitué à serrer les mains des dirigeants d’entreprises, Seydou Mamadou Coulibaly qui souffre d’un déficit de popularité, s’est lancé au printemps dernier dans une grande campagne de communication à travers tout le pays pour rencontrer ses militants et se faire connaître des citoyens.

« Boubou et Seydou Mamadou Coulibaly apparaissent comme les candidats les plus sérieux, parce qu’ils possèdent un important capital, analyse le politologue Boubacar Haïdara. Cela ne signifie pas qu’ils ont les meilleurs projets politiques. Mais au Mali pour espérer remporter un scrutin, il faut être détenteur d’un pouvoir économique. Ils finissent tous tôt ou tard par distribuer de l’argent aux électeurs », fait-il observer.

Si l’heure n’est pas encore aux calculs politiques, Seydou Coulibaly n’exclut cependant pas de futures alliances. « Il ne veut pas s’imposer dans les partis traditionnels. Toutefois, des discussions sont en cours entre les uns et les autres. Il attend d’être le choix de nos militants et qu’un chronogramme clair soit fixé avant de penser aux alliances », explique l’un de ses proches.

Alliances

Dans un tout autre registre, on trouve aussi des profils comme celui de Modibo Sidibé, des Forces alternatives pour le renouveau et l’émergence (Fare). Ce baobab de la politique malienne, qui a un temps occupé le poste de Premier ministre, est un candidat qui peut se vanter d’avoir un capital social.

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Dans un pays gangrené par une corruption à tous les niveaux, il bénéficie d’une réputation d’intégrité sans tache, son nom n’ayant jamais été cité dans la moindre affaire de détournement de fonds. Est-ce suffisant pour accéder à la magistrature suprême ? Sans doute pas, et, au sein du Mouvement du 5 juin-Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP), Modibo s’active pour nouer des alliances solides. Une coalition avec Sy Kadiatou Sow, qui dirige la plateforme Awn Ko Mali – le « Mali d’abord » -, et Cheick Oumar Sissoko, le coordinateur d’Espoir Mali Kura (EMK), des responsables politiques du M5 déçus par la politique de Choguel Kokalla Maïga qu’ils ont porté à la primature, n’est pas à écarter.

« Chasse aux sorcières »

L’incarcération de SBM, le 26 août dernier, a cependant marqué un coup d’arrêt dans la campagne présidentielle. Depuis que ce sécurocrate, très réseauté et craint à Bamako, a été placé sous mandat de dépôt dans l’affaire « Air IBK », les hommes politiques qui affichaient leurs ambitions se sont mis en retrait.

Pour remporter la présidentielle, il faut sans doute faire la cour aux militaires

Cela fait plus de trois mois que Boubou Cissé n’est plus retourné au Mali, craignant de subir le même sort que Boubèye et d’autres dirigeants arrêtés. Tiéman Hubert Coulibaly, de l’Union pour la démocratie et le développement (UDD), qui avait déjà commencé à sillonner l’intérieur du pays, a aussi déserté.

« Ces arrestations ont mis fin à la campagne présidentielle prématurée qui était déjà lancée. Dans le fond, la lutte contre la corruption des militaires est aussi dirigée contre tous les candidats qui peuvent leur poser des problèmes sur le plan politique », commente un politologue établi à Bamako. Dans cette atmosphère de chasse aux sorcières, une lutte âpre se dessine pour les candidats. Pour remporter la présidentielle qui se profile, il faut sans nul doute faire la cour aux militaires. À moins que ceux-ci n’aient déjà leur candidat.