Politique

CAF : Véron Mosengo-Omba, l’ombre de la Fifa

« CAF, machine à scandales » (3/3). Jamais la Fifa ne s’était montrée aussi attentive au football africain que ces dernières années. Impliquée de près ou de loin dans de nombreux dossiers, l’instance dirigée par Gianni Infantino est soupçonnée d’entrisme au sein de la CAF. Son principal relai : Véron Mosengo-Omba, secrétaire général de la confédération.

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Mis à jour le 6 janvier 2022 à 09:18

ENQUETE_CAF_3 © Ahmed HASAN / AFP)

Il est arrivé à l’Hôtel Hilton de Yaoundé le 8 décembre dernier, flanqué d’un garde du corps et de quelques collaborateurs. Revoilà Véron Mosengo-Omba au Cameroun, après le choc provoqué par son communiqué comminatoire du 17 novembre dernier. « L’état d’avancement des extérieurs du stade d’Olembé, dont la livraison est promise pour le 30 novembre 2021, semble sans progrès depuis ma dernière visite datant du 22 octobre », avait alors écrit le secrétaire général de la Confédération africaine de football (CAF).

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Les autorités camerounaises avaient peu goûté de se faire remonter les bretelles par une CAF qui, il y a seulement quatre ans, sous la présidence du pusillanime Issa Hayatou, aurait privilégié le secret des cabinets ministériels pour faire passer le message. Autres temps, autres mœurs, la nouvelle administration de l’instance, tenue fermement par « Véron », embouche le mégaphone pour menacer de délocaliser le match d’ouverture dans un autre stade.

Après l’incident, le Suisse né en République démocratique du Congo (RDC) aurait pu se faire discret et n’arriver que la veille de l’ouverture de la CAN. Mais il a préféré revenir un mois avant. Officiellement pour se rendre compte de lui-même de l’état d’avancement des préparatifs. Mais pour certains observateurs, il n’était pas anodin de le voir débarquer à trois jours de l’élection du président de la Fédération camerounaise de football (Fecafoot). Finalement élu le 11 décembre, l’ancien footballeur Samuel Eto’o l’a emporté face à Seidou Mbombo Njoya, président sortant et, surtout, vice-président de la CAF, soutenu par Mosengo-Omba et le patron de la Fifa, Gianni Infantino. Mosengo-Omba aurait-il cherché à s’immiscer au profit de la Fifa dans le processus électoral d’une fédération nationale ?

Mise sous tutelle

Si le soupçon existe, c’est que Mosengo-Omba est perçu comme l’homme lige d’Infantino. Pour de nombreux analystes, sa nomination au poste de secrétaire général de la CAF n’a fait que renforcer l’emprise de la Fifa sur l’instance africaine.

Mosengo-Omba a rejoint la Fifa en 2016 en qualité de responsable régional de la division Associations membres de la Fifa pour l’Afrique et les Caraïbes. Il a été propulsé sur le devant de la scène à la faveur de l’élection du Sud-Africain Patrice Motsepe à la tête de la CAF. Personne, parmi les observateurs, n’avait jamais croisé cet homme dans les gradins d’un stade de football en Afrique.

Ami de Gianni Infantino, qu’il aurait connu pendant leurs années d’études à l’université de Fribourg, en Suisse, Mosengo-Omba a en effet été missionné, en février 2021, par le président de la Fifa pour prendre part à la rencontre de Rabat réunissant les candidats à la présidence de la CAF, à savoir l’Ivoirien Jacques Anouma, le Sénégalais Augustin Senghor et le Mauritanien Ahmed Yahya.

L’objectif était d’obtenir le désistement des trois au profit de Patrice Motsepe. Mission accomplie, le milliardaire sud-africain est élu un mois plus tard par acclamation. Mosengo-Omba est récompensé. Il sera l’homme de la Fifa au Caire, où se trouve le siège de la CAF.

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Alors que certains dénoncent une mise sous tutelle de la Confédération, voire une recolonisation du continent par le football, Mosengo-Omba s’installe dans ses nouveaux habits d’homme fort de la CAF. C’était prévu, le président Patrice Motsepe résidant en Afrique du Sud, c’est « Véron » le patron. Il débarque avec, à ses côtés, l’Italo-Suisse Sandra Lattore, qui travaillait déjà avec lui à Zurich lorsqu’il était responsable mondial des Associations membres de la Fifa. Lattore, qui a passé plus de sept ans en tant qu’agent commerciale au sein de la marque de produits de luxe Hugo Boss, a rejoint le service juridique de l’organisation en 2017 pour devenir l’assistante privée de Mosengo-Omba en novembre 2019.

Purge

À peine installé au Caire, le 24 mai, Monsengo-Omba supervise le licenciement brutal d’une dizaine de cadres de la CAF, sur la base d’un rapport d’audit controversé de PricewaterhouseCoopers. Une purge visant plus particulièrement des salariés proches d’Ahmad Ahmad, comme son adjointe Aimane Hamadi ou son conseiller Abdullah Moustapha, remerciés par mail dans la nuit du 24 au 25 mai dernier, et qui va valoir à l’institution le paiement d’indemnités faramineuses.

D’autres personnes, qui occupaient des postes stratégiques (ressources humaines, département des finances, information et technologie ou secteur juridique), ont connu le même sort. « Infantino n’ignore rien de ce qui se passe au Caire. Ce n’est pas pour rien qu’il a proposé à Motsepe de nommer Mosengo-Omba et Lattore, et que Motsepe a accepté. Je n’irai pas jusqu’à dire que la Fifa contrôle la CAF, mais la proximité est clairement établie », estime un ancien membre de l’instance africaine.

Le patron de la Fifa, Gianni Infantino, avec le nouveau président de la CAF, le milliardaire sud-africain Patrice Motsepe (à dr.), à Abidjan, le 4 mai 2021. © REUTERS/Luc Gnago

Le patron de la Fifa, Gianni Infantino, avec le nouveau président de la CAF, le milliardaire sud-africain Patrice Motsepe (à dr.), à Abidjan, le 4 mai 2021. © REUTERS/Luc Gnago

Pour ceux qui en douteraient encore, les dernières décisions prises par le Comité exécutif de l’instance basée au Caire ont probablement balayé les dernières interrogations. Le 26 novembre 2021, celui-ci a apporté son soutien officiel au projet de la Fifa de faire disputer la Coupe du monde tous les deux ans, un soutien qui n’a surpris personne, puisque de nombreuses fédérations lui avaient manifesté en amont leur totale adhésion.

« Une Coupe du monde biennale, c’est une chance pour le football africain. Si cela se concrétise, des équipes qui n’avaient quasiment aucune chance de se qualifier pourront envisager de disputer cette compétition, et les retombées économiques seront multipliées par deux et l’Afrique en profitera », explique Mathurin de Chacus, président de la Fédération béninoise de football (FBF). Et au cas où cette réforme serait adoptée, la CAF pourrait réfléchir à celle de la CAN. Infantino avait suggéré, en 2020, que l’instance envisage de la faire disputer tous les quatre ans.

Infantino plus intrusif que Blatter

Puis le gouvernement du football africain a validé la création d’une Super Ligue, un projet cher à Gianni Infantino. Celui-ci, en novembre 2019 à Lubumbashi, puis trois mois plus tard au Maroc, avait suggéré à la CAF, alors dirigée par le Malgache Ahmad Ahmad, de plancher sur la création d’une telle compétition, capable de générer, selon l’Italo-Suisse, des revenus à hauteur de 2,5 milliards d’euros en cinq ans. La crise sanitaire et les turbulences qui ont accompagné la fin du mandat d’Ahmad avaient relégué cette idée au second plan.

Mais l’élection, en mars dernier, du Sud-Africain Patrice Motsepe à la tête de la CAF l’a remise au goût du jour, et même si les contours de cette Super Ligue (format, date de lancement, données économiques…) restent encore flous, l’Afrique sera, sauf catastrophe, le premier continent au monde à organiser une telle compétition.

Important vivier de voix au regard du nombre de fédérations (54 sur 211), l’Afrique est incontournable pour la Fifa

L’intérêt marqué de la Fifa pour la CAF, que certains qualifient d’« ostentatoire », n’est cependant pas nouveau. Important vivier de voix au regard du nombre de fédérations (54 sur 211) et continent d’opportunités économiques, l’Afrique est incontournable pour l’instance internationale.

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Le Suisse Joseph Blatter, qui a présidé la Fifa de 1998 à 2015, ne cachait pas son affection pour l’Afrique, symbolisée notamment par l’octroi de généreuses subventions au traçage souvent aléatoire. « Mais depuis l’arrivée d’Infantino en 2016, c’est une autre méthode. Blatter gérait ses relations avec l’Afrique à l’ancienne, de manière paternaliste, mais il ne voulait pas prendre la main, il savait où s’arrêter. Infantino est beaucoup plus intrusif. Il a compris qu’il a besoin de l’Afrique et que l’Afrique a besoin de lui. Et il n’hésite pas à dire ou faire des choses qu’il ne se permettrait pas avec les Européens  », souffle, sous couvert d’anonymat, ce dirigeant d’une fédération d’Afrique de l’Ouest.

Gianni Infantino avait ouvertement soutenu Ahmad Ahmad en 2017 face au Camerounais Issa Hayatou, qui dirigeait la CAF depuis 1988. À tel point que la justice interne de la Fifa avait ouvert une enquête pour tenter de déterminer le rôle d’Infantino dans l’élection de l’insulaire, après avoir accusé réception de plusieurs documents adressés par certaines fédérations notoirement proches d’Hayatou.

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Mais les relations entre l’Italo-Suisse et le Malgache, beaucoup moins docile que prévu, avaient pris une autre tournure après l’affaire Fatma Samoura, la secrétaire générale de la Fifa, envoyée en mission d’audit au Caire d’août 2019 à janvier 2020. Ahmad Ahmad, soutenu par une majorité de son Comité exécutif, avait mis fin à la mission de la Sénégalaise, provoquant la colère d’Infantino.

Le Malgache, candidat à sa propre succession, avait finalement renoncé à se représenter après s’être vu infliger en novembre 2020 par le Comité d’éthique de la Fifa une suspension de cinq ans pour abus de pouvoir et détournement de fonds. « Samoura au Caire, c’était une façon de surveiller la CAF. Elle était les yeux d’Infantino, lequel a vécu comme un affront personnel la décision d’Ahmad de ne pas prolonger la mission de l’envoyée spéciale de la Fifa », résume un ancien membre de la CAF.

Pacte des braves

Mais le président de la Fifa, réputé pour sa capacité à toujours avoir un coup d’avance, a pris sa revanche lors de l’élection à la présidence de la CAF, en mars dernier, à Rabat. « Même s’il peut y avoir des divergences, la CAF et la Fifa doivent travailler ensemble. La Fifa a besoin d’une CAF forte », estime Augustin Senghor, président de la Fédération sénégalaise de football (FSF). Le même qui, comme Anouma ou Ould Yahya, lorgnait le fauteuil laissé libre par Ahmad. Mais Gianni Infantino avait un autre plan : pousser le milliardaire Patrice Motsepe, propriétaire du club de Mamelodi Sundows et accessoirement beau-frère de Cyril Ramaphosa, le président de la République d’Afrique du Sud, au sommet de la hiérarchie du football continental.

Au nom de l’intérêt supérieur du football africain, Yahya, Senghor et Anouma ont accepté de se désister au profit de Motsepe, en échange des postes de 1er et 2e vice-président pour les deux premiers, et d’un titre de conseiller spécial du président pour le dernier. Le pacte des braves a été scellé le 6 mars dernier à Nouakchott, à l’occasion de la CAN des moins de 20 ans.

Cette union sacrée doit autant à la force de persuasion d’Infantino qu’à un intense travail de lobbying de certains cercles politiques et diplomatiques, très actifs dans les coulisses de cette élection, qui a fini par être jouée d’avance puisqu’il n’y avait plus qu’un seul candidat. « Infantino voyait en Motsepe l’homme qu’il fallait pour diriger la CAF, mais aussi quelqu’un de plus malléable qu’Ahmad. Motsepe a ses affaires, il ne peut pas gérer le foot africain au quotidien. Et les deux hommes partagent des idées assez proches sur la meilleure façon de générer davantage de revenus », témoigne un ancien de la Fifa.