Politique

RDC : les vérités de Jules Alingete, puissant patron de l’IGF

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Par - à Kinshasa
Mis à jour le 10 décembre 2021 à 10:19

Pour Jules Alingete, l’IGF « a fait un travail remarquable ». © Colin Delfosse pour JA

Le limogeage d’Abert Yuma, la libération de Vital Kamerhe, l’audit des comptes de la présidence, les conclusions de l’enquête Congo Hold Up… Le chef des services de l’Inspection générale des finances (IGF) défend son bilan face aux critiques.

Félix Tshisekedi a beau en avoir fait l’une de ses priorités, la lutte contre la corruption est-elle à la peine en RDC ? Le 6 décembre, c’est Vital Kamerhe, l’ancien directeur de cabinet du chef de l’État, qui a été remis en liberté provisoire après avoir été condamné en appel à treize ans de prison pour détournement.

Avant lui, c’est Willy Bakonga, ex-ministre de l’Enseignement primaire et secondaire, membre du Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD de Joseph Kabila), qui avait été gracié alors qu’il avait été condamné à trois ans de prison pour blanchiment. Modeste Makabuza et Charly Wenga, les directeurs généraux de la Société congolaise de construction (Sococ) et de l’Office des voiries et drainage (OVD), ont eux aussi été graciés.

Quant à Eteni Longondo, ex-ministre de la Santé et cadre de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS, parti présidentiel), il a été remis en liberté tandis que l’enquête se poursuit. Et l’ancien Premier ministre Augustin Matata Ponyo a vu son avenir s’éclaircir mi-novembre, quand la Cour constitutionnelle qui devait le juger s’est déclarée incompétente.

Mais ces décisions, tantôt judiciaires, tantôt politiques, n’entament pas la détermination de Jules Alingete, le puissant patron de l’Inspection générale des finances (IGF). Il en est convaincu : ses services ont obtenu de beaux résultats. Selon lui, le renforcement des contrôles rend désormais « impossible » le détournement de centaines de millions de dollars au Congo.

Jeune Afrique : Vital Kamerhe, Willy Bakonga, Augustin Matata Ponyo, Eteni Longondo… Toutes ces personnalités qui avaient été inculpées et parfois condamnées pour des détournements sont aujourd’hui libres de leurs mouvements. N’est-ce pas décourageant ?

Jules Alingete : Je n’ai pas à commenter des décisions de justice, mais il y a des gens qui ont été condamnés et qui sont encore en prison. Et puis, que les gens soient acquittés, condamnés ou libérés provisoirement, cela n’entame en rien le travail que mène l’IGF sous la direction du président de la République. Quand la police arrête des malfaiteurs et qu’elle les envoie devant la justice, elle ne baisse pas les bras parce qu’ils sont libérés. Elle continue de travailler. C’est pareil pour nous : nous continuons de travailler, nous allons même intensifier nos contrôles, et s’il y a des faits qui posent problème, la justice sera saisie.

N’y a-t-il pas un hiatus entre ces remises en liberté provisoire et le discours sur l’État de droit que martèle Félix Tshisekedi ?

Pourquoi y en aurait-il un ? Si ces décisions de justice ont été prises, c’est parce qu’il y avait des raisons. Nous devons, nous, rester concentrés et continuer à lutter contre la corruption et l’impunité. Pour sauver les finances publiques de la RDC, améliorer la gouvernance et instaurer la transparence dans la gestion publique. Les gens ne doivent pas se décourager.

Mais quelles raisons auraient-ils d’espérer ?

Il faut bien comprendre que la corruption, c’est tout un système. Le détournement est une maladie, qui est dans l’ADN de beaucoup de gestionnaires. Le changement n’est pas facile et la lutte ne se fera ni en une journée ni en une année. Asseoir la transparence et la bonne gouvernance, cela prend du temps. La corruption est un fléau qui met la RDC à genoux et nous devons la combattre.

Le 4 décembre, l’emblématique Albert Yuma a été écarté de la tête de la Gécamines, une entreprise à laquelle l’IGF s’est intéressée. Qu’en pensez-vous ?

Peu importe qu’il ait été remplacé. Nous avons contrôlé ce qui devait l’être et sommes en train de terminer. Nous remettrons, d’ici à la fin du mois de décembre, nos observations à la Gécamines. S’il y a des points sur lesquels Albert Yuma doit se justifier, il le fera et nous en tirerons toutes les conclusions.

Que révèle votre enquête sur la Gécamines sous la présidence de Yuma ?

Je ne peux pas vous faire part de nos conclusions maintenant. Les personnes concernées doivent d’abord être notifiées. Il faut ensuite qu’elles aient le temps de répondre, pour que nous puissions au besoin débattre avec elles et en tirer des conclusions. Une fois que cela sera fait, nous remettrons notre rapport à notre hiérarchie directe. C’est la procédure.

Le secteur minier est l’un de ceux où la fraude et la corruption ont atteint des dimensions inexplicables

Ceci étant dit, le secteur minier est l’un de ceux où la fraude et la corruption ont atteint des dimensions inexplicables. Ce serait un miracle qu’on termine notre travail en disant que le contrôle de la Gécamines s’est soldé par un constat de bonne gouvernance. Le contrôle va très certainement révéler toute l’ampleur de la fraude qui a été mise en place dans le secteur. Mais il faut laisser la procédure se poursuivre et aller à son terme pour qu’il n’y ait pas de contestations.

L’IGF s’est penchée sur plusieurs dossiers, mais ils ont eu peu de retombées judiciaires. La justice ne traîne-t-elle pas trop des pieds dans certains cas ?

Elle prend toujours son temps, c’est comme ça. En revanche, on peut constater que nos parquets ont parfois quelques difficultés à appréhender les questions financières. C’est pour cela que nous avons proposé la création d’un parquet spécialisé, avec des magistrats spécialisés qui auront la formation adéquate et qui auront beaucoup plus de facilités pour aborder les infractions financières.

En tant que chef de service de l’IGF, quel bilan feriez-vous de cette année 2021 ?

Nous sommes encore loin de voir le bout du tunnel, mais nous avons fait un travail énorme. Nous avons efficacement accompagné les régies dans le travail de mobilisation des recettes et, ensemble, nous avons obtenu des résultats. Nous avons fait des contrôles à la Banque centrale, dans les provinces, nous avons produit beaucoup de rapports, que nous avons envoyés devant la justice et qui ont donné lieu à des interpellations et à des procès. L’IGF a fait un travail remarquable, mais la tâche est immense et, en 2022, nous devrons continuer à lutter contre les antivaleurs.

Vous avez promis la publication de l’audit consacré à la présidence de la République. Plusieurs mois après, toujours rien…

Notre audit portait sur les effectifs utilisés par le secrétariat général de la présidence et sur la validité ou le contenu de certains contrats qui lient la présidence à certains prestataires. Ce rapport-là est terminé et a été transmis au directeur du cabinet du chef de l’État. Ils sont en train de travailler à remettre de l’ordre dans tout ce qui est lié au personnel de la présidence. En ce qui concerne les contrats, plusieurs ont déjà été résiliés ou modifiés. Mais s’il y avait eu des faits extrêmement graves, vous en auriez été informés.

Mais pourquoi ce rapport n’a-t-il pas été publié ?

Est-ce que tous nos rapports sont publiés ? Nous avons effectué cette année plus d’une centaine de missions. Nous publions les rapports lorsque les faits sont accablants et que nous estimons qu’il faut en informer la population. Ce n’est pas toujours le cas.

Les budgets de la présidence de la République, comme celui du Sénat ou de l’Assemblée nationale, font régulièrement l’objet de dépassements très importants. Vous avez récemment expliqué qu’ils n’étaient pas le fruit de détournements. Ne sont-ils pas malgré tout problématiques quand on souhaite assainir les comptes de l’État ?

Nous ne sommes pas les porte-paroles des institutions, mais il y a eu une confusion dans l’opinion publique en ce qui concerne les dépassements budgétaires. Dépassement ne signifie pas détournement, contrairement à ce que certains ont voulu faire croire. Nous avons seulement voulu éviter que les Congolais tombent dans le piège qui leur a été tendu, parfois par ignorance, parfois par mauvaise foi.

Le gouvernement veut réinstaurer ces cartes de crédit ? C’est sa décision et, au moment opportun, nous referons des contrôles

En juin dernier, l’IGF avait tiré la sonnette d’alarme au sujet de l’utilisation de cartes de crédit liées directement aux comptes du Trésor public, hébergées à la Banque centrale. Mais le ministre des Finances, Nicolas Kazadi, a dit vouloir en relancer l’usage. Le comprenez-vous ?

Nous avions relevé l’irrégularité de cette procédure par rapport aux lois qui réglementent les finances publiques. Les gens se sont servis de ces cartes de crédit à des fins personnelles et il y a eu des détournements. Le gouvernement veut réinstaurer ces cartes de crédit ? C’est sa décision et, au moment opportun, nous referons des contrôles.

Moi, je préconise le système qui a toujours existé au ministère des Finances : celui des caisses de secours, qui servent à pallier les urgences. Cela est conforme à la procédure et offre la traçabilité nécessaire.

Invité à réagir sur l’affaire Congo Hold Up, cette vaste enquête menée par un consortium de 19 médias et ONG, vous avez énergiquement défendu Joseph Kabila alors que, lorsqu’il était au pouvoir, 43 millions de dollars auraient été détournés et versés sur un compte de la présidence. Est-ce le rôle de l’IGF ?

Ni moi ni l’IGF n’avons défendu Joseph Kabila. Nous ne sommes ni ses avocats ni son porte-parole. Ce que j’ai voulu dire, c’est que l’affaire des 43 millions de dollars avait déjà été instruite par l’IGF. D’ailleurs, l’enquête dont vous parlez s’est inspirée du travail que nous avons fait.

En revanche, nous ne sommes pas arrivés aux mêmes conclusions. Pour nous, c’est BGFI Bank qui a détourné cet argent : elle l’a reconnu et s’est même engagée à rembourser. C’est ce que nous avons établi sur la base des documents en notre possession. Pour le consortium, ce n’est pas BGFI Bank, c’est la société Egal et l’entourage de l’ancien président qui sont responsables. Il voulaient que nous ayons les mêmes conclusions qu’eux et nous avons dit non. Ce que nous avions ne nous permettait pas d’aller au-delà. S’ils veulent en tirer d’autres conclusions, c’est leur responsabilité.

Cette enquête Congo Hold Up n’a-t-elle pas révélé des pratiques dont on peut dire qu’elles persistent ? Des détournements par des « puissants » ?

C’est faux. Je peux vous garantir qu’avec le dispositif de contrôle que nous avons mis en place à l’IGF pour surveiller le compte général du Trésor, ceux des provinces ou d’autres entités, on ne pourra plus détourner des centaines de millions de dollars au Congo.