Politique

La famille Ouégnin, une saga ivoirienne

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Par - à Abidjan
Mis à jour le 13 décembre 2021 à 10:16

Georges Ouegnin (c.), ancien chef du protocole de Félix Houphouët-Boigny et Henri Konan Bedié, dans un meeting pour soutenir sa fille Yasmina, candidate aux législatives, le 7 décembre 2011, à Abidjan. © ISSOUF SANOGO/AFP

De Georges, l’inamovible directeur du protocole d’Houphouët-Boigny, à Yasmina, la fière députée du PDCI, ils forment un clan incontournable, à l’histoire indissociable de celle de la Côte d’Ivoire.

Nelson Mandela, Mouammar Kadhafi, Hassan II, Thomas Sankara… Mais aussi John F. Kennedy, François Mitterrand, Fidel Castro, ou encore Yasser Arafat. Sur la commode, c’est une partie de l’histoire du XXe siècle qui défile sous nos yeux. Des dizaines de clichés d’ex-chefs d’État africains et étrangers, parfois jaunis par le temps. À leurs côtés, toujours le même homme métis au crâne un peu dégarni : Georges Ouégnin.

« Papa les a tous rencontrés », sourit fièrement Stéphane, l’hôte des lieux, en présentant son imposante collection. Dans sa villa cossue de Cocody ambassades, le fils de l’inamovible directeur du protocole de Félix Houphouët-Boigny se fait un malin plaisir de jouer avec la curiosité de ses visiteurs. Demandez-lui une anecdote au sujet de son père et d’un grand de ce monde, lui vous parlera plutôt d’équitation, un sport dont il dirige la fédération ivoirienne depuis 2017.

C’est que, dans la famille Ouégnin, les (nombreux) secrets du patriarche sont bien gardés. Du haut de ses 88 ans, Georges n’a jamais voulu s’épancher sur sa vie bien remplie aux côtés du « Vieux ». « Devoir de réserve oblige », explique Stéphane. Tout juste montre-t-il sur son téléphone quelques vidéos du grand-père riant aux éclats et chahutant avec sa petite-fille. Des années de pratique du taekwondo – il est ceinture noire septième dan – l’ont visiblement maintenu en forme. En bref, une retraite paisible et à l’abri des regards chez lui, avec son épouse Jacqueline, après une longue carrière passée à tutoyer les cimes de l’État et les puissants.

Murmurer à l’oreille d’Houphouët

Cette dernière avait pourtant commencé bien loin des ors de la république. De son nom complet Georges-François Ouégnin, le jeune homme démarre comme cadre chez Renault à Abidjan. Après l’indépendance, en 1960, il est propulsé à la direction du protocole à la présidence de la République. S’en suivront plus de trois décennies au service d’Houphouët-Boigny, jusqu’à la mort de celui-ci, en 1993. En bon commis de l’État, il poursuivra son rôle de métronome de la présidence sous Henri Konan Bédié, Robert Gueï et même quelque mois sous Laurent Gbagbo avant de partir à la retraite, début 2001.

« Certes, il a servi plusieurs présidents pendant plus de quarante ans, mais il reste d’abord et surtout identifié à Houphouët-Boigny. Il était l’un des proches parmi les proches. Ouégnin, c’était l’homme qui murmurait à l’oreille du chef », analyse un cadre du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI). Aux côtés de Guy Nairay, son directeur de cabinet, d’Alain Belkiri, le secrétaire général de la présidence, ou encore de Roger Perriard, son conseiller presse, le directeur du protocole est l’un des rouages essentiels du dispositif présidentiel.

Candidat à sa propre succession, Félix Houphouët-Boigny (c.) vote à la présidentielle avec l’aide de Georges Ouegnin (d.), son directeur du protocole, le 28 octobre 1990, à Abidjan.

Candidat à sa propre succession, Félix Houphouët-Boigny (c.) vote à la présidentielle avec l’aide de Georges Ouegnin (d.), son directeur du protocole, le 28 octobre 1990, à Abidjan. © Ivory Coast President and candidate to his own succession FÈlix HouphouÎt-Boigny (L) is helped by etiquette chief Georges Ouegnin (R) as he casts his ballot for the presidential election 28 October 1990 at Cocody polling station © FRANCOIS ROJON/AFP

Durant trois décennies, Ouégnin suit Félix Houphouët-Boigny comme son ombre. Rencontre les grands dirigeants de l’époque – et noue même des relations personnelles avec certains d’entre eux. Règle tous les détails, des plus infimes aux plus importants. Satisfait les demandes les plus insolites de son patron. Au fil des ans, une proximité quasi-instinctive s’installe entre les deux hommes. « Houphouët-Boigny lui faisait une confiance aveugle. Il avait aussi une affection particulière pour lui. Il le considérait comme un fils et ses enfants comme des petits-enfants », poursuit notre responsable du PDCI.

La vie douce

Avec son épouse Jacqueline (née Biley), qu’il a épousée en 1967, Georges Ouégnin a cinq enfants : Stéphane, donc, mais aussi Georges-Emmanuel, dit « Manu », Marie-Isabelle, Jacques-Philippe (décédé en 2008) et Yasmina. Durant leur jeunesse, les frères et sœurs ont la vie douce sur les bords de la lagune Ébrié. Avec tout le confort, l’éducation et les loisirs de la jeunesse dorée de l’époque. La famille vit alors dans une belle villa blanche à un jet de pierre de l’hôtel Ivoire, devenue la permanence de Yasmina, figure montante du PDCI et députée de Cocody depuis 2011. Dans son bureau, qui était autrefois sa chambre, la benjamine se rappelle d’un père présent malgré son travail très prenant. « Il rentrait souvent tard le soir mais nous le voyions tous les matins, parfois pour prendre le petit-déjeuner avec nous. Il passait aussi une partie des vacances avec nous », indique-t-elle.

Fidèle à sa réputation de patriarche, Félix Houphouët-Boigny s’implique beaucoup dans la vie des Ouégnin, comme il le fait pour les familles de ses autres collaborateurs. Témoin de mariage de Georges et Jacqueline, il est aussi le parrain de Stéphane et Yasmina – laquelle lui doit d’ailleurs son autre prénom de Lucienne, que l’ancien président adorait. « Tous les ans, il prenait le temps de m’inviter à déjeuner à sa résidence pour mon anniversaire. Il me donnait des conseils que j’ai toujours gardés en tête », se rappelle Stéphane. Le chef de l’État et son épouse Marie-Thérèse participaient aussi souvent aux anniversaires ou aux diverses fêtes chez les Ouégnin.

Intimes de Foccart

Côté travail, le puissant directeur du protocole n’est pas cantonné uniquement au placement des ronds de serviettes. Il peut notamment servir d’émissaire pour les missions les plus sensibles à travers le monde. Dans son carnet d’adresse florissant, un homme détient une place particulière : Jacques Foccart, le Monsieur Afrique de De Gaulle puis de Pompidou. Réputé pour ses réseaux tentaculaires et ses méthodes opaques, l’ancien résistant français a longtemps été un pilier de la Françafrique. Parmi ses plus fidèles alliés sur le continent : Félix Houphouët-Boigny, lequel a même un temps disposé d’un correspondant français à la présidence, Jean Mauricheau-Beaupré.

Avec Foccart, Ouégnin développe des liens intimes, quasi filiaux. À tel point qu’il fait de lui le tuteur de ses fils Stéphane et Georges-Emmanuel durant leur collège en pension à Pontoise, près de Paris. Les week-ends, les deux adolescents les passent chez leur mentor, dans sa maison de campagne à Luzarches. Et le 7 décembre 1993, quand le « Vieux » rend son dernier souffle à Abidjan, Foccart est l’un des tous premiers informés… grâce à un appel de Ouégnin.

Plantations, foot et politique

Si Félix Houphouët-Boigny considère son directeur de protocole comme son propre fils, il connaît aussi bien le vrai père de celui-ci, François Adon Maurice Ouégnin. Ce fils de planteurs est né à Moossou, près de Grand Bassam, aux environs de 1905. Après sa scolarité à Bingerville, il est envoyé à Aix-en-Provence, dans le sud de la France, pour suivre des études de droit. Diplôme en poche, il devient greffier en chef de la cour d’appel à Dakar, alors capitale de l’Afrique occidentale française. Il est ensuite nommé greffier à Bouaké, dans les années 1950, puis ouvre son cabinet d’huissier de justice à Abidjan. En parallèle, l’homme s’investit en politique et est désigné député de Grand Bassam de 1960 à 1980. Devenu un cadre du PDCI, il se rapproche, aussi, de Félix Houphouët-Boigny.

En tout, François Ouégnin a eu treize enfants avec différentes épouses. Cette grande famille, construite autour de la figure paternelle, vivra d’abord à Treichville avant de déménager à Cocody dans les années 1960. À tous ses enfants, il répétera le même mantra : « Je vous ai donné un nom, à vous de vous faire un prénom. » Outre Georges, le plus célèbre de la fratrie en raison de sa carrière au plus proche d’Houphouët-Boigny, plusieurs d’entre eux deviendront aussi des personnalités bien connues des Ivoiriens.

Dans cette famille largement acquise à la cause du PDCI, un membre détonne en devenant l’un des lieutenants de Laurent Gbagbo

Pour les amateurs de football, les noms de Roger et Francis Ouégnin sont ainsi familiers. Avocat, le premier est président de l’ASEC Mimosas depuis 1989. En août dernier, il a été réélu pour un septième mandat à la tête du célèbre club abidjanais vingt-sept fois champion de Côte d’Ivoire. Le second, son frère ainé, qui a fait carrière dans les affaires, en est quant à lui le président-délégué. Autre frère Ouégnin qui s’est fait un prénom, Jean-Jacques. Général de l’armée de l’air, il a commandé les forces aériennes de 2011 à 2017. Depuis son départ à la retraite, cet ex-militaire a rejoint la direction de la compagnie Air Côte d’Ivoire.

Dans cette grande famille largement acquise à la cause du PDCI, un membre détonne : Georges-Armand Ouégnin. Frère cadet de Georges, ce chirurgien urologue de formation de 68 ans est devenu l’un des lieutenants de Laurent Gbagbo, l’opposant historique des Houphouëtistes. Vice-président de l’Assemblée nationale, élu député dans le fief pro-Gbagbo de Yopougon, il est aujourd’hui membre du nouveau parti du « Woody de Mama », le Parti des peuples africains – Côte d’Ivoire (PPA-CI).

« Cela n’a jamais posé aucun problème entre nous, assure Georges-Armand Ouégnin. Chacun respecte les choix de l’autre. Nous avons toujours considéré notre famille comme un socle qui passait avant toute chose, y compris la politique. » Malgré leur différence d’âge, il est toujours proche de son frère aîné Georges, qui est, lui, membre du comité des sages du PDCI. « Nos enfants s’entendent bien aussi, explique-t-il Nous avons essayé de leur inculquer des valeurs que notre père nous a appris : l’entraide et la solidarité entre les membres de la famille. » Le clan avant tout.