Économie

Pétrole et gaz : l’exploitation envers et contre tout ? 

L’Afrique, qui regorge d’or noir et d’or bleu, ne cesse d’attirer activités d’exploration et investissements. Ce phénomène risque-t-il de faire passer au second plan la nécessaire transition écologique ?

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Mis à jour le 10 janvier 2022 à 17:43
Afaf Zarkik

Par Afaf Zarkik

Chercheuse au Policy Center for the New South - Auteure du chapitre « Pétrole » dans le rapport Arcadia 2021 sur les matières premières en Afrique. 

Le Duhail, navire qatari de gaz naturel liquéfié, sur le canal de Suez. Avec sa capacité de 210 100 m3, il est l’un des plus grands méthaniers construits à ce jour. © AFP PHOTO/STR

Malgré le changement climatique et l’impératif d’accomplir une transition énergétique, les investisseurs étrangers comme les pays producteurs continuent de miser sur les hydrocarbures en Afrique. Une manne qui n’est pas près de s’épuiser, tant la demande en énergies fossiles (80% à 85% de la consommation primaire) reste une tendance lourde sur les marchés, en dépit de la COP26.

Le poids des chiffres

Force est de constater que les groupes pétroliers maintiennent leurs investissements exploratoires offshore, au profit du bassin Suriname-Guyana en Amérique du Sud, ainsi que tout le long des côtes atlantiques du continent.

Les pays du G20 ont investi 123 milliards de dollars dans des projets d’énergies fossiles en Afrique et au Moyen-Orient

La plus grande découverte gazière d’Afrique en 2019 – et la deuxième plus importante à l’échelle mondiale – a été faite par BP au large de la Mauritanie et du Sénégal. Total a également découvert deux blocs de pétrole au large de l’Afrique du Sud en 2019 et 2020, et d’autres gisements offshore importants ont été trouvés en 2021 en Angola, en Côte d’Ivoire et en Égypte. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : entre 2013 et 2019, les pays du G20 ont investi 123 milliards de dollars de deniers publics dans des projets d’énergies fossiles en Afrique et au Moyen-Orient, contre 27 milliards seulement dans les énergies propres, selon Oil Change International.

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La manne de ces combustibles reste prometteuse, malgré les déboires, dus aux attaques islamistes, que rencontre le projet gazier de Cabo Delgado au Mozambique. Le problème, dans une région sécurisée depuis septembre 2021 par le Rwanda et l’Afrique du Sud, reste à relativiser à l’échelle du continent, compte tenu des nouvelles perspectives gazières colossales qui s’ouvrent pour l’Égypte.

Cette grande nation arabe était, en 2020, le treizième producteur mondial de gaz, et le deuxième producteur en Afrique. L’Égypte est devenue exportatrice nette de gaz en janvier 2019, et un vaste programme « Autogas » a été lancé pour faire tourner le parc automobile du pays au gaz naturel, moins polluant que l’essence.

L’or noir d’abord

Cet exemple unique, qui aurait déjà permis la reconversion de 331 000 véhicules à la fin 2020 (près de 5% du parc automobile), donne à méditer en Afrique centrale mais aussi en Libye, où se trouve le tiers des réserves du continent. En raison des coupures d’électricité provoquées par la guerre, Tripoli cherche à diversifier son mix énergétique, en portant la part des énergies renouvelables d’un niveau zéro aujourd’hui à 22% en 2030, sans grande visibilité sur les chances d’un tel projet.

Point névralgique de l’Afrique du Nord, la Libye est capable, en temps normal, d’extraire de son sous-sol 1,2 million de barils par jour, soit plus de 1% de la production quotidienne mondiale. Considéré comme sous-exploré, le pays pourrait détenir encore davantage d’or noir, qui représente sa seule ressource, soit 95% de  ses recettes d’exportation et 96% de son budget.

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L’Afrique, elle, ne représente que 4,5% de la demande mondiale en pétrole, mais le double du côté de l’offre (9 % du total, avec sept pays membres de l’Opep). Alors que l’Arabie saoudite a décidé de porter la part des énergies renouvelables à 50 % de son mix d’ici à 2030, tous les grands producteurs africains de pétrole ne voient pas forcément la transition du même œil. Loin de là, puisque l’Angola dépend déjà massivement de l’hydroélectricité, 72 % de sa production nationale en 2019. Pas de quoi se vanter, cependant, dans la mesure où la moitié de la population n’a pas accès à l’électricité. L’alimentation du pays dépend en grande partie des importations de diesel, qui fait tourner les groupes électrogènes.

Décarbonisation des économies

Grâce au solaire, le Nigeria, de son côté, entend fournir de l’électricité à 25 millions de personnes d’ici à 2030 (12% de la population, sur un total de 38% n’ayant pas accès à l’électricité). Mais, pour l’instant, l’éolien et le solaire ne représentent, comme en Angola, que 0,1 % du mix énergétique du pays. Le pays le plus peuplé d’Afrique a toujours toutes les peines du monde à acheminer le courant jusqu’à ses usagers  (celui-ci est tiré du gaz à 73 %, de l’hydroélectricité à 12,5 % et du diesel pour les groupes électrogènes à 14 %). Au cours de la seule année 2021, pas moins de quatre pannes sur le réseau national ont plongé des villes entières dans l’obscurité, dont Abuja et Lagos. Le coût économique des coupures de courant s’élève à… 2 % du PIB nigérian, selon la Banque mondiale.

Difficile de jeter la pierre à l’Afrique du pétrole, où les énergies fossiles restent prépondérantes

Quoi qu’il en soit, le président Buhari a fermement plaidé pour une transition au gaz au Nigeria durant la COP26. Et rappelé les pays riches à leurs obligations, en estimant les besoins de financement de son pays à 400 milliards de dollars durant la période de transition. En 2009, les pays du Nord avaient promis de porter leur aide « climat » au Sud à 100 milliards de dollars par an à partir de 2020, sans suites concrètes.

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Difficile, donc, de jeter la pierre à « l’Afrique du pétrole », dans la mesure où les énergies fossiles restent prépondérantes partout. Les pays développés eux aussi incluent le gaz dans leurs plans de transition. Le continent, qui reste en partie à électrifier et ne contribue qu’à hauteur de 4% aux émissions mondiales de CO2, intéresse certes le reste du monde pour son pétrole.

Il n’en fournit pas moins des efforts considérables, parfois exemplaires, vers la transition. Avant une décarbonisation des économies – qui sera longue et coûteuse, en particulier dans un contexte de forte croissance démographique –, le gaz naturel représente une réelle option, pour les pays qui en sont dotés.