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Dépouillement des votes lors de l’élection présidentielle de février 2019.

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Locales au Sénégal : à Saint-Louis, le beau-frère de Macky Sall défié par son propre camp

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Par - à Saint-Louis
Mis à jour le 19 janvier 2022 à 19:07

Mansour Faye est un soutien de la première heure de son beau-frère Macky Sall. © Sylvain Cherkaoui pour JA

Le 23 janvier, le maire sortant et ministre des Transports, Mansour Faye, devra affronter un autre membre du parti présidentiel : l’ancien ministre Mary Teuw Niane.

C’est une séquence dont Mansour Faye se serait sans doute bien passé. Le 1er décembre, le ministre des Transports a eu à gérer une grève illimitée des transporteurs sénégalais. Immédiatement, elle a paralysé la capitale et s’est propagée à travers le pays. Les professionnels dénonçaient notamment le « racket » des forces de sécurité : police, douane ou gendarmerie. Après trois jours de discussions, le Cadre unitaire des syndicats de transports routiers du Sénégal (CUSTRS) a annoncé la fin du mouvement et laissé au gouvernement un mois pour respecter ses engagements.

Cette semaine-là donc, le ministre est resté à Dakar. Les week-ends, le grand-frère de la première Dame, Marième Faye Sall, revient pourtant habituellement dans sa ville natale de Saint-Louis. Il s’y débarrasse de son costume de ministre pour endosser celui de maire. Élu en 2014, Mansour Faye remettra son siège en jeu le 23 janvier prochain. Et devra affronter un candidat issu, tout comme lui, de l’Alliance pour la République (APR), le parti présidentiel.

Double casquette

L’ancien ministre Mary Teuw Niane, désormais patron de la société nationale Petrosen, a depuis longtemps décidé d’être candidat. En ce début du mois de décembre, alors que Mansour Faye négociait à Dakar avec les transporteurs dans un pays bloqué, il a reçu Jeune Afrique à Saint-Louis dans son domicile familial, dans le quartier de Dakhar-Bango. Et le constat qu’il dresse des sept années de gouvernance de son adversaire est sans appel.

« La gestion de la collectivité est un échec », débute-t-il sans préambule, avant d’enchaîner sur « l’arrogance » de son adversaire et de critiquer les destructions d’établissements scolaires et de mosquées sur la Langue de Barbarie.  « Quelles ont été ses réalisations depuis son arrivée à la mairie ? Tous les projets mis en œuvre à Saint-Louis sont des projets de l’État, alors que nous attendions des initiatives du maire pour améliorer notre cadre de vie. »

Le mandat de Mansour Faye au ministère de l’Hydraulique est marqué par des soupçons de corruption

Les deux casquettes de Mansour Faye ont-elles tendance à se confondre ? Avant d’être à la tête des Transports, le beau-frère de Macky Sall avait dirigé deux ministères importants. En 2014 d’abord, sa victoire à Saint-Louis lui assure le portefeuille de l’Hydraulique, alors que le parti au pouvoir essuie une véritable déroute électorale.

Mais ce mandat sera marqué par des révélations du Canard enchaîné et par des soupçons de corruption autour de l’attribution, en octobre 2018, du marché de l’eau au Sénégal à l’entreprise française Suez, mettant fin à un partenariat de 22 ans avec la Sénégalaise des eaux (SDE). Contestée par la SDE et par l’entreprise Veolia, cette décision est un temps annulée par l’Autorité de régulation des marchés publics, puis finalement confirmée. Mais en avril 2019, l’hebdomadaire français révèle que la ville de Saint-Louis a reçu, trois ans plus tôt, cinq camions-bennes de Suez pour le ramassage des ordures…

Lorsqu’éclate le scandale, Mansour Faye n’est déjà plus ministre de l’Hydraulique, mais chargé du Développement communautaire. Il a donc entre ses mains certains projets-phares du Plan Sénégal émergent (PSE) cher à Macky Sall. Soldat loyal du président, dont il a aidé à implanter le parti, il hérite ainsi d’un portefeuille important et d’un budget conséquent. Pour ses détracteurs, c’est par le biais de ces projets nationaux, et non par son travail d’élu local, que Mansour Faye a œuvré pour sa ville. Il avait pourtant eu une idée : renommer l’avenue Charles-de-Gaulle de Saint-Louis en avenue Macky Sall. Un projet auquel il a finalement dû renoncer.

Sentiment d’abandon

À Guet Ndar, certains disent se sentir abandonnés par leur maire. C’est le cas d’Oumar Ba. Le vice-président du conseil de cet emblématique quartier des pêcheurs situé sur la Langue de Barbarie regrette la destruction de deux mosquées et de berges du fleuve. Cette petite langue de terre nichée entre le fleuve Sénégal et l’Atlantique est menacée par la montée des eaux. Beaucoup de familles de pêcheurs ont été forcés de se délocaliser. Oumar Ba a donc rejoint le mouvement MTN (mouvement Mary Teuw Niane) et regrette un « manque d’écoute » de la municipalité : « Nous avions beaucoup d’espoirs pour la ville, mais rien n’a été fait. Aujourd’hui, une partie du quartier a été détruite, soi-disant pour la mise en œuvre de nouveaux projets, dont personne ne nous dit rien. »

L’ancienne capitale du Sénégal, qui vit principalement de la pêche et du tourisme, est lourdement touchée par la diminution des ressources halieutiques d’une part, et la fermeture des frontières liée au Covid d’autre part. « Le cadre de vie de Saint-Louis s’est effondré », assure Mary Teuw Niane, qui dresse la liste de ses priorités pour la ville : soutenir le secteur de la pêche, aménager des zones industrielles, mettre l’accent sur la formation des jeunes et l’entrepreunariat… Agrégé de mathématiques, passionné de recherche scientifique, il déroule son programme comme une équation à résoudre. Lui aussi natif de Saint-Louis, il a été élevé dans une école coranique avant de partir étudier à Toulouse, bourse d’excellence en poche. Il a le ton docte des professeurs et parle de Mansour Faye comme d’un élève irrécupérable.

Les élections locales n’appartiennent pas au parti, et ce n’est pas à Dakar de choisir pour Saint-Louis

Exclu de la majorité ?

Ne pas avoir été investi par Macky Sall pour diriger la liste de la coalition présidentielle ne l’émeut pas. « Nous ne demandons pas l’investiture à BBY [Benno Bokk Yakaar]. Les élections locales n’appartiennent pas au parti, et ce n’est pas à Dakar de choisir pour Saint-Louis. » Dans les rangs de l’APR, sa candidature a été diversement appréciée, certains réclamant même son exclusion de la compagnie Petrosen. « Cela ne me fait ni chaud ni froid, insiste-t-il. J’ai été nommé à ce poste pour mes compétences, pas parce que je suis membre de l’APR. » À Dakar, plusieurs responsables de la majorité préfèrent éviter le sujet.

« Les locales sont des élections particulières. La majorité peut donner des conseils et des orientations, mais on ne peut empêcher personne de se présenter, glisse néanmoins l’un d’entre eux. L’important à la fin, c’est que la majorité l’emporte ! » Mais Mary Teuw Niane fait-il toujours partie de la majorité ? Interrogé à ce sujet, le candidat se contente de répondre par un silence suivi d’un rire gêné. Mansour Faye et son équipe municipale, quant à eux, n’ont pas répondu aux sollicitations de Jeune Afrique.