Politique

Mali : guerre sans pitié à la tête du patronat

Depuis plus d’un an, deux hommes se disputent la direction du Conseil national du patronat du Mali et empêchent l’organisation de fonctionner. Menée par des groupements régionaux, une nouvelle tentative de médiation viendra-t-elle enfin à bout des divisions ?

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Par - à Bamako
Mis à jour le 9 décembre 2021 à 12:36

Amadou Sankaré (g.) et Mamadou Sinsy Coulibaly (d.). © Montage JA ; Emmanuel Daou Bakary pour JA

La crise devient interminable au sein du Conseil national du patronat du Mali (CNPM). Mardi 30 novembre, le cadre dit de « concertation des groupements professionnels et des conseils patronaux de régions » a réitéré sa « volonté de mettre en place une administration provisoire pour la gestion du patronat malien, qui traverse une grave crise existentielle ». Le communiqué dresse un état des lieux alarmant : le CNPM, dont « le fonctionnement est paralysé au détriment des intérêts des entreprises et de la relance économique », n’est dirigé par « aucun dirigeant légitime et reconnu », selon le document.

Depuis septembre 2020, le CNPM est l’objet d’une lutte acharnée : deux camps se disputent âprement le fauteuil de patron des patrons. D’un côté, celui du président sortant, Mamadou Sinsy Coulibaly, dit « Madou Coulou ». De l’autre, celui d’Amadou Sankaré dit « Diadié », qui était troisième vice-président du bureau sortant.

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En septembre et en octobre 2020, chacun des deux hommes a organisé son Assemblée générale et s’est déclaré vainqueur. Puis une ordonnance judiciaire a autorisé Sankaré à occuper les locaux du CNPM, avant que Madou Coulou ne parvienne à la faire annuler. Une victoire de courte durée, car cette dernière décision a été annulée par la Cour d’appel. Résultat Sankaré s’est installé au siège du CNPM… bien qu’en octobre 2021 la justice a finalement estimé que les résultats des deux Assemblées générales tenues un an plus tôt étaient irrecevables. Retour à la case départ.

Intérêts personnels

Après des mois de bagarres juridiques complexes, une tentative de conciliation semble se mettre en place. Se définissant comme « neutres » dans le conflit , les groupements professionnels et les conseils patronaux de régions proposent la constitution d’un « cadre de concertation ». Ils assurent que leur position est soutenue par 23 des 39 organismes qui composent le CNPM et proposent un plan de sortie de crise consistant à reprendre le « processus d’Assemblée générale élective » et le « retrait du siège du patronat de toutes les parties prenantes [à la crise] ». La gestion courante reviendrait au Secrétariat général du patronat et un comité d’administration provisoire serait mis en place avec cinq représentants des groupements professionnels.

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« On en marre, tout cela n’est qu’une affaire d’intérêts personnels. Il faut aller vers une nouvelle Assemblée générale. Le secteur privé est en train de mourir, s’il n’est pas déjà mort », déplore Boubacar Diallo, dont l’organisation patronale est signataire de la proposition et qui se présentait, il y a un an, comme deuxième vice-président du bureau de Mamadou Sinsy Coulibaly.

Une proposition balayée par Amadou Sankaré qui a déclaré le 1er décembre que « la liste des signataires [de la charte n’était] nullement représentative du patronat ». Cette position exaspère Boubacar Diallo. « Sankaré passe son temps à manœuvrer. Mais même si la justice le fait gagner, qui va-t-il diriger ? Il y a une sorte d’inconscience involontaire ».

Vers une intervention de l’État ?

Le climat actuel ne cesse de creuser la bipolarisation du patronat. « La crise est récurrente, les élections n’arrivent pas à se faire dans les organisations professionnelles, explique l’économiste Modibo Mao Makalou, qui rappelle le conflit qui a secoué récemment le Conseil malien des chargeurs. C’est général, alors que les textes sont là. »

Des efforts de médiation ont même été entrepris par le patronat sénégalais. Sans succès. D’autres ont proposé une fusion des deux bureaux ou encore que chacun des deux protagonistes fasse un mandat de 2 ans… Au bout du compte, l’échec est patent et « personne ne répond au nom du secteur privé », déplore Boubacar Diallo, qui estime que les acteurs économiques ont une lourde responsabilité dans la crise. « Ils se sont accaparés des leviers économiques au détriment de l’État ».

Face à la persistance de la situation, une question est sur toutes les lèvres : à qui profite le chaos actuel ? Et de nombreux observateurs appellent désormais l’État à prendre ses responsabilités en menant lui-même une médiation. « Il verse des subventions au secteur privé, il doit donc s’en mêler. Il faut un bureau légal et légitime. On peut relire les textes et reprendre le vote en s’assurant que les élections soient crédibles et transparentes », tranche Modibo Mao Makalou.