Économie

Santé : pourquoi l’Afrique perd ses médecins

Les jeunes Africains en blouses blanches partent souvent parfaire leurs études à l’étranger puis y restent. Une fuite de cerveaux dramatique, surtout en période de Covid-19. Maroc, Tunisie, Rwanda et Sénégal ont mis en place des parades.

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Mis à jour le 24 janvier 2022 à 11:29

Étudiants en première année de médecine à l’hôpital de La Rabta, près de Tunis. © Andrew Testa/Panos-Rea

C’est un campus rutilant, dans un quartier de Kigali, à proximité de grands hôtels, de palais des congrès et de centres commerciaux. Depuis sa création, en 2015, l’University of Global Health Equity (UGHE) accueille des étudiants de toute la sous-région, dont 70 % de filles grâce à une politique de recrutement attentive à l’égalité homme-femme.

Après avoir lancé, à ses débuts, des masters en santé publique (recrutant à bac+3), l’université, que finance notamment la fondation Bill & Melinda Gates, a ouvert des bachelors (post-bac) pour permettre à des jeunes d’entamer leurs études médicales dans l’établissement et devenir, cinq à dix ans plus tard, des médecins généralistes ou des chirurgiens.

Au Sénégal, il n’y a que 0,88 médecin pour 10 000 habitants

Ceux qui, en décembre, auront réussi leurs examens – des étudiants originaires d’Ouganda, de Tanzanie, du Burundi et de RDC – intégreront donc, dès leur première année d’études supérieures, cet établissement d’un nouveau genre. L’UGHE vise en effet à former intégralement des professionnels de santé pour un continent dont le personnel médical part souvent parfaire sa formation en Europe et en Amérique du Nord. Et qui ne revient jamais, laissant son pays d’origine en situation de sous-effectif.

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), il n’y avait en moyenne que 4,5 médecins pour 10 000 habitants en Afrique durant les années 2012-2016. Parallèlement, indique la fondation Mo Ibrahim, la proportion de médecins formés en Afrique a augmenté dans les hôpitaux occidentaux. Aux États-Unis, elle a crû de 27 % entre 2008 et 2018, ce qui équivaut à l’installation d’un médecin par jour – le plus souvent formé en Égypte, au Ghana, au Nigeria ou en Afrique du Sud.

Les praticiens africains francophones font, eux, le plus souvent le choix de la France, où ils suivent des filières de spécialisation hospitalière à la fin de leurs études médicales, avant de finir par s’établir dans l’Hexagone.

Hémorragie de soignants

Certains États d’Afrique subsaharienne sont particulièrement affectés par cette hémorragie de soignants. En 2019, le Sénégal comptait 0,88 médecin pour 10 000 habitants, le Burkina Faso 0,94 et le Rwanda 1,19.

À son échelle, l’UGHE de Kigali compte bien inverser la tendance. « L’éducation médicale a un coût élevé, que la majorité de nos étudiants ne peuvent assumer. C’est pourquoi, chez nous, les études et l’hébergement sont gratuits. Ce qui nous importe est la capacité de ces jeunes à être de bons praticiens. C’est sur ce critère qu’ils sont sélectionnés », explique le chirurgien éthiopien Abebe Bekele, doyen de la faculté de médecine l’UGHE.

Leur diplôme en poche, les jeunes médecins s’engagent à travailler six à neuf ans dans leur pays d’origine

En application du programme Umusanzu (« contribution », en kinyarwanda), les jeunes qui commenceront leurs études à l’UGHE en 2022 signeront un accord avec leurs ministères de la Santé respectifs : une fois leur diplôme obtenu, ils s’engagent à travailler pendant six à neuf ans dans leur pays d’origine. En retour, leur ministère leur promet de les embaucher.

Pour les étudiants en master, des partenariats existent par ailleurs déjà entre l’UGHE et des hôpitaux rwandais, notamment à Kigali et dans le district de Butaro, près de la frontière ougandaise.

Le professeur Abebe Bekele n’était pas enseignant quand il est devenu doyen de la faculté de médecine d’Addis-Abeba, en 2012 : « Je n’étais pas préparé à diriger une faculté. J’ai appris sur le tas. Nous manquons de professionnels prêts à assumer leur rôle en matière de structuration de nos systèmes de santé. Dans les ministères comme dans les universités, il y a besoin de médecins ! Certains diplômés l’UGHE pourront conduire des politiques publiques, et efficacement », fait-il valoir.

Vers de nouvelles politiques de santé

La sociologue Christelle Fifaten Hounsou, spécialiste des migrations et des professions médicales (à l’université Paris-VII et à l’Institut Convergences Migrations), analyse avec prudence le phénomène de la « fuite des blouses blanches ». « De tout temps les médecins se sont déplacés pour se former », rappelle-t-elle.

À l’en croire, cette émigration africaine est le plus souvent favorisée par les politiques de santé des pays occidentaux. « Si de nombreux médecins africains sont restés en France, c’est aussi et surtout parce qu’on y avait besoin d’eux : le système hospitalier français est en sous-effectifs et il y a de véritables déserts médicaux en zones rurales », estime-t-elle.

« Pour que des filières de formation locales puissent maintenir des médecins sur le continent, ajoute la spécialiste, il faut que les États africains soient prêts à investir dans leurs systèmes de santé, aussi bien publics que privés ». Ces derniers peuvent, si on les aide financièrement, prendre en charge une part grandissante de patients, y compris ceux qui ont des revenus modestes.

En matière de formation médicale, constate la chercheuse, la tendance est au renforcement de l’offre privée. C’est le cas au Maroc, en Tunisie, au Sénégal, au Burkina Faso. Dans ces pays, les filières publiques d’enseignement universitaires de bon niveau existent également, et attirent au-delà de leurs frontières. Ainsi, depuis quelques années, le Maroc et la Tunisie ouvrent la porte à d’autres étudiants africains et ont rendu les formations payantes pour les étrangers non-boursiers.

Favoriser la reconnaissance mutuelle des diplômes

Des politiques d’entente et d’harmonisation doivent aussi être construites à un échelon régional, voire panafricain ou international. L’objectif ? Favoriser l’ouverture de postes à des médecins originaires d’autres pays du continent et favoriser la reconnaissance mutuelle des diplômes. C’est cette mission que s’est fixée la Conférence internationale des doyens et des facultés de médecine d’expression française (Cidmef). Elle regroupe des représentants de 150 universités et établissements de formation médicale francophones sur tous les continents, et délivre des accréditations reconnues mondialement.

Organiser un système de santé par territoire, autour d’un campus médical et d’un centre hospitalier régional

« Les facultés de médecine de Marrakech et de Tunis ont obtenu l’accréditation Cidmef. Ce sera bientôt le cas pour celles de Sousse et de Yaoundé », se réjouit le pédiatre tunisien Ahmed Maherzi, vice-président de la Cidmef.

« Quand la qualité de leur formation dans leur pays d’origine est reconnue, les médecins africains sont moins tentés d’aller se former dans des pays plus développés puis d’y faire carrière », fait valoir cet ancien doyen de la faculté de médecine de Tunis (2011-2017), aujourd’hui professeur invité à Montréal. « Il appartient à chaque pays de mener une politique appropriée pour retenir ses médecins. Cela implique d’améliorer la qualité de la formation, d’assurer un salaire adéquat aux soignants et, surtout, de leur permettre de travailler dans des conditions optimales », soutient-il.

Les établissements de formation doivent aussi entamer leur mue. « Les facultés de médecine ont surtout favorisé la formation dans les hôpitaux universitaires, faisant ainsi la promotion des spécialités aux dépens de la médecine générale », analyse Ahmed Maherzi, pour qui il faut revoir cette stratégie.

« Organiser un système de santé par territoire, autour d’un campus médical et d’un centre hospitalier régional installés dans une ville de taille moyenne permettrait de former des praticiens dont les compétences sont en phase avec les besoins de la population. C’est bien plus efficace que de forcer de jeunes médecins urbains à exercer quelques années dans des déserts médicaux, fût-ce dans leur pays », conclut le Tunisien.