Société

La lutte contre la malnutrition nécessite davantage de moyens, pas des tweets simplistes

Le sommet Nutrition for Growth se poursuit ce 8 décembre à Tokyo. Une occasion de rappeler que le combat contre la malnutrition ne se gagnera qu’avec des financements conséquents et une volonté politique sans faille.

Mis à jour le 8 décembre 2021 à 15:18
Thierry Allafort-Duverger

Par Thierry Allafort-Duverger

Directeur général de Médecins sans frontières (MSF).

Une distribution d’aide humanitaire et médicale dans les camps de refugiés somaliens de Dolo Ado, en Éthiopie. © Jiro OSE/REDUX-REA

La controverse publique qui oppose, par tweets interposés, le milliardaire américain Elon Musk et le directeur général du Programme alimentaire mondial (PAM), David Beasley, est venue raviver le débat sur les solutions qu’il serait possible d’apporter à la faim dans le monde.

Sauver de nombreuses vies d’enfants : un objectif qui devrait déjà suffire à M. Musk pour faire preuve de générosité

Il faut d’abord clarifier les termes. Éradiquer la faim signifierait garantir un accès à la nourriture, en quantité et qualité suffisantes, en tout temps et en tous lieux, à l’ensemble des habitants de la planète. Les 6 milliards de dollars évoqués par le PAM serviraient, eux, à apporter une aide alimentaire d’urgence, dans les mois à venir, à environ 42 millions de personnes – dans des contextes de crises particulièrement sévères, comme en Afghanistan, à Madagascar, en Afrique de l’Est, en Afghanistan ou au Sahel.

Dans ces situations de précarité alimentaire extrême, où les équipes de Médecins sans frontières (MSF) sont également mobilisées aujourd’hui, les enfants en bas âge sont les premières victimes des formes aiguës de malnutrition. Ces quelques milliards permettraient donc de sauver de nombreuses vies d’enfants, un objectif qui devrait déjà suffire à M. Musk pour faire preuve de générosité.

Les enfants principales victimes

Mais même en dehors de ces crises aiguës, le manque prolongé de nutrition adéquate, en quantité et qualité, provoque également des formes chroniques de malnutrition, sources de retards de croissance, de maladies et de handicaps souvent irréversibles. Elles sont à leur tour à l’origine de sous-productivité et de pauvreté. En 2015, on estimait qu’environ 45 % des enfants des pays à plus faibles revenus étaient atteints de malnutrition aiguë et/ou chronique.

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Au Sahel, par exemple, le cercle vicieux des épisodes de maladies infectieuses – comme le paludisme – couplé à la malnutrition entraîne encore la mort de dizaines de milliers de très jeunes enfants. Les difficultés d’accès à une alimentation adaptée et aux soins provoquent une « urgence chronique » doublée de pics saisonniers, quand des millions d’enfants nécessitent d’être traités pour des formes sévères de malnutrition. Cela se traduit par des vagues d’hospitalisations, qui demandent l’équivalent de véritables « plans blancs », la mise à disposition de services de soins intensifs qui déstabilisent des systèmes de santé aux moyens déjà limités, et épuisent physiquement et psychologiquement les soignants. À cette situation structurelle, s’ajoute ces dernières années une baisse drastique des financements dans certains pays de la région, l’impact de la pandémie de Covid-19 et une insécurité grandissante.

D’énormes progrès ont été réalisés ces vingt dernières années en termes de traitement de la malnutrition. Au milieu des années 2000, la mise au point de nouveaux protocoles a permis de soigner des millions d’enfants au Sahel, rendant ainsi visible un problème jusque-là caché, faute d’accès aux soins. Par la suite, d’importants efforts de recherche ont permis de faire avancer nos connaissances sur les causes et les mécanismes à l’origine de la malnutrition infantile. La prévention et le traitement des principales maladies de la petite enfance ont également connu des avancées conséquentes, avec l’introduction de nouveaux vaccins et des stratégies de prévention du paludisme qui ont permis de réduire de façon significative la mortalité infantile.

Quelles solutions ?

Pourtant, la plupart des programmes de prise en charge dans cette région se limitent encore largement à soigner des enfants à un stade déjà extrême de malnutrition, dont les risques de décès sont très élevés. Il existe cependant un consensus scientifique autour de l’importance d’assurer l’accès à une nutrition de qualité pendant les 1 000 premiers jours, de la conception de l’enfant à ses deux ans : pour la femme enceinte d’abord, puis pour le nourrisson une fois l’allaitement exclusif terminé, notamment par la distribution d’aliments spécifiques.

Il ne s’agit pas de proposer des solutions miracles, mais de suggérer des pistes particulièrement prometteuses

Des études ont montré que la mise à disposition de suppléments nutritionnels conçus pour apporter des minéraux, des vitamines, des lipides et des protéines aux enfants de 6 à 24 mois permettait de réduire de façon significative la mortalité, mais aussi de prévenir les formes aigües et chroniques de malnutrition. Cette approche est d’autant plus efficace si elle est couplée à des soins préventifs (vaccination) et curatifs (traitement précoce des principales maladies de l’enfance : paludisme, pneumonies, diarrhées…). Dans un cercle vertueux, la distribution de ces suppléments encourage les familles à se rendre dans des structures de santé, et facilite ainsi l’accès à d’autres services médicaux comme la vaccination. M. Musk a raison de poser la question des moyens financiers.

Il a été estimé, par exemple, que l’ensemble des mesures évoquées ci-dessus coûterait un peu plus de 100 dollars par an et par enfant. Mais il s’agit d’un investissement particulièrement efficace car cet effort préventif apporterait des bénéfices aux enfants et à leurs familles, aux systèmes de santé, et aux pays en général. Il ne s’agit pas de proposer des solutions miracles, mais de suggérer des pistes particulièrement prometteuses, que davantage de recherches permettraient de préciser. MSF reste prêt à poursuivre cette réflexion avec les bailleurs de fonds, les autorités politiques et les autres acteurs humanitaires.

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De nombreux bailleurs publics et privés se sont engagés à financer la lutte contre la malnutrition – parmi les annonces récentes, citons celles de la fondation Bill et Melinda Gates, ou du gouvernement américain. D’autres suivent : les 7 et 8 décembre à Tokyo, le sommet Nutrition for Growth (« Nutrition pour la Croissance ») réunit des représentants des pays les plus touchés, les principaux bailleurs de fonds et les acteurs de la lutte contre la malnutrition. Pour ses organisateurs, il représente une « opportunité historique de transformer la façon dont le monde s’attaque au défi mondial de la malnutrition ».

Nous espérons qu’il apportera des engagements qui permettront un véritable changement de paradigme dans ce domaine.  C’est avec des financements conséquents, orientés vers des stratégies ayant fait l’objet de recherches sérieuses, et avec une volonté politique sans faille, que nous pouvons espérer gagner la bataille contre la malnutrition – pas avec des tweets simplistes et sceptiques.