Politique

Maroc : un vent de contestation sociale

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Par - à Casablanca
Mis à jour le 7 décembre 2021 à 17:58

Manifestation contre le pass vaccinal, le 31 octobre 2021, à Rabat. © FADEL SENNA/AFP

Deux mois après les élections législatives, le nouveau gouvernement doit déjà faire face à plusieurs colères sociales. Analyse.

Ce 29 novembre, des centaines de lycéens manifestent à travers le Royaume contre le système de contrôle continu instauré pour l’année 2021-2022 et décidé par l’ancien ministre de l’Éducation nationale, Saïd Amzazi, le 16 septembre. Entre huées et jets de pierres contre les forces de l’ordre, les images de la contestation lycéenne, qui a donné lieu à des scènes de violence, font le tour des réseaux sociaux.

En moins de douze heures, Chakib Benmoussa, actuel ministre de l’Éducation nationale, prend acte de la grogne et suspend le système de contrôle continu. Deux mois après sa nomination, le gouvernement – composé d’une coalition RNI-PAM-Istiqlal – fait face aux première colères sociales.

Conjonction des colères

Le 19 octobre dernier, un communiqué des autorités annonce l’instauration du pass vaccinal obligatoire deux jours plus tard, le 21, sans davantage d’explications. Il n’en faut pas plus pour voir émerger un front anti-pass composé de personnalités politiques et publiques, mais aussi d’avocats et d’infirmiers. Si le mouvement n’a pas tenu au-delà de la mi-novembre, les slogans anti-pass ont souvent cédé la place à des revendications contre « la vie chère ».

Dans les grandes villes du Royaume, Tanger, Rabat et Casablanca, plusieurs manifestants sont interpellés et certains poursuivis pour « participation à un rassemblement non autorisé ».

« On utilise l’état d’urgence sanitaire pour interdire toute manifestation, c’est particulièrement visible à Rabat, où il ne se passe quasiment plus rien depuis deux ans, mais jusqu’à quand ? » s’interroge un élu d’une circonscription de la capitale administrative.

« Mais le gouvernement a senti que le mouvement commençait à prendre de l’ampleur et qu’il risquait de devenir incontrôlable. Officieusement, le pass vaccinal est en voie d’être complètement abandonné, plus personne n’est contrôlé », souligne un membre de la Fédération de la gauche démocratique (FGD)

Une semaine après la nomination du gouvernement, les enseignants contractuels redescendent eux aussi dans l’arène, organisant plusieurs sit-in dans le pays pour revendiquer leur intégration dans la fonction publique.

La grogne sociale est en train de monter », assure un élu au conseil de Rabat

Au total, 49 enseignants contractuels sont poursuivis pour « infraction aux mesures de l’état d’urgence », « rassemblement non autorisé » et « outrage aux institutions ». Et la situation n’est pas près de s’arranger ; le 4 décembre, le gouvernement a refusé de satisfaire la principale revendication des contractuels, à savoir leur titularisation.

Le 24 novembre, dans l’émission « Invité spécial » sur 2M, Chakib Benmoussa annonce les nouvelles mesures sur le prochain concours de recrutement des enseignants, dont la fixation de l’âge limite à 30 ans.

Résultat: des centaines d’étudiants dans les rues, à Marrakech, Fès, Safi, Taza et Nador pour protester contre les nouveaux critères d’admission. Le 26 novembre, enfin, les autorités annoncent la fermeture des frontières du royaume pour une durée d’au moins deux semaines. Un coup fatal pour le secteur touristique, qui comptait sur les vacances de fin d’année pour se refaire une santé.

Dans le milieu, de nombreux professionnels s’estiment « abandonnés » par le gouvernement. Le 2 décembre, Lahcen Zelmat, patron de la Fédération nationale de l’industrie hôtelière, interpelle les autorités dans une lettre ouverte : « En l’absence de mesures d’accompagnement urgentes et spécifiques, à la hauteur de la situation grave que vit notre secteur, nous craignons une difficulté grandissante à envisager l’avenir de notre industrie et, in fine, une implosion de son tissu socio-économique. » Ici et là, les doléances s’accumulent, sans que le gouvernement parvienne à apaiser les tensions.

Promesses non tenues ?

À ce jour, le chef du gouvernement Aziz Akhannouch ne s’est toujours pas exprimé publiquement, que ce soit sur ses réseaux sociaux ou dans un média grand public. « Pendant la campagne électorale, on le voyait partout, Facebook, Instagram, TikTok. Depuis son élection, c’est comme s’il avait disparu des écrans-radars », estime un élu parlementaire.

Le 27 novembre dernier, un journaliste de l’hebdomadaire La Vie Eco – qui appartient à Aziz Akhannouch –, s’interroge : « Pourquoi toutes ces manifestations maintenant ? »

À cause d’une « alliance entre l’extrême gauche et les islamistes », selon l’article, avec la complicité insidieuse de l’Istiqlal – pourtant partie prenante de la coalition gouvernementale –, qui a conservé une position de « neutralité douteuse », d’après l’auteur de l’article. Le 6 décembre, les trois partis coalisés signent d’ailleurs un « pacte de la majorité » pour éviter les dissensions au sein du gouvernement et pour ne parler que d’une seule voix.

« La grogne sociale est en train de monter, assure un élu du conseil de Rabat. C’est l’effet de deux années de crise économique très sévère pour beaucoup de monde.

L’une des rares promesses tenues – car portée par le roi Mohammed VI en personne – est l’instauration de la protection sociale généralisée

Il y a aussi un effet post-campagne électorale au cours de laquelle les partis politiques, dont le RNI, qui est arrivé en tête, ont fait des promesses démesurées à plusieurs catégories sociales. Aujourd’hui, on s’aperçoit que la loi de finances 2022 ne contient presque plus aucune trace de ces promesses. Les gens découvrent subitement ou naïvement que ce gouvernement ne sera pas en mesure de les tenir, donc forcément il y a de la contestation qui apparaît ici et là. » L’une des rares promesses tenues – car portée par le roi Mohammed VI en personne – est l’instauration de la protection sociale généralisée.

« Mais c’est une réforme budgétivore que le gouvernement compte financer par la dette. Aucun pays au monde ne fait ça, c’est une réforme qu’il faut financer par les prélèvements à la source. Il faut donc une réforme fiscale très sérieuse », considère Omar El Hyani, élu FGD à Rabat.

Certains pointent également la responsabilité du Parlement – composé en majorité de notables et d’entrepreneurs –, dont les députés sont accusés d’être essentiellement soucieux de leurs intérêts. « Le gouvernement a proposé de baisser les cotisations minimales et les impôts pour les entreprises qui réalisent un bénéfice annuel de moins de 100 millions de dirhams [environ 9,6 millions d’euros]. Les parlementaires ont demandé encore plus de baisses ! » s’insurge un élu.

Quant à l’actuel ministre de la Justice, Abdellatif Ouahbi, il a déclaré, le 30 novembre, que l’expression d’« enrichissement illicite » des fonctionnaires et des élus pourrait ne pas être maintenue dans la réforme pénale. Autant de signaux préoccupants envoyés à l’opinion publique.

Une contestation qui vient de loin

Le gouvernement actuel a dans une large mesure hérité de ces problèmes structurels. Au cours de la campagne pour les législatives, le rejet, voire la haine, du PJD, accusé de « n’avoir rien fait pour les Marocains », était palpable.

C’est aujourd’hui que les jeunes de 20-25 ans sont en train de débarquer sur le marché…

Toujours est-il qu’il y a urgence car les indicateurs sont au rouge : le déficit budgétaire s’élève à 51,2 milliards de DH pour 2020, le taux d’endettement du pays avoisine 93 % du PIB et le taux de chômage a atteint 20,4 % en 2021. Selon le Haut Commissariat au plan, la pauvreté et la vulnérabilité ont été multipliées par deux pendant la période de la pandémie.

Selon certaines analyses, les contestations sociales en Afrique du Nord sont liées à la question démographique. La Tunisie et l’Égypte ont ainsi connu des mouvements de protestation massifs une vingtaine d’années après leur pic démographique.

En clair, les jeunes nés au début des années 1990 sont arrivés sur le marché du travail aux alentours des années 2010. Au Maroc, ce pic est situé autour des années 1995-1997. « C’est donc aujourd’hui que les jeunes de 20-25 ans sont en train de débarquer sur le marché… », rappelle Omar El Hyani.