Politique

Maroc : dix choses à savoir sur Abdellatif Ouahbi, le « showman » devenu ministre de la Justice

Depuis sa nomination début octobre, Abdellatif Ouahbi s’active sur tous les fronts. Un avocat volontiers « showman », désormais en première ligne dans le gouvernement d’Aziz Akhannouch.

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Mis à jour le 16 décembre 2021 à 10:55

Abdellatif Ouahbi, secrétaire général du PAM et ministre marocain de la Justice. © MOHAMED DRISSI K. POUR JA

1. Pacte

Après avoir inversé en un temps record la ligne du Parti Authenticité et Modernité (PAM), Abdellatif Ouahbi a mené sa formation politique aux élections avec l’ambition de les remporter. Si le PAM n’a pas réussi à devancer la machine qu’est le Rassemblement national des indépendants (RNI) du milliardaire Aziz Akhannouch, il a réalisé un score très honorable en arrivant juste derrière lui, avec 87 sièges. Une deuxième position qui a ouvert au célèbre avocat la voie du ministère de la Justice.

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Le 6 décembre, Abdellatif Ouahbi a signé le « pacte de la majorité » avec Aziz Akhannouch, devenu chef du gouvernement, et Nizar Baraka, secrétaire général de l’Istiqlal – arrivé en troisième position aux législatives – et ministre de l’Équipement. Les leaders des formations coalisées s’engagent à consolider « une alliance gouvernementale de confiance, de respect mutuel et d’actions collectives harmonieuses » – en clair : à éviter les clashs et à respecter le principe de solidarité gouvernementale.

2. Dossiers brûlants

Avocat chevronné, il ne voulait pas être ministre. Mais il a dû finalement accepter, sous la pression du bureau politique de son parti, de prendre la direction du très prestigieux ministère de la Justice.

En à peine deux mois d’exercice, Ouahbi a donné une nouvelle vie au ministère, en s’attaquant de front aux dossiers brûlants, comme la réforme du Code pénal, la fiscalité des avocats ou encore la question des détenus du Hirak du Rif. Un style qui rompt radicalement avec celui de ses prédécesseurs, silencieux , voire effacés.

3. Amazigh

Président du Conseil communal de Taroudant, Abdellatif Ouahbi est né le 28 juillet 1961 à Agadir dans une famille soussi originaire de Taroudant. Avec ses dix frères et sœurs, il a grandi dans cette petite ville du sud-ouest, où il a effectué la majeure partie de son parcours scolaire. D’abord sur les bancs de l’école coranique de Darb-Aqa en 1965, puis de l’école primaire Al-Wefaq, à Taroudant, en 1967. Dix ans plus tard, Ouahbi entre au collège Hassan-Ier, puis au lycée Ibn-Suleiman-Al-Roudani.

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4. Avocat

Avant d’être ministre ou secrétaire général du PAM, Abdellatif Ouahbi est d’abord un avocat habile et audacieux. À la tête d’un cabinet de Rabat depuis la fin des années 1990, il gère souvent des dossiers sensibles : il a ainsi défendu des détenus salafistes tombés sous le coup des lois antiterroristes, plaidé la cause d’hommes d’affaires lors de la période dite d’assainissement, ou encore représenté l’État quand la famille de l’une des deux touristes scandinaves assassinées en décembre 2018 près de la station de ski d’Oukaïmden a demandé un dédommagement aux pouvoirs publics.

5. Famille de gauche

Issu d’une famille politique traditionnellement de gauche – son père est l’une des figures de l’Union socialiste des forces populaires (USFP) –, Abdellatif Ouahbi a fait ses premiers pas en politique en militant au sein de la jeunesse du parti de la rose, alors qu’il était étudiant. Puis, après l’obtention de sa licence de droit à la faculté de Rabat, il rejoint en 1989 le cabinet d’Ahmed Benjelloun (frère cadet d’Omar Benjelloun, le dirigeant de l’USFP), en tant qu’avocat en formation.

Un personnage haut en couleur, à la gouaille et à l’humour notoires

Et lorsque son patron et mentor, Ahmed Benjelloun, fonde la même année le Parti de l’avant-garde démocratique et socialiste (PADS), le jeune Ouahbi le suit et adhère à cette formation, qui se voulait une version épurée et plus à gauche de l’USFP.

Ce n’est que très tardivement, à la fin des années 2000, qu’il rejoindra le PAM, à l’instar d’autres figures progressistes comme Khadija Riyadi.

6. Bulldozer

« L’homme, c’est le style », se plaisait à rappeler Hassan II, en paraphrasant Buffon. Dans le cas de Ouahbi, personnage haut en couleur à la gouaille et à l’humour notoires, on pourrait parler de style « bulldozer », fonceur, qui tranche avec celui de ses deux prédécesseurs, Mohamed Ben Abdelkader et Mohamed Aujjar.

7. Proche de Benkirane

« C’est un personnage atypique, un “showman” qui a le sens de la répartie et dont les sorties rappellent, par leur spontanéité et leur côté imagé, celles d’un autre grand tribun, Abdelilah Benkirane », souligne un analyste politique, qui confie aussi que les deux personnages sont très proches. « Tous deux sont amis et se rendent visite régulièrement, indépendamment de l’action politique », affirme notre source.

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8. Faux pas

Si la verve de Ouahbi plaît aux Marocains, nombreux à suivre ses interventions au Parlement ou dans les médias, elle lui joue parfois des tours. Comme le 10 novembre dernier, sur le plateau de l’émission « Confidences de presse », diffusée sur la chaîne télévisée nationale 2M à une heure de grande écoute, où il a déclaré à propos des détenus du Hirak : « Je prépare une requête de grâce que je soumettrai au roi »… Avant de rétropédaler quelques jours plus tard au micro de la Société nationale de radiodiffusion et de télévision (SNRT) : « En tant que ministre de la Justice, je n’ai pas de qualité pour la déposer [la requête, NDLR] au nom de quiconque. »

Il n’a pas hésité à dire haut et fort ce qui n’allait pas dans la fiscalité des robes noires

9. Direct

Nommé il y a quelques mois à peine dans le gouvernement Akhannouch, le nouveau ministre de la Justice n’hésite pas à taper là où ça fait mal, sans tabou ni langue de bois : Code pénal, pass vaccinal, Hirak, libertés individuelles… Tout y passe, et même ses confrères avocats ne sont pas épargnés, puisqu’il n’a pas hésité à dire haut et fort ce qui n’allait pas dans la fiscalité des robes noires : « 95 % des avocats ne paient que 10 000 dirhams [environ 940 euros] d’impôts par an », a-t-il ainsi lâché, le 2 novembre, au Parlement.

10. Réformiste

« Dès que j’ai intégré le bureau politique du PAM, j’ai commencé à lutter pour qu’il gagne son indépendance à l’égard du Makhzen [le pouvoir marocain] », a déclaré à maintes reprises Abdellatif Ouahbi. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le secrétaire général a réussi à réorienter la ligne de la formation, en crise après la période Ilyas El Omari et décriée au lendemain des Printemps arabes pour son image de « parti de l’establishment ».

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Une opération qui a permis à ce parti de gagner le cœur d’une partie de l’opinion. Aujourd’hui, il s’est mis en tête de mener à bien la réforme le Code pénal, chantier entamé par Mustafa Ramid, mais avec une approche opposée, plus traditionnelle et conservatrice.