Politique

RDC : l’intervention ougandaise, nouveau casse-tête pour Tshisekedi

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Mis à jour le 9 décembre 2021 à 10:08

Félix Tshisekedi, président de la RD Congo, ici à Bruxelles, le 19 septembre 2019. © Frederic Sierakowski/SIPA

Déclenchée le 30 novembre, l’opération conjointe de son pays avec l’Ouganda constitue un pari risqué pour le président congolais, sur le plan intérieur comme sur le plan régional.

L’information est presque passée inaperçue. Dans l’après-midi du 30 novembre, le Parlement congolais a prorogé pour la treizième fois l’état de siège dans le Nord-Kivu et l’Ituri. Et, pendant que les 287 députés présents ce jour-là au Palais du peuple votaient cet énième renouvellement, les premières troupes ougandaises pénétraient dans ces deux provinces.

Plus tôt dans la journée, l’armée ougandaise (UPDF) avait annoncé que des opérations aériennes conjointes étaient en cours. Les bombardements ont notamment visé des localités du territoire de Beni, dans le Nord-Kivu, où sont situés des camps des Allied Democratic Forces (ADF). Aucun bilan précis n’a pour le moment été fourni.

Confusion

L’offensive conjointe de la RDC et de l’Ouganda, baptisée Shujja (« celui qui est fort », en swahili), a fait l’objet de discussions ces dernières semaines. Elle constitue, six mois après l’instauration de l’état de siège – dont le bilan est jusque-là mitigé –, un nouveau rebondissement dans la politique sécuritaire que Félix Tshisekedi mène dans l’Est de son pays.

Il n’y a pas de troupes ougandaises sur notre sol, avait assuré le ministre de la Communication

Certes, depuis le début de son mandat, le président congolais a fait de la coopération régionale l’une de ses priorités. L’opération n’en a pas moins été déclenchée dans une certaine confusion. Alors que de nombreuses rumeurs faisaient état d’une « éventuelle » intervention, plusieurs médias, dont Jeune Afrique, avaient eu la confirmation, dès le 27 novembre, que Yoweri Museveni avait reçu l’aval de son homologue pour envoyer ses troupes en RDC.

Pour répondre à cette rumeur et clarifier la situation, le porte-parole du gouvernement congolais avait convoqué une conférence de presse, le 29 novembre. N’excluant pas que des actions « concertées et ciblées » puissent avoir lieu ultérieurement, Patrick Muyaya, qui est aussi le ministre de la Communication, avait fermement démenti la présence de militaires ougandais sur le territoire congolais. Il n’y a « pas de scoop », avait-il assuré.

Le déclenchement des opérations dès le lendemain de sa prise de parole a contribué à semer le trouble. D’autant que c’est l’armée ougandaise qui a communiqué la première sur les actions menées sur le terrain… En outre, l’on ne dispose que de très peu d’informations sur les moyens employés (des sources diplomatiques occidentales et un responsable congolais, contactés par JA, s’accordent à dire qu’au « minimum 1 500 soldats » ougandais sont déployés dans les deux provinces).

Plusieurs interrogations ont également été soulevée sur la collaboration avec la Monusco, dont le mandat ne prévoit pas de fournir un soutien opérationnel à une armée étrangère. La mission onusienne reste pour le moment en marge de ces opérations, même si le 7 décembre elle a adopté avec les FARDC un accord posant un cadre pour d’éventuelles opérations conjointes.

« Non aux pompiers pyromanes »

Que Félix Tshisekedi ait été confronté a un tel casse-tête en termes de communication en dit long sur le degré de sensibilité de la question. En RDC, plusieurs voix se sont en effet élevées contre la venue des Ougandais. Le Prix Nobel de la paix, Denis Mukwege, s’est ainsi exprimé pour dire « non aux pompiers pyromanes » – allusion au rôle joué par l’Ouganda lors de ses précédentes incursions en RDC. À deux reprises, en 1999 et en 2000, les armées ougandaises et rwandaises s’étaient en effet affrontées à Kisangani. En 2005, la Cour internationale de justice avait même condamné l’Ouganda à payer des réparations à son voisin congolais. Le montant du dédommagement reste d’ailleurs un point de désaccord : Kinshasa réclame 13 milliards de dollars à Kampala, qui juge cette somme « exorbitante ».

Compte tenu de notre passé commun, je ne sais pas si on peut qualifier l’Ouganda de pays ami

En donnant son feu vert à une offensive conjointe, Félix Tshisekedi ne prend-il pas un pari risqué ? Lors d’une conférence de presse, le commissaire supérieur principal Pierrot Mwana Mputu, porte-parole de la police congolaise, a défendu l’initiative en précisant qu’elle résultait d’une recommandation de l’Assemblée nationale.

« Nous avons évoqué une mutualisation [de l’effort militaire] avec des pays amis ou alliés, pas nécessairement avec des voisins, nuance un membre de la Commission de défense de la chambre basse. Compte tenu de notre passé commun, je ne sais pas si on peut qualifier l’Ouganda de pays ami… »

L’impatience de Museveni

Tshisekedi doit donc à la fois ménager son opinion et résister à la pression de Yoweri Museveni, qui réclamait cette intervention depuis plusieurs années. “Nous avons toujours été prêts à aider la RDC, à la condition que son gouvernement nous y autorise. Nous en parlons avec lui, c’est à lui de l’annoncer”, avait réaffirmé le dirigeant ougandais dans une interview accordée à France 24, le 8 septembre dernier.

Pour Washington, Kinshasa et Kampala, les ADF, qui sont d’origine ougandaise et dont le niveau d’affiliation à l’État islamique fait l’objet d’un débat, appartiennent à un réseau terroriste régional, qui étend ses tentacules bien au-delà des frontières congolaises. « La situation au Mozambique est liée à celle de l’Est de la RDC. Les deux problèmes devraient être résolus en même temps », avait précisé Museveni sur France 24.

Un responsable sécuritaire proche du président congolais assure, de son côté, que la « détermination » du président ougandais était telle que ce dernier était prêt à intervenir « avec ou sans l’autorisation de son pair ». Selon cette même source, le feu vert de Tshisekedi à Museveni visait à « donner un cadre » à cette opération. La série d’attentats qui ont frappé Kampala depuis octobre 2021, et dont le plus récent, le 16 novembre, a fait au moins quatre morts et plusieurs dizaines de blessés, a visiblement précipité les événements.

Pour les services de sécurité ougandais, ces attaques sont l’œuvre des ADF. Dès le début du mois de novembre, le général Célestin Mbala, le chef d’État-major de l’armée congolaise, s’est discrètement rendu à Entebbe pour y rencontrer son homologue, Wilson Mbadi.

Le 17 novembre, au lendemain de la double explosion de Kampala, Tshisekedi a, de son côté, reçu les caucus des députés du Nord-Kivu et de l’Ituri. Devant eux, il a évoqué l’hypothèse d’une mutualisation des forces avec l’Ouganda et souligné « l’impatience » dont Museveni faisait preuve. L’hypothèse d’une intervention de l’armée ougandaise contre les ADF a, ce jour-là, rencontré un écho favorable. « L’état de siège ne fournit pas les résultats espérés. Il y a urgence à mettre en place de nouvelles solutions », résume un participant.

Tensions régionales

Au-delà du risque politique, Félix Tshisekedi est confronté à la possibilité d’une dégradation du contexte régional. Le Rwanda et l’Ouganda s’accusent mutuellement de déstabilisation. Leur frontière commune est fermée depuis deux ans, et les relations entre Paul Kagame et Yoweri Museveni, connaissent des pics de tension. Pour certains proches du président congolais, les récentes attaques d’éléments du M23 dans le territoire du Rutshuru, dans le Nord-Kivu, sont l’une des manifestations de cette rivalité.

Tshisekedi a-t-il pris soin de ménager son homologue rwandais ? Le 25 novembre, à Kinshasa – où il ne s’était pas rendu depuis juin 2019 –, Paul Kagame s’est entretenu avec le président congolais, quelques jours avant l’officialisation des opérations. « C’est une question qui concerne les relations ougando-congolaises, pas nous », précise une source diplomatique rwandaise.

L’idée d’une mutualisation des forces entre voisins n’est pas nouvelle. En octobre 2019 déjà, un projet d’état-major intégré, censé regrouper les armées rwandaises, ougandaises, burundaises et tanzaniennes, avait été élaboré. L’une des raisons de son échec résidait – déjà – dans les tensions qui opposaient plusieurs de ces pays, notamment l’Ouganda et le Rwanda.

Le Rwanda contourné

Cela n’a pas empêché Tshisekedi de se rapprocher du Rwanda sur le plan sécuritaire. Plusieurs incursions, en 2019-2020, d’éléments de l’armée rwandaise ont été rapportées par la société civile locale, par des élus ainsi que par le groupe d’experts de l’ONU dans son rapport de décembre 2020 –  des informations que Kigali a nié en bloc.

L’Ouganda a également tenté de se rapprocher de la RDC, en particulier sur le plan économique. Alors que l’intégration de la RDC à la Communauté de l’Afrique de l’Est (EAC) est sur le point de se concrétiser, Kampala souhaite faire aboutir un projet de route, qui, longue de plus de 220 km, contournera le Rwanda. Un mois avant la signature de cet accord, en mai dernier, Museveni s’était entendu avec le président burundais Évariste Ndayishimiye sur un autre projet de construction de route, qui traverserait la Tanzanie sans passer, là encore, par le Rwanda. Difficile, dans ces conditions, d’imaginer que l’intervention ougandaise laisse Kigali indifférent…