Culture

Maroc – Taoufiq Izeddiou : « La danse est politique, elle raconte une société tiraillée »

Avec son festival « On marche », le chorégraphe marocain Taoufiq Izeddiou accueillait cette année à Marrakech la biennale de danse contemporaine en Afrique. Retour sur le parcours de ce boxeur devenu danseur.

Mis à jour le 19 janvier 2022 à 09:35

Taoufiq Izeddiou en 2016 à Marseille © VALLAURI Nicolas/MAX PPP

« Je suis contre le digital, car il tue le vivant » : Taoufiq Izeddiou voulait que l’on vienne regarder ses danseurs pour cette édition du festival « On marche », qui accueillait la biennale de danse contemporaine en Afrique, à Marrakech, en ce mois de novembre 2021. Il a réussi, in extremis, juste avant que le Maroc ne ferme ses frontières à la France puis à l’Europe. Sur la scène du Palace Es Saadi s’est joué son dernier spectacle en date, « Hmadcha ».

Les corps ondulent au son des vagues, les hommes sur scène sont torse nus, puis dévêtus jusqu’à ne plus porter que leurs caleçons colorés. Leurs membres bougent au fil d’une musique entraînante qui fait s’agiter les têtes des spectateurs en rythme, même les moins au fait de l’œuvre d’Izeddiou. Comme le souhaitait le chorégraphe et militant marocain, sa danse « se sent, se vit, partage son énergie, sa fatigue comme son côté spectaculaire, son intimité ». La salle est bondée, happée. À la fin du spectacle, les applaudissements passés, Taoufiq Izeddiou se confie sur son parcours.

« Progresser dans le noir »

Il n’a pas toujours été danseur, n’a pas toujours voulu être chorégraphe non plus. Bien loin de cela. Depuis tout petit, il danse, comme à peu près n’importe qui, lors des cérémonies traditionnelles et fait un peu de smurf (un genre proche du hip hop). Sportif, il pratique surtout la boxe. Il fait aussi du théâtre et étudie l’architecture. Jusqu’à ce jour où sa trajectoire sort du plan établi. Alors qu’il vient prendre des cours de danse classique et de modern jazz à l’Institut français de Marrakech, il rencontre le professionnel français Bernardo Montet, qui lui ouvre les portes de son monde en 1997. Il a alors une vingtaine d’années. En 2002, il obtient son diplôme en France, deux ans après avoir façonné sa première chorégraphie.

Le corps interroge la tradition, la religion, tout ce que nous avons appris depuis l’enfance

La danse contemporaine peut sembler inaccessible, incongrue, presque ridicule aux yeux de jeunes adultes peu habitués à cette forme d’art. Mais pour Taoufiq, c’est une révélation : « J’ai découvert une synthèse de tout ce que j’aime : l’architecture, le mouvement du corps, le sport, le théâtre ». Il fonde une première compagnie en 2001, Anania : « On avançait sans savoir, on n’avait pas vraiment internet et au Maroc, on n’avait pas d’autres exemples d’initiatives en danse contemporaine. Il fallait y croire pour progresser dans le noir. »

Descente dans les sous-sols

En 2005, il crée le festival « On marche » pour faire émerger cette danse dans son pays et faire découvrir des artistes locaux. Entrer dans la danse et poser la question du corps. « C’est compliqué au Maroc, glisse Taoufiq Izeddiou. Quand on touche au corps, on touche à tout : il nous surprend, il est plein d’inconnues, il a une mémoire… Il interroge la tradition, la religion, tout ce que nous avons appris depuis l’enfance. En somme, le corps pose des questions qu’on ne pose pas habituellement dans cette société ». Surtout lorsque le corps des hommes rencontre celui des femmes sur scène. « Il n’y a que lorsque la danse est populaire, joyeuse, qu’elle n’est qu’animation, que cela ne pose pas de problème », reprend-il.

Au départ, il vient « juste pour danser », sans question, sans politisation, sans militantisme. « Mais petit à petit, je vois que la danse est mal vue, qu’elle n’est pas considérée, qu’on pense autour de moi que ce n’est pas un métier, et surtout que ce corps est très dangereux pour l’équilibre de ma société, se souvient-il. La danse est politique, elle raconte le mouvement des gens qui vivent ici, elle raconte une recherche de position entre tradition et modernité, elle raconte une société à plusieurs vitesses tiraillée entre deux mondes, avec des corps stricts la journée qui, dans la nuit, émergent autrement. La nuit, ce sont les souterrains, une descente dans les sous-sols où les corps se dévoilent et se mettent à danser dans les cabarets, les boîtes. La danse raconte ce contraste entre société religieuse et société du sous-sol. »

Un mouvement envoûtant, qui fait écho tant à l’actualité qu’à nos mémoires intimes

Danser, c’est aussi parler de ces corps qui sont ici mais dont la pensée est ailleurs, parler « de ce continent qui ne rêve que de partir en Europe, qui ne pense qu’à ça, des corps absents présents ». Izzediou a monté un spectacle baptisé « Borderlines », qui évoque les migrations, et qui lui a été inspiré par un voyage en Irak. Entre l’aéroport et le théâtre, il a dû traverser sept check-points : les chiens, les valises, les passeports… Il raconte l’état d’attention extrême dans laquelle il se trouve alors, de l’état de transe dans lequel il entre : « Tu sens tout ce qu’il se passe autour de toi, tu te dis que tout peut arriver ».

Même si l’on ne connaît pas grand-chose à son art, Taoufiq Izeddiou parvient à nous faire entrer dans cet état avec lui, à nous plonger dans cette réalité traduite par un mouvement envoûtant, qui fait écho tant à l’actualité qu’à nos mémoires intimes.