Politique

Tunisie : conversation avec Rabie Bouden, le déconcertant cousin de la cheffe du gouvernement

Depuis l’Allemagne, le cousin germain de Najla Bouden amuse la toile en enchaînant bouffonneries, chroniques du quotidien et parodies politiques. Tout en soutenant bec et ongles sa parente.

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Mis à jour le 10 janvier 2022 à 11:08

Rabiye Bouden, un anti-bienpensant désopilant. © DR

Rabie Bouden est aussi touchant que déconcertant. Du haut de ses 56 ans, cet amuseur des réseaux sociaux a des espiègleries d’enfant. Il suffit de quelques clics pour tomber sur lui, prenant la pose en veste, chemise, lunettes sages, chaussures cirées, mais sans pantalon. Le ton est donné.

Le reste de son univers se résume à sa famille, son travail, son jardin, ses animaux, son vin, ses bières et ses petits plats. Il les met en scène dans des vidéos qu’il poste régulièrement sur son profil Facebook. L’original, celui suivi par plus de 380 000 personnes, où il apparaît en chapeau de paille, doudoune et cigare. Ses fans se chargent du reste.

Ce sont eux qui ont ouvert sa chaîne YouTube (qui compte jusqu’à 940 k vues). Ce sont eux encore qui lui ont créé de multiples pages et profils sur différents réseaux ces dernières années.

Wiou : une onomatopée inventée, qu’il répète allègrement et dont il a tiré un gentilé pour sa communauté : ses « wious et wiwettes »

« Quand d’autres buzz se transforment en feux de paille, moi j’ai continué, car les gens m’ont accepté, je leur partage mon quotidien, les images de la nature, et ça donne de l’entrain à ceux qui sont de mauvaise humeur », affirme-t-il.

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Son crédo : « Wiou, un état d’esprit ». Une onomatopée inventée en guise de philosophie. Il la répète allègrement, presque en la sifflant, et en a tiré un gentilé pour sa communauté : ses « chers » « wious et wiwettes ». En réponse, ces derniers reproduisent ce « wiouuuuu » de ralliement.

« Cancre » bien encadré

Cousin de la cheffe du gouvernement tunisien, Najla Bouden (leurs pères étaient frères), il est installé depuis plus de 25 ans en Allemagne. Né à l’hôpital militaire de Tunis, il a passé ses premières années à Bab Saadoune.

Son père, Amor, est nommé attaché militaire à l’ambassade de Tunisie à Paris dans les années 1970. La famille élit domicile pendant quatre ans dans les beaux quartiers de la capitale française.

De retour au pays, Rabie et son aîné, Souheil, poursuivent leur scolarité en français : lycée et internat à la Marsa, la banlieue chic de la capitale. Le cadet, Mehdi, reste dans l’enseignement public. Brevet d’études professionnelles en poche, spécialité banque et bourse, Rabie troque rapidement la vie de bureau contre les terres familiales agricoles de Dar Chaabane (côte Est). Il s’occupe aussi du chenil, une passion.

Mais celui qui se décrit comme un « cancre » endure un véritable choc des cultures face au conservatisme de sa province d’origine. Et se fait embaucher comme animateur sportif à l’hôtel Lido de Nabeul, « un autre parfum, un autre monde ».

Ses rencontres avec des étrangères cartographient ensuite sa vie. Il part en Allemagne, en France ou en Angleterre, au gré des amourettes. À 32 ans, une première noce l’installe à Braubach (Rhénanie-Palatinat). Puis rupture, petits boulots, et nouveau mariage. Il a désormais quatre enfants âgés de 7 à 16 ans, dont un petit Rabie Junior. La famille est restée dans le même Land, à Kamp-Bornhofen.

Dérapages incontrôlés

Chargé de maintenance dans un supermarché, il peut consacrer ses après-midis à ses vidéos. Il y multiplie pitreries et coups de gueule dans un style potache, parfois trash. Enchaînant danse coiffé d’un chèche, clip avec le rappeur Daly Taliani (à grand renfort de mitraillettes et de chaînes en or), parodie des paranoïaques, sketchs alcoolisés, dénonciation du faible pouvoir d’achat… Ceux qui le suivent se reconnaissent dans son croquis des difficultés du quotidien et des aberrations du politique.

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Rabie Bouden peut être désarmant de spontanéité. Son premier buzz ? Une séquence dans laquelle il fait croire qu’il a été victime d’une tentative de viol par trois femmes. « Le lendemain, tout le monde me demandait en ami, c’est là que j’ai commencé mes vidéos », se félicite-t-il.

Rétorquez lui que le viol est un sujet grave, il peine à se rattraper : « C’était un message contre les policiers qui restent passifs. » Un message qui ne l’a pas empêché de tourner une deuxième vidéo où il fait mine de piéger et de violer ses agresseuses. « Une histoire de merde, pour rigoler », en somme. L’homme est tout aussi capable d’enrichir son profil de formules consensuelles tels que « la femme tunisienne a des couilles » ou « si tu aimes ta mère, ta sœur, ta fille, respecte ta femme ».

Pour une Tunisie « tolérante »

Envers et contre tout, sous sa carrure massive et son crâne dégarni, il incarne un bon bougre maladroit, à l’autodérision contagieuse. Son attachement à sa Tunisie natale prédomine. Il n’hésite pas à dénoncer la pollution plastique des eaux de Sfax, appelle à sauver les côtes et le tourisme, et à lutter contre la pauvreté. Il a d’ailleurs ses bonnes œuvres, comme cette opération des yeux ou ces deux maisons qu’il a fait financer au pays pour des compatriotes.

Sa popularité lui vaut des visites de la diaspora jusque dans son jardin, « devenu comme une Mecque »

Sa popularité lui vaut des visites de la diaspora jusque dans son jardin, « devenu comme une Mecque ». Version apéro-selfies. « Je reçois aussi régulièrement des photo-montages de la part de jeunes, je ne comprends pas pourquoi je les fascine comme ça. Récemment, par exemple, ils ont mis ma tête à la place de celle de Messi avec un ballon d’or entre les mains. »

D’après les statistiques Facebook, ses followers installés principalement en Tunisie ont entre 14 et 34 ans. Mais il séduit au-delà des frontières : principalement en Algérie et en Libye. « Les Libyens m’adorent, s’enorgueillit-il, car ils sont assoiffés de sketchs et moi je brise des tabous et je me moque de presque tout. »

Son message ? « La tolérance et la liberté d’expression contre les hypocrites », car « les Tunisiens vivent un malaise social et identitaire fort, il peuvent faire la fête aujourd’hui et se laisser pousser une barbiche demain », estime-t-il. Ses cibles ? « Je suis le roi de la métaphore, je ne nomme personne, mais j’attaque indirectement la religion et les cheikhs. »

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Un soutien du pouvoir

Rabie Bouden est aussi du genre à vous laisser un message « de la part des fans de l’Espérance sportive de Tunis » en soutien à son ex-président, et gendre de Ben Ali, Slim Chiboub, en détention provisoire depuis juillet 2020, pour lancer « trop c’est trop, les gens veulent savoir de quoi il est coupable ».

Adepte du « tous pourris », il n’a jamais voté dans son pays, mais s’en prend régulièrement à des hommes politiques, comme le leader de la coalition conservatrice Al Karama, Seifeddine Makhlouf. L’ex-président Moncef Marzouki est aussi une bête noire : il le compare à E.T., l’imite coiffé d’un tissu sur la tête, ou le présente avec des commentaires du type que « Dieu vous détruise » adressé à l’ex-Troïka au pouvoir qu’il formait avec les islamistes d’Ennahdha.

Pour moi les politiques sont incompétents, sauf ma cousine », sourit-il.

« Pour moi, les politiques sont incompétents, sauf ma cousine », sourit-il. Il défend le gouvernement de celle qu’il dit ne pas avoir revue depuis trente ans et demande de lui laisser le temps d’avancer. « Ce n’est pas facile de travailler avec les Tunisiens, la démocratie s’installera peut-être dans 100 ans », conclut-il avec ironie. En attendant, il la félicite, partage des posts sur ses ministres assortis d’un « 1000 mabrouks pour une Tunisie libre prospère et moderne » ou sur ses déplacements officiels à l’étranger.

On devine qu’il perturbe la communication verrouillée de Carthage et de la Kasbah tant il jure avec le style classique de cette cousine devenue personnage public, ingénieure diplômée des Mines, absente de Facebook, et qui, elle, ne fait pas de vagues. Dans une lignée d’artisans tailleurs de pierre issus d’une branche d’érudits de Kairouan, Rabie détonne.

« Les Bouden sont des technocrates qui ont pour la plupart fait de grandes écoles, ne manque pas de rappeler son frère Souheil [architecte reconverti dans la communication]. Son ton a dérangé cinq minutes, on s’est dit qu’est-ce qu’il nous fait ce Rabie ? Mais il entretient une communauté de centaines de milliers de personnes et beaucoup en sont fiers. »

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Rabie a aussi applaudi la manifestation de soutien à Kaïs Saïed du 3 octobre dernier et veut croire en la sincérité du président. Malgré toutes leurs différences, les deux hommes ont un public commun sur les réseaux sociaux. « Ses fans sont passés de mon côté ces dernières semaines », constate-t-il. Il multiplie les messages encourageants depuis le « coup » 25 juillet, publiant un « seul contre tous », en filmant une oie au milieu de poules, représentant les députés bloqués derrière les grilles de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP).

Je n’ai jamais aimé Ben Ali, mais je le regrette, je souhaite un bon général pour notre pays »

Avec son « Tahya 80 » (vive l’article 80), accompagné d’un « pas de marche arrière » et d’un montage de lui en militaire, il entérine sans équivoque les mesures présidentielles. N’avait-il pas d’ailleurs écrit il y a quelques années : « Je n’ai jamais aimé Ben Ali, mais je le regrette, je souhaite un bon général pour notre pays » ?

Mirage politique

Il avait pourtant aussi déjà mimé Saïed, comme avec ce photomontage accolant son visage, yeux exorbités, au corps raidi du président. « Au début, peut-être que je me suis un peu moqué, car je me disais qu’il était muselé et ne pouvait rien faire, confie-t-il, mais depuis le 25 juillet, ça m’a fait plaisir qu’il ait fermé l’ARP, car il fallait siffler la fin de la récréation, et il a en plus écarté les islamistes du pouvoir. » Dans l’expectative, il dit désormais le soutenir dans sa volonté de lutter contre la corruption. Sans omettre de lui glisser au passage le conseil de « parler le langage de la rue ». Comprendre : troquer son arabe littéraire contre le dialecte tunisien.

Il pourrait prochainement se retrouver sur le petit écran et tourner une série de ramadan

D’aucuns l’encouragent à se lancer en politique. À la mesure de sa (relative) célébrité, il n’exclut pas qu’elle lui tombe dessus. Les plus audacieux l’aiguillent vers la présidentielle. « Je ne bosse pas comme un âne mais si on m’assigne une tâche, je suis sérieux », répond-il. Certains fans ont déjà proposé son nom face à Hafedh Caïd Essebsi en 2017, à la législative partielle de la circonscription d’Allemagne. La page « Tous avec Rabie Bouden député » n’avait alors récolté que 2500 « j’aime ».

« Je ne pourrai jamais devenir député, mais si je me présentais, je gagnerais avec un large score, c’est ce qu’indiquent tous les sondages », plaisante-t-il. Encore loin du mirage politique, il pourrait prochainement se retrouver, à défaut de palais, sur le petit écran et tourner une série de ramadan. Son rôle ? « Chef de tribu, avec 100 femmes ».