Politique

Turquie-Émirats arabes unis : les raisons d’un rapprochement

Rivalité dans la Corne de l’Afrique, positions opposées s’agissant de l’Égypte, du Qatar, des conflits en Libye et en Syrie… Entre Ankara et Abou Dhabi, la mésentente était totale depuis neuf ans. Pourquoi se reparlent-ils aujourd’hui ?

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Mis à jour le 7 décembre 2021 à 12:23

Mohamed Ben Zayed Al Nahyan, prince héritier d’Abou Dhabi, avec le président turc Recep Tayyip Erdogan, à Ankara, le 24 novembre 2021. © CHINE NOUVELLE/SIPA

Il y avait quelque chose de surréaliste à voir, ce 24 novembre, le prince héritier d’Abou Dhabi fouler le tapis bleu azur de Külliye, la présidence turque, et sourire de bon cœur à un Recep Tayyip Erdogan tout aussi jovial, devant une rangée d’officiers en uniforme ottoman.

Cela faisait en effet neuf ans que Mohamed Ben Zayed (MBZ) n’avait posé sa princière babouche sur le sol turc. Neuf ans que les relations bilatérales avaient tourné au vinaigre sur d’importants dossiers de politique étrangère. Rivalité dans la Corne de l’Afrique, positions diamétralement opposées s’agissant de l’Égypte, du Qatar, des conflits en Libye et en Syrie… Plus qu’une brouille, une détestation s’était installée entre les deux pays, relayée par leurs médias respectifs, sans toutefois que les échanges commerciaux en aient pâti. En septembre 2020, le président Erdogan avait même menacé Abou Dhabi d’une rupture diplomatique après que les Émirats (tout comme Bahreïn) eurent, sous le patronage de Donald Trump, signé les « accords d’Abraham » normalisant leurs relations avec Israël.

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Le frère de MBZ en éclaireur

Changement de décor en janvier 2021. Anwar Gargash, le ministre émirati des Affaires étrangères, déclare alors qu’il « est temps de mettre fin aux disputes » avec « le premier partenaire » de son pays au Moyen-Orient. En avril, il s’entretient au téléphone avec son homologue turc, Mevlüt Çavusoglu.

Le 18 août, le conseiller à la sécurité nationale, Cheikh Tahnoun Ben Zayed Al Nahyan, qui n’est autre que le frère de MBZ, se rend à Ankara en éclaireur, avec, en poche, la promesse de faire de gros investissements dans une Turquie qui a un urgent besoin d’argent frais. L’on apprend simultanément, de la bouche du président Erdogan, que les services secrets des deux pays retravaillent ensemble « depuis quelques mois ».

Le 31 août, un coup de fil, qualifié par les Émiratis de « positif et amical », scelle la réconciliation entre le prince héritier et le chef de l’État turc, couronnée par la visite de MBZ à Ankara en novembre. Visiblement satisfait de l’accueil qui lui a été réservé, le prince a adressé un mot de remerciement à son hôte, lequel lui rendra à son tour visite en février 2022, à la suite de son ministre Mevlüt Çavusoglu et de Hakan Fidan, le patron du MIT (les services secrets turcs).

Ils ont compris que leurs règlements de comptes par factions interposées menaient à une impasse

Comment, en l’espace de quelques mois, les deux pays sont-ils passés de neuf années de guerre froide à un réchauffement aussi spectaculaire ? Depuis son arrivée à la Maison-Blanche, Joe Biden a mis fin à la politique anti-iranienne de Donald Trump, qui avait poussé Riyad, Abou Dhabi, Bahreïn, puis Khartoum et Rabat, à se rapprocher d’Israël. À l’évidence, le changement de cap de l’administration américaine au Moyen-Orient a contraint les pays du Golfe à s’adapter à la nouvelle donne.

En vertu du même principe de réalité, Ankara et Abou Dhabi ont compris que leurs règlements de comptes par factions interposées les menaient dans une impasse, et leur causaient plus de tort que de bien. Au nom de ce même pragmatisme, le président Erdogan, confronté sur le plan intérieur à des difficultés économiques, est enclin à faire preuve de plus d’aménité envers un partenaire fortuné. Il tente aussi de rompre son isolement diplomatique régional en jouant la carte de l’apaisement avec les Émirats, comme il le fait depuis quelques semaines avec Israël, l’Arabie saoudite et l’Égypte.

Ultimatum et blocus contre Doha

Ce sont justement les événements survenus dans ce dernier pays qui avaient fait éclater au grand jour la mésentente entre Turcs et Émiratis. Juillet 2013 : le président islamiste Mohamed Morsi se fait sèchement débarquer par le maréchal Sissi.

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Ayant lui-même vécu pendant des années dans la crainte d’être renversé par une armée multi-putschiste, Recep Tayyip Erdogan voit dans le coup d’État cairote une projection de ce qui pourrait lui arriver chez lui.

La tentative de putsch dont il est la victime, le 15 juillet 2016, lui donnera en partie raison. Durant les quelques heures où son pouvoir vacille, les Émiratis ne cachent pas leur joie. Les Qataris, eux, affichent leur solidarité et aident financièrement Ankara. Le président turc ne l’oubliera pas.

C’est donc en toute logique qu’il soutient Doha lorsque, en juin 2017, les amis de Donald Trump (l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, Bahreïn et l’Égypte) lancent un ultimatum au petit émirat. Sommé de rompre tout lien avec les Frères musulmans, de fermer la chaîne Al Jazira, de couper les ponts avec l’Iran et de fermer la base militaire turque de Tariq Bin Ziyad, le Qatar refuse et se voit puni par l’instauration d’un blocus. Ankara vole au secours du récalcitrant en lui fournissant vivres et médicaments.

Ledit blocus n’ayant pas produit les effets escomptés, ses instigateurs le lèvent, de guerre lasse, en janvier 2021, lors d’un sommet du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Ils prennent tout simplement acte du changement intervenu à Washington et, dans la foulée, cherchent à se réconcilier avec les Turcs.

Les rivalités persisteront, mais dans un cadre plus policé

La trêve puis l’embellie, bien réelle, de cette fin d’année, n’empêcheront pas les rivalités et les luttes d’influence de persister, en Libye, en Syrie ou dans la Corne de l’Afrique. Mais du moins seront-elles contenues dans un cadre plus policé et, comme toujours, transcendées par quelques considérations mercantiles.

En Libye, le gouvernement de Tripoli est parvenu, grâce au soutien politique et militaire d’Ankara, à contrer l’offensive du maréchal Haftar, aidé et armé, lui, par Abou Dhabi et Le Caire. Aujourd’hui en position de force, la Turquie veille à conserver son avantage.

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En Syrie, ce sont les Émiratis qui, à partir de 2018, ont pragmatiquement misé sur le probable vainqueur, Bachar al-Assad, au contraire d’Erdogan, qui a pris le raïs en grippe au point de soutenir ses (pas toujours très recommandables) opposants.

Entre 2016 et 2019, les Turcs ont lancé pas moins de trois opérations dans le nord de la Syrie pour empêcher les Kurdes d’y créer un État. Nul doute que l’une des conditions qu’ils ont posées pour la normalisation de leurs relations avec les Émiratis est que ceux-ci cessent de financer les réseaux kurdes du PKK-PYD en Irak, en Syrie et en Europe. De la même manière, les Émiratis pourraient, pour satisfaire Ankara, expulser Sedat Peker, un baron de la pègre, qui, depuis leur territoire, accuse, à grand renfort de vidéos, des proches du président Erdogan d’avoir organisé des crimes ou couvert des trafics.

En Éthiopie, les Émiratis comme les Turcs soutiennent Abiy Ahmed

Autre point chaud : la Corne de l’Afrique. Une fois n’est pas coutume, la Turquie et les Émirats arabes unis sont sur la même ligne en Éthiopie, où ils soutiennent le Premier ministre, Abiy Ahmed, contre les rebelles du Tigré. Mais les deux pays sont en compétition sur le plan économique (avec un net avantage aux entreprises turques, plus nombreuses sur place) et sur le plan militaire (en 2019, les Émiratis ont signé un accord de défense avec Addis-Abeba… qui achète des drones aux deux camps).

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Très bien implantés au Soudan à l’époque d’Omar el-Béchir, les Turcs se trouvent dans une situation beaucoup moins favorable depuis que le général Abdelfattah al-Burhan, un proche du Caire et d’Abou Dhabi, s’est emparé du pouvoir.

En Afghanistan enfin, depuis le départ, en août 2021, des troupes américaines, Ankara et Doha, d’un côté, Abou Dhabi, de l’autre, se disputent la sécurisation de l’aéroport de Kaboul. Chacun tente de gagner la confiance des Talibans pour garder le contrôle de ce point stratégique en matière de renseignement.

Les échanges commerciaux bilatéraux ont crû de 20 % entre 2020 et 2021

Pourtant, en dépit de ces antagonismes politiques, les Émiratis n’ont, contrairement aux Saoudiens, jamais cessé de faire du business avec Ankara. Le volume des échanges, qui était de 9 milliards de dollars en 2020, a même crû de 20 % en un an, malgré la crise sanitaire. Premiers partenaires commerciaux de la Turquie dans la région, les Émirats arabes unis, par le biais de leurs fonds souverains, avaient déjà massivement investi dans les entreprises turques Getir (épicerie en ligne) et Trendyol (plateforme de e-commerce).

Dix milliards d’investissements

En novembre, la visite de MBZ à Ankara s’est soldée par la signature de plusieurs accords de coopération, notamment entre l’Abu Dhabi Development Holding (ADQ) et les groupes turcs Kalyon (énergie et infrastructures), CNN (santé), Turkish Presidency Investment Office (énergies renouvelables). Les Émiratis ont également alloué 10 milliards de dollars à un fonds chargé de soutenir des « investissements stratégiques » en Turquie. Une bouffée d’oxygène pour Ankara, au moment où les investissements directs étrangers sont en berne (ils se situent autour de 8 milliards de dollars).

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« Les Émirats veulent profiter de la dévaluation de la livre turque pour acheter des entreprises turques à bas prix. Reste à savoir s’ils prendront ce risque compte tenu de l’incertitude politique qui prévaut : les élections auront lieu au plus tard en juin 2023 et l’opposition s’oppose vigoureusement à ce qu’elle qualifie de braderie », commente Seyfettin Gürsel, directeur du Centre de recherche universitaire en économie de l’université Bahçesehir (Betam, à Istanbul).

Accord de swap ?

Les deux banques centrales négocient par ailleurs les modalités d’un accord de swap [échange de livres turques contre d’autres devises]. « La Banque centrale de Turquie est à court de réserves car, en 2020, pour enrayer la dépréciation de la livre, elle a vendu pour 128 milliards de dollars de monnaies fortes [dollars, euros], explique Gürsel. La stabilisation n’a pas duré longtemps, et la dévaluation a repris de plus belle [- 40 % face au dollar en un an]. Maintenant qu’elle se réconcilie avec les Émirats, la Turquie pourrait être tentée de signer avec ce pays un accord de swap, comme elle l’a fait avec la Chine et le Qatar. Mais cela ne peut être qu’une solution provisoire tant que la banque centrale continuera de baisser son taux d’intérêt, qui est de 15 %, alors que l’inflation dépasse 20 %. »