Politique

Locales au Sénégal : les confréries religieuses tentent de calmer le jeu

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Mis à jour le 6 décembre 2021 à 16:27

Cheikh Ahmed Tidiane Sy, fils du défunt khalife Abdoulaziz Sy Alamine et neveu de l’actuel khalife Serigne Babacar Sy Mansour © Sylvain Cherkaoui pour JA

À un mois et demi des élections locales, les grandes confréries musulmanes essaient de faire retomber les tensions de plus en plus vives entre l’opposition et le pouvoir.

Comment prévenir les violences politiques et pacifier les élections du 23 janvier 2022 ? Alors que les hommes politiques ont échoué à s’entendre et que la société civile semble dépassée par l’engrenage de la violence des manifestations, la réponse pourrait venir encore une fois des leaders religieux.

Depuis plusieurs jours, le Cadre unitaire de l’islam du Sénégal (Cudis) – une plateforme où les principales confréries musulmanes du pays parlent d’une seule voix – fait le tour des partis politiques engagés dans le processus électoral afin de prôner l’adoption d’une charte de non-violence. « Le dialogue est totalement rompu entre l’opposition et le pouvoir, s’inquiète Cheikh Ahmed Tidiane Sy, président du Cudis. Les acteurs politiques se regardent en chiens de faïence et sont dans une épreuve de force à distance plutôt que dans une logique de conciliation pour des élections apaisées. »

« Nous n’avons pas confiance en Macky Sall »

Après avoir rencontré les leaders de la coalition de l’opposition Yewi Askan Wi, emmenée par Ousmane Sonko et Khalifa Sall, les responsables du Cudis ont pris langue avec Macky Sall dans la soirée du 29 novembre. Le chef de l’État avait reçu, une semaine plus tôt, Cheikh Mouhamadou Mahi Ibrahima Niass, le khalife général de Médina Baye, également porteur d’un message de paix.

Si le président approuve la charte de non-violence, l’opposition reste méfiante

Si le président a donné son accord de principe aux dignitaires religieux pour signer une charte de non-violence, l’opposition reste méfiante. « Tout le monde sait que les leaders de la coalition sont des hommes de paix. Mais nous n’avons pas confiance en Macky Sall, [qui] est le seul détenteur de la violence grâce à l’arsenal juridique et sécuritaire qu’il détient », a martelé lors d’un point de presse Habib Sy, le président de la conférence des leaders de Yewi Askan Wi, qui s’est néanmoins dit sensible à la démarche des religieux.

Le défi est donc de taille pour Cheikh Ahmed Tidiane Sy – lui-même fils de Serigne Abdou Aziz Sy Al Amine, ancien khalife général des Tidjanes, la plus grande confrérie du pays en terme de nombre de disciples, décédé en 2017 – et ses collaborateurs. Sauront-ils faire dialoguer opposition et majorité présidentielle afin d’éviter une nouvelle crise majeure au Sénégal ? « De par leur traditionnelle attitude à réguler l’espace public, les religieux peuvent être les garants d’un nouvel engagement moral », répond le président du Cudis.

Ces différentes démarches interviennent alors que le mois de novembre a été particulièrement mouvementé. Le 10 novembre, la convocation par la justice de Barthélémy Dias, candidat de Yewi Askan Wi à la mairie de Dakar, a provoqué des manifestations dans la capitale sénégalaise. Quelques jours plus tôt, le rejet de plusieurs listes avait déjà engendré des troubles à l’intérieur du pays.

Des religieux plus proactifs

Ce n’est pas la première fois que les autorités religieuses tentent d’user de leur influence pour apaiser les tensions politiques. Entre 2004 et 2007, le conflit ouvert entre Abdoulaye Wade et son Premier ministre, Idrissa Seck, s’était finalement réglé à Touba, ville sainte de la très influente confrérie des Mourides. Et en 2008, l’ancien président sénégalais, brouillé avec Macky Sall, n’avait eu d’autre choix que d’écouter Serigne Bara Mbacké, le khalife général, et de s’employer à améliorer ses relations avec le président de l’Assemblée nationale d’alors.

« Mais le caractère formel que prend l’initiative du Cudis est inédit. Jusqu’ici, les échanges pour calmer les guéguerres entre personnalités politiques au sommet de l’État se faisaient dans un cadre informel ou de manière spontanée et ponctuelle », explique le chercheur Seydou Kanté.

Après l’arrestation d’Ousmane Sonko, il a fallu que les khalifes généraux s’en mêlent pour que les violences cessent

Les évènements de mars semblent avoir marqué un tournant. Après l’arrestation d’Ousmane Sonko, alors soupçonné de viol, plusieurs jours de manifestations avaient manqué de faire basculer le pays dans le chaos. La répression des forces de l’ordre avait fait 14 morts. Les efforts de médiation, alors portés par Jammi Rewmi, plateforme de la société civile regroupant une quarantaine d’ONG, avaient échoué. « Nous étions dans l’impasse. Il a fallu que les khalifes généraux s’en mêlent et s’adressent aux populations pour que les violences cessent », explique Cheikh Ahmed Tidiane Sy.

Pourtant, lors de sa création en 2015, l’objectif du Cudis n’était en rien de jouer un rôle politique. « Nous n’étions jamais impliqués dans les affaires politiques. Mais à la sortie de cette grave crise, nous nous sommes dits qu’il fallait adopter une démarche plus proactive et ne plus attendre qu’il y ait autant de morts pour démarrer une médiation », justifie son président.

La carte des confréries

Au Sénégal, où 95 % de la population est musulmane, l’influence des dignitaires de confréries n’est pas que religieuse. Leurs recommandations rythment la vie sociale de millions de disciples. Et leurs ndiguël (consignes) de vote peuvent faire basculer une présidentielle. Comme en 2007, quand le deuxième mandat d’Abdoulaye Wade s’est joué en partie à Touba grâce au soutien affiché de Cheikh Béthio Thioune, influent marabout mouride.

Depuis l’indépendance et le pouvoir de Léopold Sédar Senghor, les hommes politiques « ont tous joué la carte des confréries pour mieux asseoir leur légitimité ou pour bénéficier de leur soutien. Les confréries souhaitent entretenir et conforter des relations spécifiques avec l’État », explique Seydou Kanté dans son ouvrage La Géopolitique du Sénégal, publié en 2013 aux éditions de L’Harmattan. Un jeu du donnant-donnant favorisé par « l’attachement des Sénégalais à leurs marabouts qui détiennent [en retour] un pouvoir de décision sur leurs fidèles ».

Le risque d’influence des religieux sur l’arène politique n’en est-elle pas trop forte? « Les grands chefs de confréries ne se hasardent plus à donner de consignes de vote afin de ne pas être décrédibilisés. Aujourd’hui, les gens prennent de plus en plus de libertés du point de vue politique, estime Cheikh Ahmed Tidiane Sy. On peut toujours imaginer un guide religieux s’appuyer sur sa petite communauté pour s’engager en politique. Mais de plus en plus, les khalifes généraux observent une posture d’équité. » Une neutralité sur laquelle le Cudis compte s’appuyer pour ramener à la table du dialogue opposition et pouvoir… avant qu’il ne soit trop tard.