Politique

Maroc : El Mostafa Rezrazi, le plus Japonais des Marocains

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Mis à jour le 6 décembre 2021 à 18:00

El Mostafa Rezrazi décoré par le roi Mohammed VI, en 2005. © DR

À 57 ans, ce professeur et chercheur au CV bien rempli se partage entre son pays natal, le Maroc, et son pays d’adoption, le Japon.

Directeur exécutif de l’Observatoire marocain de l’extrémisme et de la violence, senior fellow auprès du Policy Centre for the new south, analyste politique au Centre d’études et de recherches stratégiques à Abou Dhabi… Difficile, à vrai dire, de réduire El Mostafa Rezrazi, 57 ans, professeur et chercheur spécialisé en relations internationales et en psychologie du terrorisme, à l’une de ses nombreuses casquettes.

L’éclectisme de ses activités tient à la nature tout aussi diverse de ses qualifications. Titulaire de deux doctorats, l’un en affaires régionales et internationales de l’Université de Tokyo obtenu en 1998, l’autre de l’Université Mohammed-V portant sur les dynamiques psychologiques des auteurs d’attentats-suicides, le professeur Rezrazi intervient aujourd’hui sur ces deux thématiques, à la fois en tant que professeur-chercheur et en tant que consultant.

Décoré en 2005 de l’ordre d’officier par le roi Mohammed VI, il tente aujourd’hui d’équilibrer ses travaux entre ses deux secteurs de prédilection et s’emploie à faire profiter le Maroc de son expérience, après vingt ans d’expatriation au Japon.

Des débuts dans le journalisme

Avant d’entamer une longue carrière dans le monde de la recherche, c’est dans le journalisme que Rezrazi fait ses débuts. Il sera notamment chargé d’une interview hebdomadaire dans le quotidien arabophone Al Alam. L’aventure ne durera que deux petites années. De son propre aveu, et non sans une pointe d’auto-dérision, il admet avoir abandonné car il ne pensait pas faire un bon journaliste.

En 1993, il s’envole pour le Japon pour étudier les relations internationales, une discipline pourtant dispensée dans de nombreux pays. Alors, pourquoi le Japon ? Il explique son choix par sa volonté de bénéficier d’un apprentissage avec « des lunettes asiatiques ».

Dans un pays qui a subi les attentats de l’Armée rouge japonaise et ceux de la secte Aum Shinrikyo, Rezrazi ne manque pas de matière

En atterrissant au Japon, le professeur, malgré son tempérament calme et posé, a priori compatible avec son pays d’accueil, confie être « arrivé sur une autre planète ». Au pays du Soleil Levant, les habitudes et les comportements très policés d’une société confucéenne tranchent avec les interactions spontanées et volontiers tactiles qu’il a connues au Royaume.

Le dépaysement est total : « Au Maroc, l’individu se construit et se situe par rapport au groupe familial. Au Japon, le groupe communautaire dominant est le groupe professionnel, auquel il faut être loyal », analyse Rezrazi. Ce décalage, confie le chercheur, fut l’un des plus difficiles à appréhender. Mais au fil du temps, il s’intègre, et il lui arrive même d’oublier qu’il est lui-même étranger au sein de la communauté professionnelle.

Loin de se cantonner à la capitale nippone, El Mostafa Rezrazi parcourt l’immense île, visite Osaka et Kyoto, où il enseigne un temps. Au-delà des codes de conduite japonais qu’il a dû assimiler, le professeur doit aussi apprendre à déchiffrer le « body language » local. « Pour un Méditerranéen, qui interprète la proximité physique comme seul indicateur d’affinité, arriver dans une société qui communique sans aucune manifestation corporelle est assez déstabilisant », admet-il.

En arrivant à l’université, son directeur de thèse le prévient : il devra rédiger son doctorat en japonais. Celui-ci accepte de communiquer avec lui en anglais pendant six mois, le temps qu’il acquière les bases de la complexe langue japonaise. Pas un jour de plus.

Parole tenue. « À six mois et un jour, je suis arrivé comme d’habitude à l’université, et plus personne ne me parlait en anglais ! Le directeur avait fait passer la consigne, et tout le monde ne me parlait plus qu’en japonais », relate-t-il. El Mostafa Rezrazi n’a d’autre choix que d’apprendre la langue, qu’il finira par maîtriser au point de contribuer à la traduction d’œuvres japonaises.

Barrière de la langue

Il avoue être tombé dans un piège au début de son expérience japonaise : celui de vouloir nécessairement travailler sur l’image du monde arabe et musulman dans le pays où on se trouve. Il délaisse finalement ces thématiques pour en traiter d’autres, relatives à la dynamique du Japon en Asie depuis le début du XXe siècle.

Au total, il restera une vingtaine d’années au Japon, non sans quelques petites parenthèses, dont une de deux ans aux Émirats arabes unis, et une autre d’un an à la prestigieuse Université de Princeton, aux États-Unis, où il a exercé en tant que chercheur.

Au cours de ses années d’expatriation, Rezrazi a été particulièrement marqué par l’aspect pédagogique local. « Au Maroc, et en Afrique du Nord en général, nous disposons d’élèves très brillants, mais nous avons du mal à investir dans l’intelligence collective. En Asie, le socle de l’innovation est le travail de groupe, et donc l’intelligence collective », explique-t-il.

Il a toutefois constaté certaines limites au système nippon. « La production scientifique japonaise se cantonne essentiellement au niveau national, et il est difficile de s’internationaliser à cause de la barrière de la langue. Pour être reconnu, il faut impérativement publier en anglais », constate-t-il.

Retour à la maison

En 1999, dans le cadre de ses travaux sur les affaires internationales, il commence à étudier plus en détail la question de l’extrémisme religieux. En 2001, lors des attentats du 11-Septembre, il est en poste à Abou Dhabi.

Assez vite, il se rend compte que les dimensions géopolitique et géostratégique, aussi importantes soient-elles, restent insuffisantes pour expliquer en profondeur le phénomène du terrorisme. Il en vient alors à s’intéresser au profil des individus sous l’angle psychologique. Dans un pays qui a subi de nombreux attentats entre les années 1970 et la fin des années 1980 – de ceux l’Armée rouge japonaise aux attaques au gaz sarin du groupe sectaire Aum Shinrikyo –, El Mostafa Rezrazi ne manque pas de matière.

Après vingt ans passés au pays des samouraïs, cinq livres publiés en japonais et un statut de résident permanent, El Mostafa Rezrazi choisit de rentrer au bercail. Outre le mal du pays, sa décision est motivée par sa volonté de transmettre son savoir et de contribuer à la recherche marocaine dans le domaine des études asiatiques et de l’extrémisme violent, après des années passées à écrire en japonais sur le Maroc.

Il subsiste un lien ontologique entre le Japon et moi », confesse-t-il

C’est en 2014, année de naissance de Daech, qu’il obtient son second doctorat, cette fois au Maroc, consacré aux dynamiques psychologiques des auteurs d’attentats-suicides.

Aujourd’hui, il donne des cours, participe à l’élaboration d’études et prend part à des initiatives mises en place par les autorités. Il est notamment expert auprès du comité de pilotage du programme de déradicalisation « Moussalaha » (réconciliation en arabe), qui vise à réinsérer dans la société des individus condamnés pour des faits de terrorisme.

Il a comme projet à long terme l’écriture d’un livre sur le Japon. À long terme parce que, selon lui, il existe un principe général et paradoxal : « Quand on connait peu le Japon, on a tendance à écrire vite, alors que quand on le connait bien, ça devient beaucoup compliqué, et forcément, ça prend plus de temps. » Cette patience et ce sens de la rigueur, nul doute qu’il les a cultivés au pays des ninjas.

Bien qu’il se soit établi au Maroc, ses valises ne restent jamais posées longtemps au Royaume. Il effectue plusieurs déplacements par an à son ancienne terre d’accueil, dont le dernier remonte à l’été 2019 en raison de la pandémie de Covid-19. « Il subsiste un lien ontologique entre le Japon et moi », confesse-t-il. Son prochain séjour nippon devrait avoir lieu dans quelques mois, pour des motifs professionnels et personnels.