Politique

Éric Zemmour, une névrose algérienne

Mis à jour le 4 décembre 2021 à 18:11
Dominique Sopo

Par Dominique Sopo

Président de SOS Racisme (France)

Eric Zemmour à Marseille, en novembre 2021 © Frederic MUNSCH/SIPA

Derrière la haine raciste de ce polémiste et candidat à la présidentielle française de 2022, en meeting dimanche à Paris, se cache une revanche qu’il a juré de prendre sur l’Algérie, celle que ses parents ont dû quitter.

Dans un monde normal, Éric Zemmour, condamné à plusieurs reprises pour provocation à la haine et à la discrimination raciales, devrait être vu comme l’acteur d’un mauvais remake de la pub Orangina rouge et de son fameux slogan : « Mais pourquoi est-il si méchant ? » Dans un monde perturbé, il serait présenté comme un chroniqueur brillant et cultivé. Dans un monde malade, il pourrait être considéré comme un candidat crédible à l’élection présidentielle française.

Nous sommes donc passés d’un monde perturbé à un monde malade, bien que quelque récents signes de rémission semblent poindre, tant le désormais tout nouveau candidat donne des signes de plus en plus patents de craquage, d’amateurisme et de vulgarité. Si l’inquiétante fièvre qui entoure les prestations du personnage est in fine l’aspect principal à interroger, il est essentiel d’être en mesure de déterminer ce qui meut le personnage ainsi que la nature de son projet.

Nostalgie de l’Algérie perdue

Il est sans doute impossible de comprendre le personnage et la spectaculaire haine raciste qui l’anime si l’on élude une vérité qui me semble aveuglante : cet homme qui fait mine d’être motivé par la défense de la grandeur de la France n’est mu en réalité que par la seule Algérie que ses parents ont dû quitter et à l’encontre de laquelle il a juré de porter une revanche que ses parents ne lui ont sans doute jamais demandé de prendre.

Dans son crépusculaire clip d’annonce de candidature, mélange improbable d’une vidéo de Groland et d’une version colorisée des actualités Gaumont d’antan, Éric Zemmour semble parler à la nostalgie des Français, en leur évoquant cet Hexagone d’avant-hier – strictement métropolitain – dont leurs parents leur auraient parlé. Mais quelle était, pour le jeune Zemmour, la nostalgie que ses parents lui transmettaient, sinon celle de l’Algérie perdue ?

Tout doit venir étayer sa haine des Arabes, qui ont privé ses parents de leur pays de Cocagne

Zemmour se déclare d’ailleurs « juif berbère » et parle volontiers de cette terre où sont enterrés des ancêtres dont les plus récents sont vus comme le produit conjugué de la conquête de l’Algérie par la France (dont il défend même les crimes les plus ignobles, ceux perpétrés sous la férule du général Bugeaud), du décret Crémieux (qui donna la citoyenneté française aux Juifs d’Algérie) et d’efforts d’assimilation. Des efforts qui, dans sa vision du monde, offrent un utile contrepoint à l’attitude de ces Arabo-musulmans qu’il présente comme marqués, aujourd’hui en France, par le refus d’une pleine adhésion au pays.

Il faut dire que tout doit venir étayer sa haine des Arabes, qui ont privé ses parents de leur pays de Cocagne et rompu la longue chaîne de sa filiation en terre d’Afrique. Car il faut prendre une revanche sur cet Autre si proche et si traitre. Peut-être faut-il d’ailleurs voir là les multiples revanches que Zemmour semble vouloir prendre plus généralement sur la figure de l’Autre. Sur les femmes qui l’ont trop étouffé ou qui ne l’admirent pas suffisamment. Sur les homosexuels qui  semblent lui servir de contre-exemple à sa conception de la virilité. Sur les ashkénazes qui ont peut-être trop méprisé ce sépharade – l’Algérie, toujours l’Algérie ! – qui leur infligerait alors en retour la douleur de la réhabilitation de Pétain et de l’affirmation de son très imaginaire rôle de sauveur des Juifs français.

En réalité, cet homme dont la revanche sert de phallus et la haine d’aphrodisiaque est avant tout un tract ambulant sur les conséquences néfastes de l’Algérie française et de son effondrement : le racisme colonial, l’exil, la nostalgie, le déclassement.

S’inventer des filiations

D’ailleurs, il n’a pas été relevé que le premier meeting d’Éric Zemmour en tant que candidat à l’élection présidentielle se tiendra le 5 décembre, date de la très officielle « journée nationale d’hommage aux morts pour la France pendant la guerre d’Algérie et les combats du Maroc et de la Tunisie ». À l’occasion de cet événement, Éric Zemmour, ne pouvant réécrire l’Histoire de l’Algérie – à l’issue tragique pour ses parents – réécrira une énième fois l’Histoire de France à coups de burins et de truelles.

Manifestement traumatisé par le déracinement familial, sans doute cherchera-t-il une fois de plus à quémander la légitimité de son état de Français auprès de ceux qui se posent en grands juges des racines et des souches : les Français d’extrême-droite bardés de leurs quartiers de francité, à l’occasion frelatés. Inquiet de leur jugement – il les sait foncièrement antisémites –, Éric Zemmour se montrera peut-être encore une fois tout disposé à leur reconnaître la légitimité de leur haine des Juifs, en délivrant quelques mots aimables à l’endroit de Pétain, de Bainville ou de Maurras, en livrant Jacques Attali et Bernard-Henri Lévy à la vindicte et, ignominie suprême déjà commise, en décochant quelques flèches à l’endroit des victimes juives de Mohamed Merah.

Éric Zemmour sait bien que tout cela finira mal pour lui

Cette construction discursive que l’on peine à qualifier de politique est un édifice fait de bric et de broc. Et pour cause : comment cet édifice serait autre chose que brinquebalant, construit par un homme dont la posture raciste est une protestation contre lui-même ? Premier de sa famille à être né sur le sol métropolitain, Éric Zemmour essaie d’embringuer les Français les plus racistes dans la haine des Arabes qu’il partage avec eux en se posant en gardien légitime de l’Histoire de France. Alors, inquiet de la grossièreté d’une telle supercherie, il essaie de la camoufler en accumulant frénétiquement des références au passé. De Gaulle ou Pétain, Clémenceau ou Jeanne d’Arc, Barbara ou Maurras, qu’importe la cohérence de ce galimatias puisque leur mention ne vise qu’à s’inventer des filiations ?

Évidemment, Éric Zemmour sait bien que beaucoup de ses aficionados, ceux pour qui « la terre ne ment pas », ne lui reconnaîtront jamais ces filiations comme siennes. Alors, évidemment, il sait bien que tout cela finira mal pour lui. Car, pour une partie substantielle des élites intellectuelles et économiques qui le soutiennent et chez qui il a fait remonter la tourbe trop longtemps enfouie de leur racisme, il ne sera jamais qu’un Juif venu d’Algérie, ce qui est fort peu chez ces gens. Conjurer cette réalité qu’il sait est une raison supplémentaire pour se réfugier dans le décor dessiné par des livres d’Histoire depuis longtemps recouverts d’une épaisse couche de poussière et d’y jouer le rôle de personnages sortis de romans d’antan.

Abattre la République

Mais, répétons-le, Éric Zemmour sait bien que tout cela finira mal pour lui. D’ailleurs, celui qui a écrit Le suicide français a créé naguère une structure chargée de gérer ses droits d’auteur. Une structure qu’il a nommée « Rubempré », en référence explicite et assumée à Lucien de Rubempré, ce personnage balzacien de La Comédie humaine qui, tiraillé par la question de l’imposture, finit par se suicider dans sa cellule.

L’on aurait tort de prendre cet homme à la légère car son projet politique est effrayant

L’on aurait pourtant tort de prendre cet homme à la légère car son projet politique est effrayant : frapper les Arabes (et associés) et abattre la République, cet empire du droit qui bride l’expansion de ses pulsions fangeuses. C’est d’ailleurs à l’aune de ces objectifs principaux qu’il faut juger ses tentatives de réhabilitation de Vichy, une réhabilitation dont l’un des produits essentiels réside dans la re-légitimation du crime. Car Vichy fut un régime dont le programme – la « Révolution nationale »– était une négation du projet égalitaire et laïque de cette « gueuse », ainsi que Maurras qualifiait la République haïe. Il fut un régime sous lequel se déploya le crime – contre les Juifs, contre les résistants – perpétré sous pavillon prétendument patriotique.

Pensons d’ailleurs à ce qu’Éric Zemmour exprime lorsqu’il affirme contre toute vérité que Vichy – l’État français – a sauvé des Juifs français en sacrifiant des Juifs étrangers. Outre que cela est faux et qu’il n’y aurait aucune gloire à en tirer si cela avait été vrai, remarquez ce qu’Éric Zemmour suggère à travers cette phrase, une fois celle-ci sortie de sa période historique : l’État sauvera les Français en sacrifiant les étrangers, catégorie dont il faut comprendre qu’elle désigne en l’espèce les descendants, fussent-ils français, des hommes et des femmes qui brisèrent le joug colonial en Algérie et, au-delà, dans nos anciennes colonies d’Afrique. Tout un programme, tout son programme.