Culture

Mali : les précieux manuscrits de Tombouctou

La « cité mystérieuse » accueille la deuxième promotion d’étudiants formés aux métiers du livre ancien. De la conservation à la numérisation de ces ouvrages, un travail colossal les attend pour préserver ce patrimoine menacé et les secrets qu’ils renferment.

Mis à jour le 21 janvier 2022 à 09:45

Un ancien manuscrit pris avec précaution afin de le nettoyer de sa poussière, à l’Institut Ahmed Baba, le 28 octobre 2021, à Tombouctou. © Nicolas Réméné pour JA

Dans la salle de travail de l’Institut des hautes études et de la recherche islamique Ahmed-Baba de Tombouctou, le temps semble avoir ralenti. Alors que flottent les grains de poussières et le bruit des brosses sur le papier, six étudiants ont entre les mains l’un des patrimoines les plus précieux de la région.

Cérémonieusement, ils répètent les mêmes gestes : soulever les feuilles, une à une, de la pointe d’une lichette de bois, puis, du plat du pinceau, débarrasser les encres et les papiers centenaires de la poussière.

Ils sont ainsi une trentaine, venus de tout le pays, à prendre part à la deuxième promotion des métiers du livre et manuscrits anciens au sein de cet établissement emblématique de la cité du nord du Mali. « On trouve à Tombouctou des manuscrits issus de toute la région, témoins de la richesse des échanges qui avaient lieu ici à une époque. Au-delà de sauver ces manuscrits, il s’agit de mettre en valeur l’histoire qu’ils racontent. Ce sont des puits de sciences et de savoir, qui traitent aussi bien d’astronomie, de médecine, d’arithmétique, de théologie ou de droit », s’enorgueillit Mohamed Diagayete, directeur général de l’Institut Ahmed-Baba.

Grandeur passée

Sous sa direction, et depuis 2019, sont formés les codicologues, conservateurs, bibliothécaires et opérateurs de numérisation de demain, qui se chargeront de faire vivre ce patrimoine tombouctien. La cité millénaire, qui fut un carrefour de commerce et de savoir à l’époque médiévale, a vu affluer des chercheurs et apprentis du monde entier venus pour des formations. Les manuscrits, que l’on trouve du Niger à la Mauritanie en passant par l’Algérie, sont les témoins de la grandeur passée de la région.

Les ouvrages apportent une rectification historique au récit redondant qui a toujours réduit l’Afrique à son oralité

« Tombouctou a beaucoup brillé dans l’histoire, et la crise qu’elle traverse depuis plusieurs années lui a fait prendre beaucoup de retard. Il est extrêmement important que ces manuscrits, témoins de cette histoire glorieuse, soient revalorisés et adaptés au contexte actuel », revendique Boubacar Ould Hamadi, président de l’autorité intérimaire de la région de Tombouctou.

Les précieux ouvrages, dont la datation remonterait jusqu’au IXe siècle, apportent une rectification historique au récit redondant qui a toujours réduit l’Afrique à son oralité, déniant au continent son histoire écrite. Une version ethnocentrée que viennent contredire des centaines de milliers de pages noircies de récits de voyage, de poèmes ou de traités scientifiques.

Longtemps laissés à la merci du temps et de l’usure, ces vestiges font l’objet d’un plan de sauvegarde depuis 2015, sous l’impulsion de plusieurs partenaires internationaux tels que l’Unesco. À l’époque, les précieux codex s’entassent entre Tombouctou et Bamako. Marqués par le passage de la poussière, des insectes et des intempéries, les manuscrits doivent de nouveau être sauvés.

Ouvrages détruits

Ce fut le cas trois ans plus tôt. En 2012, de nombreux ouvrages, encore conservés à Tombouctou, quittent le nord du pays dans des conditions rocambolesques. « Certains ont été cachés dans les quartiers, d’autres sont partis vers Bamako sur des charrettes, à dos d’âne, sur des pirogues, dans des camions, égrène M. Alkhamiss, responsable du laboratoire de conservation. Les manuscrits n’appartiennent pas à Tombouctou, ils appartiennent au monde entier, c’est pourquoi il y a eu tant d’efforts pour les sauver.

À l’époque, la menace est d’une autre nature. Sous les bannières d’Ansar Dine et d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), les pick-up charrient leur lot de combattants, d’armes à feu et de destruction. Les impudents sont châtiés, et de nombreux biens culturels et patrimoniaux perdus. « Il y a tout de même eu quelques miracles, relativise le Dr Mohamed Diagayete. Ceux qui ont sauvé les manuscrits ont pris tous les risques. »

Si on estime que 4 203 ouvrages ont été détruits sous l’occupation, 300 000 d’entre eux sont toujours conservés à Bamako, dans l’attente que la situation sécuritaire se stabilise dans le Nord. L’institut tombouctien, lui, en compte environ 10 000.

« Tant qu’on les manipule, les manuscrits sont sujets à la dégradation. S’ils se gâtent, c’est un patrimoine et un savoir perdus à jamais », met en garde M. Alkhamiss devant ses apprentis dont il inspecte les gestes d’un oeil vigilant. « Ce que l’on a ici, c’est l’histoire de l’Afrique, l’histoire du grand monde. On ne peut pas laisser ce patrimoine se perdre. S’il disparaît, l’histoire n’existe plus », s’anime-t-il.

À coups de pinceau et de patience

Pour former les futurs gardiens des manuscrits, l’établissement bénéficie d’un financement de 357 000 euros environ offert par le fonds de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma), et d’un appui de l’université de Hambourg.

« On commence par le dépoussiérage et le stockage des manuscrits. Une fois ce patrimoine à l’abri, il faudra en ouvrir le contenu au public, notamment en les numérisant et en faisant un important travail d’inventaire », explique Maria-Luisa Russo, spécialiste des livres anciens et coordinatrice au Mali pour les projets de l’université de Hambourg, qui pilote le programme depuis 2015.

Les écrits doivent être numérisés afin d’ouvrir les secrets immémoriaux de « la ville aux 333 saints » au monde entier

À l’abri de la lumière et des intempéries derrière les hautes cloisons de terre de l’Institut Ahmed-Baba, les ouvrages tombouctiens sont désormais entre les mains des étudiants. Une fois les potentiels nuisibles écartés, à coups de pinceau et de patience, reste le plus gros du travail. Leurs écrits, pour la plupart en arabe, doivent être numérisés afin d’ouvrir les secrets immémoriaux de « la ville aux 333 saints » au monde entier.

Offrir l’accès aux chercheurs

« Les manuscrits sont partie intégrante de la culture de Tombouctou. On y retrouve l’histoire de la ville, l’histoire des savants venus ici, l’histoire de ses saints. On appelle Tombouctou “la ville mystérieuse”, les manuscrits renferment une partie de ces mystères », défend le professeur Maïga, chargé des modules informatiques à l’institut.

Viendra ensuite l’étape du catalogage thématique afin d’en offrir l’accès aux chercheurs nationaux et internationaux. « Ils représentent un apport considérable pour l’étude historique des nombreuses disciplines qu’ils abordent », assure Maria-Luisa Russo.

Mais « la route est encore longue », prévient la chercheuse italienne. À ce jour, il est impossible de quantifier le nombre de manuscrits que possède le Mali. « À Tombouctou, Bamako, Djenné ou Gao, nombre d’entre eux reposent toujours au sein de bibliothèques familiales de particuliers. Beaucoup encore, ont fait l’objet de trafic et ont quitté le pays ou le continent », précise-t-elle.

Des biens privés, souvent conservés dans des conditions inadéquates, et pour lesquels un important travail de sensibilisation reste à faire. Toujours menacés, les manuscrits centenaires, une fois ouverts au public, contribueront au rayonnement de la « Perle du désert », ville éternelle de savoir et de traditions.