Politique

Réchauffement climatique – Ahmed Reda Chami : « Les pays industrialisés doivent tenir leurs engagements ! »

Une étude pilotée par le président du CESE marocain et présentée à Glasgow lors de la COP26 montre que le dérèglement climatique a des conséquences graves sur le quotidien des citoyens africains et menace d’enrayer la dynamique de développement de l’Afrique tout entière.

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Mis à jour le 2 décembre 2021 à 18:10

Ahmed Reda Chami, président du Conseil économique, social et environnemental (CESE) marocain. © Jerome CHATIN/EXPANSION-REA

Ancien ministre marocain du Commerce et de l’Industrie, ex-ambassadeur du Maroc auprès de l’Union européenne (UE), et actuellement président du Conseil économique, social et environnemental (CESE), Ahmed Reda Chami a piloté récemment une vaste étude sur l’action climatique en Afrique.

Un travail réalisé dans le cadre de l’Union des conseils économiques et sociaux, et institutions similaires d’Afrique (UCESA) en partenariat avec l’université Mohammed-VI-Polytechnique, et qu’il a présenté à Glasgow en marge de la COP26.

Sortant des sentiers battus des mille et une études sur le climat, Ahmed Reda Chami et ses équipes se sont intéressés dans cette recherche à la perception par les citoyens africains du changement climatique et des défis environnementaux.

Les résultats et conclusions sont sans appel. Contrairement aux idées reçues, l’étude montre que 60 % des citoyens africains se sentent très préoccupés par l’impact du changement climatique, un taux similaire à celui des États-Unis.

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L’étude montre également les effets néfastes et directs de la dégradation de l’environnement sur le quotidien des Africains, mais aussi sur la dynamique de développement social et économique du continent.

Les citoyens africains subissent quotidiennement les impacts du changement climatique

Le rapport pointe la responsabilité des pays développés et pollueurs qui continuent d’ignorer les énormes risques que ce sujet fait peser sur le continent et sur la paix dans le monde. Des sujets sur lesquels Ahmed Reda Chami revient longuement et sans langue de bois dans une interview accordée à Jeune Afrique.

Jeune Afrique : comment expliquez-vous l’inquiétude grandissante des Africains face au changement climatique, qui ressort notamment dans le rapport que vous avez présenté à la COP26 début novembre ?

Ahmed Reda Chami : L’étude sur l’action climatique en Afrique nous a permis de faire la lumière sur la perception qu’ont les citoyens africains du changement climatique, et de dégager des enseignements et des solutions appropriées.

Sur les 8 200 citoyens africains, de différentes catégories socio-professionnelles, interrogés, 60 % se sentent très préoccupés par l’impact du changement climatique. Ce niveau de préoccupation, certes inférieur à celui observé en Europe (près de 85 %), mais similaire à celui qu’on relève aux États-Unis et en Australie, demeure élevé, et ce malgré le nombre insuffisant de campagnes d’information et de sensibilisation gouvernementales.

Notre étude a également démontré que les citoyens africains subissent quotidiennement, fortement et directement, l’impact du changement climatique.

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Les citoyens africains ont le sentiment d’avoir basculé, de manière irréversible, dans une époque incertaine et lourde de menaces, avec son lot de conséquences néfastes pour leurs communautés à court terme, une situation dont ils ne sentent pas directement responsables. Au total, un fort sentiment de vulnérabilité prédomine chez les populations africaines, ainsi qu’un constat d’impuissance, leurs pays étant incapables d’apporter les réponses appropriées aux inégalités et à la pauvreté causées par le changement climatique.

Sept citoyens africains sur dix (70 %) déclarent déjà subir les conséquences du changement climatique là où ils résident ou travaillent. Concrètement, qu’est-ce que cela signifie ? 

70 % de la population est une proportion très significative et révélatrice de l’ampleur des conséquences du changement climatique sur la vie des citoyens africains et sur l’avenir des générations futures.

Au Sénégal, les populations mettent en avant la montée des eaux sur le littoral

Notre étude a démontré que les principales conséquences du changement climatique sont la hausse continue des températures, le changement du cycle des saisons et la perturbation des moussons, les épidémies, ainsi que la recrudescence et l’apparition de nouvelles maladies, la baisse de la production agricole et l’appauvrissement des sols, la dégradation des forêts… Il y a également la récurrence d’événements climatiques et météorologiques – inondations, crues, vagues de chaleur, feux de forêts.

Nous sommes face à des conséquences multiples avec des problématiques différenciées selon le milieu – insulaire, côtier, Sahel, bassin du Congo. Au Sénégal, par exemple, les populations mettent en avant la montée des eaux sur le littoral qui a rogné plusieurs kilomètres, tandis que les Burkinabè sont confrontés à l’avancée inexorable du désert et au tarissement des cours d’eau et des barrages hydroélectriques.

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Qui est responsable de cette situation ? Le développement économique ? L’urbanisation à outrance ? Le laisser-aller ? La non-compréhension par les pouvoirs publics des enjeux climatiques ?

Dans notre étude, 61 % des citoyens africains disent ressentir un sentiment d’injustice face au changement climatique. Les premiers responsables, selon les populations sondées, sont les grandes économies polluantes – États Unis, Chine, Europe – qui exploitent les richesses naturelles du continent – pétrole, gaz, déforestation accélérée, pêche industrielle, exploitation minière, etc.

Certaines actions des pays africains sont également considérées comme potentiellement responsables du changement climatique. En particulier le choix des cultures de rente et de la déforestation, l’urbanisation mal contrôlée, sans oublier les incivilités – coupes illégales de bois, orpaillage.

L’Afrique est le continent le moins polluant… et pourtant c’est l’un des plus touchés par ces dérèglements climatiques dus essentiellement à la pollution… Comment l’expliquer ?

C’est hélas à la fois le drame et la complexité de la gouvernance climatique, qui requiert une approche globale et concertée. C’est en quelque sorte une double peine pour les pays africains. Le préjudice que subit l’Afrique à cause des pays pollueurs s’explique par le phénomène « action locale, effets globaux ».

Les actions publiques pâtissent d’une communication insuffisante

Dans l’Accord de Paris sur le climat, les États s’étaient engagés à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre (GES) de 45 % d’ici 2030, mais ces émissions vont au contraire augmenter de 10 % d’ici dix ans. Notre continent subit ainsi de plein fouet les conséquences des pollutions des autres pays dits industrialisés, qui émettent de manière continue des GES dans l’atmosphère en raison notamment de l’exploitation des énergies fossiles et d’une agriculture intensive.

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Le principe de la « responsabilité commune mais différenciée », prévu dans l’Accord de Paris sur le climat, qui oblige les pays industrialisés à réparer le préjudice causé par leurs émissions n’est malheureusement pas appliqué en raison de la réticence des pays pollueurs, sans oublier la responsabilité des banques qui continuent à financer les énergies fossiles. C’est une situation aussi regrettable qu’inique !

La communauté internationale, l’Europe, notamment, voit ce sujet comme une source potentielle de grandes vagues migratoires. On parle désormais de réfugiés climatiques. Que doit faire justement l’Europe – et les pays développés – pour qu’on n’en arrive pas là ?

En réalité, il n’y a pas de flux migratoires liés uniquement au changement climatique sauf dans des cas extrêmes, comme ce fut le cas en 2019, quand 25 millions de personnes ont dû être déplacées à cause des ouragans, soit trois fois plus que les déplacés liés aux violences des guerres.

Les motifs de migration sont en général multiples et cumulatifs, et plusieurs recherches démontrent que les mouvements migratoires sont éclatés dans le temps et l’espace. Il n’en reste pas moins que les migrations en provenance d’Afrique sont d’abord dirigées vers l’Afrique.

En revanche, le changement climatique est un facteur de tensions et de conflits dont les conséquences peuvent avoir un impact sur la sécurité mondiale. Il est par conséquent nécessaire d’appliquer le principe de responsabilité commune, que les pays industrialisés respectent les engagements pris en termes de financement et dédommagent les pays vulnérables. Il y a urgence pour les pays industriels de financer des programmes d’adaptation dans les pays affectés par le dérèglement climatique qu’ils ont provoqué.

Un fonds pour lutter contre les changements climatiques a été créé lors de la COP22, que les pays développés étaient censés financer en grande partie. Où en est-il actuellement ?

Il s’agit d’un fonds d’adaptation qui finance les actions urgentes. Ce fonds avait été mis en place depuis l’accord de Paris de 2015 (COP21), avec un montant plancher d’au moins 100 milliards de dollars à partir de 2020.

L’espoir de la COP26 de voir les pays pollueurs respecter leurs engagements financiers a été douché

Il est composé de prêts, et non de dons, des pays développés et devrait servir à soutenir les pays en développement. Actuellement, cet objectif a minima n’a même pas été atteint et l’Afrique n’a reçu, selon l’OCDE, que 70 % à 80 % des 100 milliards par an, ce qui est bien en-deçà des estimations des coûts d’adaptation – autour de 300 milliards de dollars par an à partir de 2030.

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L’espoir de la COP26 de voir enfin les pays pollueurs respecter leurs engagements financiers a été douché, hélas ! En lieu et place d’un mécanisme de financement, pourtant réclamé par les pays d’Afrique, pour compenser les pertes et réparer les préjudices subis par les pays en développement, les pays développés ont proposé une facilité d’assistance technique.

Sous la pression des grands pays pollueurs, même les mots énergies fossiles, pourtant en grande partie responsables du dérèglement climatique, sont à peine visibles dans le pacte de Glasgow, et comme toujours, l’échéancier de cet engagement financier a été repoussé à la COP27.

Quels sont les risques pour le continent si rien n’est fait pour juguler ces dérèglements ?

Comme j’ai pu l’évoquer précédemment, les risques résident dans la dégradation de la situation socio-économique des populations et de leur environnement, dans l’accentuation des inégalités sociales et la prolifération des maladies et épidémies, comme celle du Covid-19. Cela pourrait enrayer la dynamique de développement de l’Afrique tout entière.

Ce qui est remarquable dans notre continent, et cela a été exprimé clairement par les populations rencontrées, c’est la capacité d’adaptation, la résilience et l’énergie communautaire face au changement climatique.

À l’échelle du continent, il faut développer des mécanismes de coopération et de solidarité entre les États

Que peut-on faire pour lutter contre ces changements ? Au niveau individuel mais aussi au niveau étatique ?

D’abord agir ! Car depuis plus de vingt ans que les États négocient, les engagements pris ne sont pas tenus ou si peu. Nous assistons même à une poursuite de l’octroi de subventions pour l’exploitation des énergies fossiles dans certains pays industrialisés.

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Il faut aussi redéfinir nos systèmes de gouvernance pour la gestion climatique. Notre étude et les débats qui ont eu lieu lors de la COP26 ont souligné la nécessité de mettre en place un dispositif inclusif formé par la société civile organisée, les décideurs, les organisations professionnelles, ainsi que les ONG, et articulé autour de la science avec l’implication effective des citoyens pour co-construire des stratégies d’adaptation justes, durables et viables.

À l’échelle du continent, il y a lieu de développer des mécanismes de coopération et de solidarité entre les États africains face au changement climatique.

Nous en avions identifié certaines dans notre étude, à l’instar de la centrale éolienne de Cabeólica, au Cap-Vert, de l’amélioration des observations du service météorologique au Mali, de l’agriculture durable au Sénégal ou encore de l’adoption de techniques de fumage du poisson au Cameroun qui nécessitent moins de bois de palétuviers. Nous allons évidemment, en tant que représentants de la société civile organisée africaine, poursuivre notre plaidoyer en faveur d’une transition durable en mettant les citoyens africains au cœur de nos préoccupations.