Politique

Cameroun : Paul Biya, l’amour de la balle et la politique du ballon

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Mis à jour le 4 décembre 2021 à 23:17

Le président camerounais Paul Biya, en septembre 2017. © REUTERS/Stephanie Keith

Le chef de l’État s’apprête, le 9 janvier, à inaugurer une Coupe d’Afrique des nations (CAN) sur laquelle il a beaucoup misé. Un épisode de plus dans sa longue relation avec les sports, entre passion véritable et intérêts plus politiques.

Paul Biya y pense depuis au moins trois ans. Alors qu’il s’apprêtait à rempiler pour un septième mandat consécutif, en octobre 2018, il avait promis à ses compatriotes de faire de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) une grande fête populaire et un symbole de l’unité du Cameroun autour de ses Lions indomptables. Malgré le report de 2019 à 2021 puis de 2021 à 2022, le président y croit encore : il a prévu d’être présent à la cérémonie d’ouverture, le 9 janvier à Yaoundé, dans le stade qui doit prochainement porter son nom.

Qu’importent les retards de travaux qui inquiètent la Confédération africaine de football (CAF). Qu’importe aussi la pandémie de Covid-19 qui menace de troubler la fête. Paul Biya veut sa CAN, convaincu que les vertus mobilisatrices du football sauront faire oublier les profondes divisions qui minent le pays. « Paul Biya a toujours eu un rapport très politique au football. Il s’est toujours intéressé aux CAN et aux Coupes du monde parce qu’elles étaient des facteurs de rayonnement international et d’unité nationale », confie un proche de la présidence.

Un sportif un brin élitiste

En octobre 2013, alors que le Cameroun s’apprête à disputer un dernier match pour se qualifier pour le mondial au Brésil, il a joué de son influence auprès de Samuel Eto’o pour l’empêcher de se retirer de la sélection nationale, comme l’attaquant l’avait annoncé. Un tête-à-tête avec le secrétaire général de la présidence, Ferdinand Ngoh Ngoh, et les « hautes instructions du chef de l’État » suffiront à convaincre l’aspirant à la retraite de revenir et de participer à l’aventure brésilienne. Paul Biya et Samuel Eto’o ont, depuis, gardé une relation de confiance. Le cadet a d’ailleurs ouvertement soutenu l’aîné lors de la présidentielle, tandis que le chef de l’État ne cache guère son affection pour le Lion indomptable.

Marqué par son éducation, Paul Biya apprécie peu les sports populaires

Le président camerounais n’a pourtant jamais été lui-même un grand fan du ballon rond. Contrairement à son homologue congolais Félix Tshisekedi, il ne regarde pas chaque dimanche une émission sur le football. Il n’est pas non plus fan d’une équipe de Premier League au point d’en commenter les matchs, comme le Rwandais Paul Kagame. Et il ne s’est jamais mis en scène en short et maillot pour faire admirer sa technique ballon au pied, comme a pu naguère le faire feu Pierre Nkurunziza au Burundi. Solitaire dans l’âme, marqué par une éducation élitiste, le chef de l’État n’a jamais eu d’appétence particulière pour les sports populaires. Il ne suit d’ailleurs guère que de très loin les exploits récents des Pascal Siakam et autres Joël Embiid en NBA.

Il n’est pas pour autant un de ces hommes d’État allergiques au sport. De retour de France, où il a étudié au lycée Louis-le-Grand, Paul Biya s’adonne régulièrement à l’exercice physique. Il n’est alors pas rare de le voir courir dans les collines de Yaoundé, et tous les témoins de l’époque soulignent la qualité de son hygiène de vie et sa bonne forme. Il a aussi découvert le tennis et, à la fin des années 1960, se met à le pratiquer au Tennis Club de Yaoundé. Par l’intermédiaire de Jeanne-Irène, son épouse, il rencontre Jean Eyenga Onana. Ce dernier, qui enseigne déjà à un professeur d’allemand du lycée Leclerc, voisin des Biya, est l’un des premiers entraîneurs de tennis camerounais.

Biya et les Noah

Dans le monde de blancs qu’est à l’époque le Tennis Club de Yaoundé, Jean Eyenga Onana a gravi les échelons, fabriqué ses propres raquettes, ramassé des milliers de balles avant d’avoir le droit de donner des leçons. Paul Biya, qui travaille déjà au palais d’Etoudi (il est nommé directeur du cabinet civil du président Ahmadou Ahidjo en 1967), apprécie le jeune homme et le pousse même à reprendre le chemin de l’école. En échange, le futur président en fait son coach et se met à fréquenter les courts. Il en restera assidu. Avec son entraîneur suivant, Gabriel Onana, il continue de s’exercer au Tennis Club puis, devenu président, sur les terrains du palais avec Adolphe Moudiki, le confident qu’il placera à la tête de la Société nationale des hydrocarbures (SNH).

Premier ministre puis président de la République, Paul Biya a progressivement dû abandonner les courses à pied autour du Mont Fébé, mais a continué à taper la balle contre Jean-Gaston et Zacharie Noah – oncle et père de Yannick Noah -, voire face à Ibrahim Mbombo Njoya, l’ancien sultan des Bamouns, qui pratiquait lui aussi. En juin 1983, c’est d’ailleurs un jeune chef de l’État tout sourire et en smoking qui accueille à Yaoundé le jeune Noah, récent vainqueur du tournoi de Roland Garros, au côté d’un François Mitterrand en visite au Cameroun. « Avec le tennis et Gabriel Onana, qui a aussi entraîné Yannick, Paul Biya faisait coup double : se rapprocher de la famille Noah et pratiquer un sport qu’il appréciait vraiment », explique un ancien d’Etoudi.

Yannick Noah, qui se souvient que Paul Biya lui a offert sa deuxième raquette de tennis dans les années 1970 (une Montana en bois), restera proche du chef de l’État. Il est même encore aujourd’hui l’un des invités réguliers des anniversaires présidentiels dans la résidence de Mvomeka’a, le village du chef de l’État dans la région du Sud. Quant à Zacharie et Jean-Gaston Noah, ils sont longtemps restés des partenaires du chef de l’État pour les parties de golf, l’autre sport de prédilection de Paul Biya. Le président, qui a souvent joué sur le parcours de l’hôtel Mont Fébé (dont Jean-Gaston Noah a été le directeur général), s’est même fait construire un terrain personnel à Mvomeka’a pour s’adonner en toute discrétion à cette passion des puissants.

« Tous ses partenaires ou presque ont fini ministres »

« C’est l’intimité de ces sports que Paul Biya apprécie, confie un proche du palais. Il les a toujours pratiqués avec ses hommes de confiance, sans jamais complètement oublier la politique. » Dans les années 1980 et 1990, Paul Biya affectionne les sorties à vélo avec Joseph Fofé et Philippe Mataga. Il peut passer des heures sur le green du Mont Fébé avec les frères John Niba Ngu et Victor Anomah Ngu. Tous les quatre finiront par entrer au gouvernement. « Tous ses partenaires ont fini ministres, sourit un proche. Sauf les frères Noah, qui préféraient rester plus éloignés de la politique. »

« Le vélo ou le golf lui avaient permis de construire une relation de confiance. Pour lui, il était logique d’en faire des proches collaborateurs politiques », résume un ancien de la présidence. Alors qu’il fêtera ses 89 ans en février prochain, le chef de l’État, sportif pragmatique, pratique-t-il toujours ? Son état de santé étant devenu au fil des années l’une des clés de l’avenir politique du pays, la légende a parfois tendance à prendre le pas sur la réalité. Il y a peu encore, un habitué du palais affirmait avec sérieux que Paul Biya était toujours capable de semer ses gardes du corps lors de courses à pied dans les environs de Mvomeka’a. D’autres parlaient plus prudemment de fréquentes balades à pied.

La version officielle affirme également que ses clubs de golf favoris n’ont pas été remisés au placard et servent à l’occasion, là aussi loin de la capitale. D’après une de ses connaissances, Gabriel Onana, le premier entraîneur de Yannick Noah devenu coach du président durant des décennies, dispose toujours d’un poste à Etoudi et s’y tiendrait à la disposition de son illustre employeur. Et selon un ancien du Tennis Club de Yaoundé, qui a assisté aux premiers pas de l’élève Biya sur les courts, le chef de l’État taperait toujours la balle jaune à l’occasion. Sans trop se déplacer toutefois.