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Mosaïque de boxeurs en hommage à la victoire de Mohamed Ali contre George Foreman le 30 octobre 1974 au stade Tata Raphael de Kinshasa. Photographie prise le 4 juin 2016, © JUNIOR KANNAH/AFP.

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RDC, un géant convalescent

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RDC : Tshisekedi et l’UA, les raisons d’un bilan mitigé

À la tête de l’Union africaine depuis février 2021, le chef de l’État congolais s’était fixé des objectifs ambitieux en matière d’environnement, de sécurité et de gestion des crises politiques. Mais il y a loin de la coupe au lèvres…

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Mis à jour le 27 décembre 2021 à 13:05

Le président congolais Félix Tshisekedi lors de son arrivée à la COP26, à Glasgow, le 1er novembre 2021. © Phil Noble/POOL/REUTERS

Le bilan de Félix Tshisekedi à la tête de l’Union africaine (UA) aura-t-il un goût d’inachevé, en février prochain, au moment où il transmettra le flambeau à Macky Sall, son pair sénégalais ? Le 8 février 2021, face à une assemblée plénière privée de son habituel parterre de chefs d’État en raison de la crise sanitaire, le président congolais prenait officiellement la tête de l’institution panafricaine.

Placé sous les auspices du patrimoine, de l’art et de la culture africaines, ce mandat, que les équipes de Tshisekedi présentaient comme le « symbole du retour de la RDC sur la scène diplomatique », s’ouvrait sur de grandes ambitions. Dont celle, affichée par le président congolais, de « faire sortir l’UA des salles de réunion ».

Le Grand barrage dans l’impasse

Entre la pandémie de Covid-19 qui handicape des économies à peine lancées dans la Zone de libre-échange continentale (Zlecaf), les difficultés à accéder de manière équitable au vaccin, le défi climatique et le risque sécuritaire, lequel, au-delà de l’Est de la RDC, touche aussi bien le Sahel, la Centrafrique que le Tigré, en Éthiopie – exemples évoqués par Tshisekedi lors de sa prise de fonction –, le chantier paraissait immense. Un an plus tard, le bilan paraît pour le moins mitigé.

La situation dans le Tigré et le coup d’état au Soudan ont un peu bousculé le calendrier

L’un des premiers dossiers auquel Félix Tshisekedi s’est attelé a été le conflit portant sur le Grand barrage de la Renaissance (GERD), qui oppose l’Éthiopie au Soudan et à l’Égypte. Enjeu de souveraineté majeur pour Addis-Abeba, ce projet suscite l’inquiétude de Khartoum et du Caire, très dépendants de leur accès au Nil. Dans l’impasse depuis plus de dix ans, ce dossier a fait l’objet d’efforts réguliers de la diplomatie congolaise. Le 5 avril 2021, une première médiation, de niveau ministériel, convoquée à Kinshasa, s’était achevée sans compromis et, même, sans cérémonie de clôture.

Le professeur Ntumba Luaba, ex-secrétaire exécutif de la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs (CIRGL) et coordonnateur du panel d’experts que Tshisekedi a nommé pour soutenir son action à la tête de l’UA, suit le dossier du GERD de près. Il s’est rendu à plusieurs reprises dans les pays concernés, sans toutefois obtenir de réels progrès. Une promesse de sommet a avorté en juin 2021 et une seconde tentative de relance, en novembre, s’est révélée infructueuse. « L’organisation des élections [en Éthiopie], la situation dans le Tigré, puis le coup d’État au Soudan, avec la suspension du pays de l’UA, ont un peu bousculé le calendrier », se défend l’intéressé.

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Félix Tshisekedi souhaitait par ailleurs faire avancer le méga-projet de barrages du Grand Inga. Censé accélérer l’électrification d’une partie du continent, celui-ci suscite la convoitise de nombreux pays et fait l’objet d’une lutte acharnée entre investisseurs. En présentant la RDC comme un « pays solution » face au dérèglement climatique lors de la Conférence des Nations unies sur le changement climatique (COP26), Tshisekedi comptait sur cette grand-messe pour promouvoir le projet Grand Inga. Une réunion sur ce thème devait même avoir lieu à Glasgow, mais elle a finalement été annulée. Le président congolais a néanmoins profité de l’événement et de son mandat à l’UA pour signer avec Boris Johnson, le Premier ministre britannique, un engagement de dix ans pour la protection de la forêt de la RDC.

Une autre priorité de la diplomatie congolaise aura été la sécurité. Lors de l’Assemblée générale de l’ONU, au cours de laquelle il a plaidé pour une meilleure représentation de l’Afrique au Conseil de sécurité, Tshisekedi a surtout prôné l’adoption d’une « stratégie mondiale contre le terrorisme ». À court terme, le chef de l’État congolais, qui demande aux responsables étrangers de reconnaître l’existence du terrorisme islamiste dans l’Est de la RDC, semble toutefois privilégier une solution sous-régionale contre les Allied Democratic Forces (ADF).

Kabila-Tshisekedi, une transition difficile

Tshisekedi a par ailleurs été confronté à trois coups d’État en un an sur le continent : au Mali, en Guinée et au Soudan. Mais, au-delà des condamnations d’usage, l’Union Africaine a peiné à faire entendre sa voix.

Quand il y a une multiplicité de centres de décision, les dossiers se perdent

Au-delà de la complexité des dossiers, le président congolais a souvent dû se colleter avec ses propres difficultés sur le plan intérieur. Son mandat à l’UA a débuté au moment où la coalition qu’il formait avec Joseph Kabila implosait. Le remaniement, survenu deux mois après sa prise de fonction, a donné lieu à des transferts de dossiers parfois délicats entre ministres. Christophe Lutundula, qui a succédé à Marie Tumba Nzeza à la tête de la diplomatie, a ainsi critiqué l’inefficacité du dispositif mis en place par sa prédécesseure.

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Au quotidien, la gestion des dossiers a été répartie entre plusieurs pôles, brouillant parfois le message. Le panel mandaté pour s’occuper des affaires de l’UA était, par exemple, chargé du suivi du dossier du barrage de la Renaissance, alors que le conflit au Tigré était, lui, géré par le ministère des Affaires étrangères. Idem pour le projet du Grand Inga, dont les acteurs se répartissent entre la présidence, le gouvernement et le panel.

« De manière générale, la plupart des dossiers doivent avoir l’aval du ministère des Affaires étrangères, qui gère aussi beaucoup d’autres dossiers », résume Ntumba Luaba. « Quand il y a une multiplicité de centres de décision, les dossiers se perdent. C’est ce qu’il s’est passé durant ce mandat », souligne l’un des diplomates chevronnés de Tshisekedi.

Le président américain Joe Biden et le chef de l’État congolais Félix Tshisekedi en marge du sommet du G20, à Rome, le 31 octobre 2021. © Adam Schultz/White House/ZUMA Press/REA

Le président américain Joe Biden et le chef de l’État congolais Félix Tshisekedi en marge du sommet du G20, à Rome, le 31 octobre 2021. © Adam Schultz/White House/ZUMA Press/REA

Gabon, Israël, Afrique du Sud… des couacs diplomatiques

Le mandat a de surcroît été marqué par quelques couacs. Par exemple, la RDC s’était portée candidate au siège de membre non-permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, alors que la candidature du Gabon avait déjà été approuvée par l’UA. Une source proche de Moussa Faki Mahamat, le président de la Commission de l’UA, avait alors fustigé la « désorganisation » de l’administration congolaise. « Difficile pour nous de dire que l’on ne savait pas, car notre ministre avait présidé la réunion au cours de laquelle cette décision avait été entérinée », explique une source diplomatique congolaise.

Au-delà de l’image et du prestige, qu’aura-t-on obtenu de concret durant notre mandat ?

L’accession d’Israël au statut d’observateur à l’UA, soutenue par Félix Tshisekedi – qui s’est rapproché de Tel-Aviv –, a également été critiquée par plusieurs pays, l’Afrique du Sud en tête.

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En dépit de ces turbulences, le président congolais a continué à multiplier les initiatives diplomatiques. Le 25 novembre, cinq chefs d’État, dont Macky Sall, ont participé à son Sommet sur la masculinité positive et les violences faites aux femmes. L’occasion, pour Félix Tshisekedi, de préparer avec son pair sénégalais la passation des pouvoirs à la tête de l’UA.

« Il faut voir d’où l’on partait. En 2019, notre pays était infréquentable », défend un conseiller de Tshisekedi. « Ce mandat a marqué le retour de la RDC sur la scène diplomatique, nuance un diplomate congolais. Mais, au-delà de l’image et du prestige, il faudra faire le bilan de ce que le pays en aura tiré de concret. »