Politique

Côte d’Ivoire : Maurice Kakou Guikahué a-t-il encore un avenir au PDCI ?

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Par - à Abidjan
Mis à jour le 2 décembre 2021 à 10:44

Maurice Kakou Guikahué, le 28 septembre 2015. © ISSOUF SANOGO/AFP

La réorganisation du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) opérée par Henri Konan Bédié réduit les pouvoirs de son numéro deux. L’entourage de l’ancien président jure que cela n’a rien de personnel, mais Guikahué est bel et bien sur le déclin.

« Tous les changements se font dans la mélancolie », glisse Henri Konan Bédié. Ce 23 novembre, le président du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) procède à l’installation officielle du Comité de surveillance, dont les cinq membres sont chargés de veiller au bon fonctionnement d’une formation en pleine mutation. À leur tête, Bédié a placé un proche : Pierre Narcisse Kouadio N’Dri, son ancien directeur de cabinet, promu vice-président par la même occasion.

Arrêté en novembre 2020, en pleine période de tension postélectorale, Narcisse N’Dri n’a retrouvé la liberté que le 6 août dernier, à la veille des célébrations du 61e anniversaire de l’indépendance de la Côte d’Ivoire. Pour cet homme qui a passé de si longs mois en détention, cette nomination est une marque de confiance et de reconnaissance.

Des « mélancoliques » dans le premier cercle

Ces dernières semaines, le président a multiplié les nominations et les créations de comité. Le vieux parti se met une nouvelle fois en ordre de bataille pour reconquérir ce pouvoir perdu il y a une vingtaine d’années. « En 2025, nous serons de retour aux affaires », répètent les cadres du PDCI. La réorganisation en cours inscrit certes le parti dans l’actualité politique. Mais elle ne fait pas que des heureux, Bédié en a conscience. Des « mélancoliques », il y en a jusque dans son premier cercle. À commencer par Maurice Kakou Guikahué, le secrétaire exécutif du parti qu’il a progressivement dépouillé des prérogatives qui étaient les siennes et qui n’a pas souhaité répondre aux sollicitations de Jeune Afrique.

En cinquante ans de vie politique, les deux hommes ont pourtant eu le temps de nouer une relation étroite et complice. Passé par le Mouvement des étudiants et élèves de Côte d’Ivoire (Meeci) dans les années 1970, cardiologue de formation, Guikahué fut l’un des derniers médecins de Félix Houphouët-Boigny, et c’est au chevet de ce dernier qu’il a fait la connaissance d’Henri Konan Bédié. Il en a par la suite été le ministre de la Santé, et ce jusqu’au coup d’État de 1999.

Pendant des années, il a pris des décisions sans état d’âme

Depuis cette époque, Guikahué traîne dans son sillage les rumeurs d’un scandale de détournement d’une aide de 18 milliards de F CFA (27 millions d’euros) que l’Union européenne destinait au secteur de la santé. Mais en 2013, lorsque le PDCI décide de se doter d’un secrétariat exécutif, c’est à lui que Bédié fait appel. Et il lui fait toute confiance. « Pendant des années, Guikahué a agi au nom du président et il n’a pas hésité à prendre des décisions sans état d’âme », confie un cadre du parti. Cette place privilégiée, Guikahué est en train de la perdre. Il est toujours secrétaire exécutif, mais pèse désormais moins dans l’architecture du parti. Il n’est plus qu’un pion parmi d’autres au service de la vision de Bédié.

Comment en est-il arrivé là ? « Depuis que Guikahué est sorti de prison en janvier dernier, le chef ne lui a plus donné la même place, observe un membre du PDCI. C’est Niamkey Koffi, qui avait assuré son intérim pendant son incarcération, qui s’est chargé de la préparation des législatives, alors même que Guikahué avait été libéré. Pourtant, la question des investitures est capitale dans un parti politique. »

Le nerf de la guerre

Pour la première fois, Guikahué se voit également affublé d’un adjoint. Georges Philippe Ezaley a été nommé secrétaire exécutif chargé des sections, des délégations départementales, communales et des relations avec les partis politiques nationaux. L’ancien maire de Grand-Bassam récupère ainsi deux dossiers clés pour un parti : celui des alliances et la gestion des délégations.

Pire : le nerf de la guerre, à savoir la collecte et la gestion des ressources financières, a été confié à Bernard Ehouman. Directeur de cabinet de Bédié par intérim lors de l’incarcération de N’Dri, Ehouman a été confirmé dans ses fonctions début novembre. Il fréquente le couple Bédié depuis longtemps et a assuré la direction des affaires financières de Servir, la fondation d’Henriette. « Ehouman est un homme de confiance du président, explique un proche. Bédié a décidé d’ouvrir son cercle et, dans les périodes comme celles que nous traversons, mieux vaut avoir à faire à des gens loyaux. Mais c’est vrai qu’il fait l’objet d’inimitié de la part de ceux qui constituaient le périmètre restreint autour du président. »

Être le bras droit du président vous confère du pouvoir, mais vous place aussi sous le feu des critiques

La séquence actuelle, qui marque la transformation du parti, s’est ouverte en avril dernier. Le 10, à l’occasion du 75e anniversaire du PDCI, Bédié avait annoncé sa volonté de moderniser le parti, de renforcer la démocratie interne, de faire une place aux jeunes et de capitaliser sur les ressources internes. Depuis, des tensions sont apparues entre les entourages de Guikahué, d’Ehouman et de Simon Doho, député et conseiller spécial de Bédié. Depuis plusieurs années, Guikahué cristallisait le mécontentement d’une partie des militants et des cadres. Être le bras droit du président vous confère des pouvoirs importants, mais vous place aussi en première ligne et sous le feu des critiques.

Le fiasco de 2020

Pour ses détracteurs, Guikahué est très largement responsable du fiasco de 2020. C’est lui qui, en tant que directeur de campagne de Bédié, a dû porter et défendre des décisions contestées. Il a défendu « une candidature naturelle » de l’ancien président alors même que le mode de désignation du candidat faisait débat. Il a ensuite appelé au boycott du scrutin, une décision prise par un cercle restreint autour du président, mais qui n’a pas été soumise au bureau politique. Critiquant sa gestion et réclamant plus d’efficacité, les députés PDCI répétaient aussi que Guikahué devait passer la main en tant que président du groupe parlementaire. Bédié a fini par trancher et ils ont obtenu gain de cause : Guikahué a finalement été remplacé par Simon Doho.

L’ancien médecin se sait attendu au tournant et beaucoup de choses pourraient se jouer d’ici au congrès du PDCI, prévu en 2022. « Disons-nous la vérité, martèle un poids lourd du parti. Qu’a-t-il fait pour le parti depuis qu’il est secrétaire exécutif ? Quel est son bilan ? » Un autre tempère : « Il a joué un rôle important pour la survie du PDCI au moment des discussions pour la fusion avec le RDR [Rassemblement des républicains]. Il fait partie de ceux qui ont usé de leur influence pour que le parti unifié ne se fasse pas. On doit lui reconnaître au moins cela. »

L’unité de la formation est-elle menacée ? « On est dans un parti pour s’exprimer, insiste Valérie Yapo, membre du secrétariat exécutif, également passée par la case prison au moment de l’élection présidentielle. Il y a une nouvelle génération qui a envie de se faire entendre. C’est tout à fait normal. Il n’y a pas de camps qui s’opposent en réalité. Guikahué coordonne toujours les activités du secrétariat. On lui a juste allégé la tâche pour préparer le congrès. Un parti qui ne fait pas sa mue ne peut pas survivre. »

Notre objectif n’est pas de faire une équipe de stars, mais une équipe de gagnants

« Avec cette nouvelle organisation, c’est l’esprit d’équipe qui est mis en avant, ajoute Simon Doho, qui affirme que les tensions avec Guikahué étaient le fruit d’une incompréhension et qu’elles appartiennent désormais au passé. Chacun a son rôle à jouer. Notre objectif n’est pas de faire une équipe de stars, mais une équipe de gagnants. Cette réforme n’a rien de personnel, elle est dans l’intérêt du parti. »

Jouer à armes égales

Circulez, il n’y a rien à voir ? Dans les coulisses du PDCI, une guerre de positionnement a bel et bien lieu, et la recomposition en cours fait objectivement des malheureux. Guikahué a d’ailleurs brillé par son absence, le 23 novembre dernier, et le report de l’installation du secrétariat exécutif, prévue le 30, n’a fait que confirmer la difficulté de la tâche.

Deux tête-à-tête entre Bédié et Guikahué n’ont pas permis d’aplanir les différends. Selon une source bien introduite, le secrétaire exécutif aurait toutefois obtenu une concession : sa nomination en tant que vice-président. Celui-ci lui permet au moins de jouer à armes égales avec son nouvel adjoint, qui est aussi vice-président. Un maigre lot de consolation pour ses partisans. « Pendant plusieurs années, les vice-présidents ont eu le sentiment d’être mis à l’écart dans la gestion quotidienne du parti, raconte l’un d’eux. C’est au sein du secrétariat que tout se passait. Pour ceux qui en étaient membres et qui se retrouvent nommés vice-présidents, c’est une voie de garage, même s’ils ont officiellement été promus. »

Les réformes pourraient être une opportunité pour Guikahué s’il arrive à en saisir la portée au lieu de bouder

Quel avenir pour Guikahué au sein du PDCI ? Pour l’heure, même si ses pouvoirs ont été réduits, il reste le chef du secrétariat exécutif. « Mais Bédié pourrait nommer quelqu’un d’autre à tout moment. Il en a le droit. Il n’aime pas avoir l’impression qu’on lui force la main, et l’attitude de Guikahué ces derniers jours pourrait être interprétée comme une résistance au changement voulu par le chef », confie l’une de nos sources en interne. Risque-t-il pour autant sa tête ? La relation ancienne qui unit les deux hommes jouera probablement en sa faveur. Le congrès à venir pourrait aussi réserver son lot de surprises. « La leçon qu’il faut tirer, c’est que le seul chef, c’est le président Henri Konan Bédié, conclut Valérie Yapo. C’est lui qui tient le stylo et fait les décrets et les réformes. On ne peut pas demander du changement et se plaindre lorsqu’il y en a. »

« Toutes les réformes en cours pourraient être une opportunité pour Guikahué, s’il arrive à en saisir la portée et à se placer en chef d’orchestre au lieu de bouder et de se sentir marginalisé, regrette un cadre. Il reste pour l’heure le chef chargé de coordonner les choses. Il pourrait demander à tout ce beau monde de se mettre au travail et de lui fournir les éléments nécessaires pour amener le parti plus loin. Mais il ne semble pas encore en avoir conscience. » S’il n’est pas trop tard, Guikahué saura-t-il attraper le train du changement ?