Politique

Libye : le processus électoral menace d’imploser

Entre les manœuvres du Premier ministre candidat Abdulhamid Dabaiba, le blocage du recours de Seif el-Islam Kadhafi à Sebha et la démission du patron de la mission des Nations unies, les tensions politiques vont crescendo. Et compromettent gravement le processus électoral.

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Mis à jour le 1 décembre 2021 à 13:28

Le Premier ministre libyen Abdulhamid Dabaiba déposant son dossier de candidature à la présidentielle, le 21 novembre, à Tripoli. © MAHMUD TURKIA/AFP

Loin de paver le chemin vers la démocratie, l’élection présidentielle libyenne prévue en décembre pourrait, au contraire, préparer le terreau d’un nouveau conflit. À moins d’un mois du rendez-vous électoral, les clivages s’intensifient dans le pays, où prévaut un chaos sécuritaire depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011.

Chargé de mettre en œuvre le processus, le représentant de la Haute Commission nationale électorale (HNEC) libyenne, Imad Al-Sayeh, semble désemparé. Il a considéré, le 26 novembre, que le calendrier électoral était intenable. Mais la responsabilité de ce fiasco incombe en partie à la HNEC, selon le consultant et ancien président de la HNEC, Otman Gajiji.

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« Elle a perdu beaucoup de temps avant de lancer les procédures, déplore-t-il. Il est impensable que les électeurs n’aient que deux semaines pour connaître les candidats. »

Mais pour lui, « la vraie question » reste « pourquoi organiser une présidentielle maintenant alors que l’élu ne pourra représenter qu’une partie du pays ? Car la Libye est complètement divisée, les candidats de l’ouest ne peuvent pas aller à l’est et vice versa, pas plus que les électeurs. Nous aurions dû nous concentrer sur une élection parlementaire qui aurait pu permettre de renouveler le parlement et d’avancer ensuite ».

Bataille judiciaire

Le processus a tourné à la foire d’empoigne entre les prétendants à la fonction présidentielle. Alors que 98 candidats se sont enregistrés, la liste définitive des participants sera annoncée le 4 décembre. Les cours de justice auront le dernier mot. Car entretemps, elles peuvent être saisies pour disqualifier ou revalider certaines candidatures. Les recours peuvent être déposés auprès des tribunaux des régions dans lesquelles les candidats ont enregistré leur dossier.

Le diplomate slovaque Jan Kubis a dressé un sombre tableau de la situation dans son compte rendu au Conseil de sécurité

« C’est mauvais signe. Tout le monde devrait pouvoir faire cette démarche n’importe où », regrette Otman Gajiji, qui voit dans cette décision du Conseil judiciaire suprême le résultat des pressions exercées par les milices.

Dans le viseur, la candidature d’Abdulhamid Dabaiba, qui a fait l’objet, le 28 novembre, de deux recours devant le tribunal de Tripoli déposés par l’ex-ministre de l’Intérieur misrati Fathi Bachagha et par le diplomate Aref Ali Nayed, tous deux candidats à l’élection. Le Premier ministre a encore quelques jours pour faire appel.

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Également candidat, le fils de l’ex-Guide, Seif el-Islam Kadhafi, disqualifié par la HNEC en raison de son casier judiciaire, a été empêché, le 25 novembre, de déposer son recours devant le tribunal de Sebha par les forces de Khalifa Haftar. La manœuvre permettrait ainsi au maréchal de neutraliser un concurrent qui lui soufflerait les voix des kadhafistes. De son côté, Khalifa Haftar ferait face une plainte déposée à Benghazi contre sa candidature.

Les ambiguïtés de Dabaiba

La candidature du Premier ministre n’a pas manqué d’ajouter à la confusion. Car ce dernier, selon les règles édictées par le Forum de dialogue politique libyen (LPDF) piloté par la mission des Nations unies en Libye, n’est pas autorisé à se présenter. En outre, la loi électorale élaborée unilatéralement par le chef du Parlement libyen, Aguila Saleh, et actée par la HNEC précise que les candidats doivent avoir quitté leurs fonctions trois mois avant l’élection.

Mais Abdulhamid Dabaiba a préparé la parade. Il réclame un amendement de la loi électorale, qui lui permettrait non seulement de supprimer l’article bloquant sa candidature, mais aussi de gagner du temps pour repousser l’échéance du vote. Il pourrait aussi faire valoir qu’il n’est plus officiellement en fonction depuis le retrait de la confiance du Parlement en septembre.

Malgré l’ambiguïté de sa position, Abdulhamid Dabaiba reste pour le moment toujours aux commandes du gouvernement et continue de bénéficier d’une grande popularité. Mais il pourrait envisager de laisser la main à son adjoint, Ramadan Abu Jnah, sur lequel il conserve un fort ascendant.

L’autre signal négatif envoyé à l’orée des élections est venu de la démission surprise du chef de la mission des Nations unies en Libye (Manul), Jan Kubis, le 23 novembre. Le lendemain, le diplomate slovaque a dressé un sombre tableau de la situation dans son compte rendu au Conseil de sécurité, affirmant qu’« au fur et à mesure que le processus avance, des tensions montent sur l’éligibilité de certains candidats présidentiels de premier plan, nourrissant des craintes de confrontation armée ou d’un retour à l’autoritarisme ».

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Alors que son départ est prévu le 10 décembre, la prise de fonctions de son remplaçant sera périlleuse car elle interviendra à quelques jours des scrutins. L’ancien ambassadeur britannique Nicholas Kay est pressenti pour lui succéder. Il pourrait être envoyé à Tripoli au contraire de son prédécesseur, dont l’installation à Genève avait été très critiqué par les acteurs libyens.

Alliances de Katibas

Au-delà des manœuvres politiques, les milices se mettent en ordre de marche sur le terrain. Liée à Fathi Bachagha, la Katiba 166 de Misrata s’est ainsi rapprochée de la Katiba Tariq Ben Ziyad, sous contrôle du général Khalifa Haftar, en vue de déployer leur présence conjointe dans le sud de Tripoli lors des élections.

De nouveaux affrontements tribaux dans le Fezzan sont à craindre

Cette manœuvre pourrait leur permettre de faire barrage dans les faubourgs de la capitale à leur concurrent Abdulhamid Dabaiba. Celui-ci s’appuie sur la coalition de Katibas réunies sous le nom d’opération « Volcan de la rage », mise en place par le précédent gouvernement pour défendre la capitale contre l’offensive du maréchal Haftar.

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Dans le Sud, la situation sécuritaire s’est extrêmement tendue depuis le blocage de la cour de justice de Sebha par les forces du général Haftarle pour empêcher Seif el-Islam Kadhafi de déposer un recours. De nouveaux affrontements tribaux dans le Fezzan, où la cohabitation entre les Kadhafas, les Ouled Slimane et les Toubous a toujours été difficile, sont à craindre. Comme lors des élections de 2012 et 2014, où des accrochages tribaux avaient éclaté.

La présence des mercenaires étrangers constitue également une donnée importante sur le plan sécuritaire. Les forces turques et les mercenaires sont toujours présents sur le sol libyen. Malgré l’annonce d’Emmanuel Macron lors de la conférence internationale sur la Libye, le départ des 300 mercenaires qui avaient appuyé les forces de Haftar n’est toujours pas effectif. Le nombre de mercenaires dans le pays est estimé à plusieurs milliers.