Politique

Sénégal : Barthélémy Dias, Ndiaga Diouf et, dix ans plus tard, l’espoir de vérité

Condamné pour la mort d’un homme, un nervis du PDS tué en 2011, Dias est à nouveau convoqué ce mercredi au tribunal. Désormais candidat à la mairie de Dakar, l’opposant va-t-il être jugé en appel ? Retour sur une affaire politico-judiciaire qui pourrait sonner le glas de ses ambitions.

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Par - à Dakar
Mis à jour le 30 novembre 2021 à 18:28

Barthélémy Dias à Dakar. © Sylvain Cherkaoui pour JA

Pour marquer le coup, il s’est offert le soutien d’une personnalité de premier plan. Le 21 novembre dernier, Barthélémy Dias a officialisé sa candidature à la mairie de Dakar aux côtés d’Ousmane Sonko. Ancien candidat à l’élection présidentielle, membre de la même coalition Yewwi Askan Wi, le Casamançais est venu afficher son soutien à son allié lors d’un meeting tenu à Grand Yoff. Il en a profité pour annoncer son refus de signer la charte de non-violence édictée par des associations religieuses.

Depuis plusieurs semaines, la tension monte à l’approche du scrutin local du 23 janvier. Le 10 novembre, Barthélémy Dias et ses soutiens, Ousmane Sonko et Malick Gakou, ont été brièvement arrêtés. Une semaine plus tard, rebelote : le maire de Mermoz-Sacré-Cœur a de nouveau été retenu par les autorités lors d’une campagne de porte-à-porte.

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Cette fois-ci, ses proches sont formels, Dias répondra aux questions de la justice. Mais impossible de savoir ce qui ressortira de cette nouvelle audience. Le procès en appel de l’opposant, condamné en 2017 pour coups mortels, pourrait-il avoir lieu avant les élections locales du mois de janvier ? « Quelle que soit la célérité avec laquelle cette affaire sera jugée, elle n’aura aucune influence sur le scrutin », veut croire un membre de son équipe. Mais depuis qu’il a annoncé sa candidature, la possibilité de voir ses démêlés judiciaires se mettre en travers de son avenir politique semble difficile à ignorer.

Lorsque nous l’avions rencontré il y a six mois, Barthélémy Dias s’était d’abord dit convaincu qu’elle n’allait jamais être jugée. Puis il s’était repris : « Ils vont chercher à la juger à la veille des élections ! »

Un combat à mort

Il aurait pourtant pu mettre toute cette affaire derrière lui, le 16 février 2017. Jugé pour avoir tiré sur plusieurs nervis du Parti démocratique sénégalais (PDS) qui attaquaient sa mairie, et pour avoir tué un jeune homme du nom de Ndiaga Diouf, Barthélémy Dias est condamné en première instance à deux ans de prison, dont six mois fermes, qu’il a déjà purgés.

Toujours éligible, le socialiste ressort libre du tribunal. Il pourrait en rester là, mais décide de faire appel. Une « question d’honneur », racontent ses proches, pour cet homme qui dit s’être battu pour sa vie et ne s’est « jamais senti coupable ». « Je ne suis pas l’agresseur, je suis l’agressé. Même si j’étais condamné à un seul jour de prison, je le contesterai », confiait-il à Jeune Afrique en juin dernier.

Pour comprendre comment s’est construite la défense de l’opposant, il faut remonter dix ans en arrière, le 22 décembre 2011. Dans son commissariat de Dieuppeul, le commandant Mbaye Seye reçoit un appel. À l’autre bout du fil, Alioune Tall, adjoint à l’édile de la commune Mermoz-Sacré-Cœur, l’informe de la présence d’individus « suspects », stationnés devant la mairie.

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Lorsque la police arrive sur les lieux, les deux camps adverses s’affrontent déjà, sous l’œil médusé de journalistes et de quelques badauds. Devant la mairie, le jeune responsable politique, pistolets à la main, tire sur le groupe de nervis qui lui face. Il videra au moins deux chargeurs de 17 balles. « La route qui me menait chez moi était bloquée. Je ne pouvais pas fuir ou retourner dans ma mairie. Je me suis battu pour ma vie », se justifiera Barthélémy Dias.

En face de lui, du moins d’après les images de l’affrontement et selon les dires des témoins et des nervis, ses adversaires lui répondent par des insultes et des jets de pierre. Barthélémy Dias, lui, a assuré que l’un des assaillants avait tiré dans sa direction et a évoqué la présence d’un tireur couché, qui ne sera pas démontrée lors de l’enquête. Dans les véhicules des agresseurs, un témoin aperçoit des barres de fer.

Quatre personnes seront blessées. La cinquième victime est un jeune homme du nom de Ndiaga Diouf. Touché au dos, il est conduit à l’hôpital et décède plus tard dans la journée. Les autres assaillants rentrent au siège du PDS.

Voisins de cellule

Que venaient-ils faire à la mairie de Barthélémy Dias, alors farouchement opposé à la candidature du président sortant, Abdoulaye Wade ? Sans doute pas « lui déposer une lettre », comme l’affirmera l’un d’entre eux lors de l’enquête.

À l’époque, le maire est aussi le coordinateur des jeunesses politiques de l’opposition. Les sbires du PDS espèrent en vérité l’intimider afin qu’il ne vienne pas perturber le meeting qui doit se tenir le lendemain. Le chef de l’État – également patron du PDS – doit y annoncer sa candidature officielle pour un troisième mandat anticonstitutionnel. Les nervis ont pour mission de l’empêcher de « saboter » le meeting.

Cité dans l’enquête pour avoir donné les clés de certains véhicules du parti à l’un des nervis, le brigadier-chef détaché à la présidence, Abdoulaye Diene, ne sera pas inquiété. Aucun responsable du PDS non plus. Neuf personnes ont toutefois été condamnées à deux ans de prison pour association de malfaiteurs et participation à un rassemblement illicite.

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Ironiquement, plusieurs d’entre eux étaient, à la prison de Rebeuss, les voisins de cellule de Barthélémy Dias, qui sera placé sous mandat de dépôt quelques jours après les faits. Depuis le pénitencier, le socialiste fait du sport, discute avec ses agresseurs, lit la presse. Et lance un appel à voter Macky Sall contre Abdoulaye Wade. En 2012, toujours derrière les barreaux, il se fait élire député sur une liste de la majorité présidentielle.

L’arme du crime introuvable

Barthélémy Dias est-il, oui ou non, responsable de la mort de Ndiaga Diouf ? Le verdict prononcé par la justice est pour le moins paradoxal. Dans son jugement rendu le 16 février 2017, le tribunal de grande instance de Dakar le déclare coupable de « coups mortels », de « coups et blessures volontaires » et de « détention d’armes sans autorisation administrative ». Mais le pistolet mentionné n’est pas celui qui a tué le jeune homme, lequel a été identifié par les experts balistiques comme un revolver de calibre 38.

Barthélémy Dias, lui, a déclaré posséder trois armes lors de l’attaque : un Taurus de calibre 9, un barillet à plomb acheté à Touba, et une arme factice. Où est donc passé le calibre 38 qui a tué Ndiaga Diouf et blessé deux de ses acolytes ? Il n’a jamais été retrouvé.

L’accusation, persuadée que l’arme a bien appartenu à Barthélémy Dias, a demandé le renvoi de l’affaire devant une chambre criminelle. Le père de la victime espère quant à lui un dénouement rapide. « Il attend que justice soit rendue, que les responsables soient déclarés coupables et qu’un dédommagement lui soit versé », fait valoir son conseil, Me Pape Mor Niang. Dias et ses deux co-accusés ont en effet été condamnés en première instance à verser 25 millions de FCFA à la famille.

S’ils estiment que l’arme [du crime] appartenait à Barth, ils n’avaient qu’à le prouver

« S’ils estiment que l’arme [du crime] appartenait à Barth, ils n’avaient qu’à le prouver, glisse un proche du maire. La vraie question serait plutôt : qui a envoyé ces nervis, qui est derrière tout ça ?» Dans l’entourage de l’accusé, on dénonce une instruction « bâclée » et « à charge ». À l’époque, le jeune maire avait reçu le soutien de plusieurs ténors de l’opposition : Ousmane Tanor Dieng, responsable du Parti socialiste (PS) bien sûr, mais aussi Macky Sall, qui avait donné une conférence de presse depuis le domicile familiale des Dias de Baobab, où il avait affirmé son soutien « personnel et fraternel » à son allié. Et c’est d’ailleurs son actuelle ministre des Affaires étrangères, l’avocate Aïssata Tall Sall, qui avait plaidé son dossier au tribunal en première instance, aux côtés de plusieurs ténors du barreau sénégalais.

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« Notre pays vit des moments graves de son histoire politique », avait déclaré Macky Sall, évoquant les « mercenaires » qui s’étaient attaqués à la mairie. « La responsabilité incombe aux responsables de l’État, qui ont laissé faire. Il faut que la justice se fasse, que tous les commanditaires soient identifiés et traduits devant la justice. S’ils pensent que c’est comme ça qu’ils vont entamer la détermination des Sénégalais et des opposants, ils se trompent. »