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Mosaïque de boxeurs en hommage à la victoire de Mohamed Ali contre George Foreman le 30 octobre 1974 au stade Tata Raphael de Kinshasa. Photographie prise le 4 juin 2016, © JUNIOR KANNAH/AFP.

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RDC, un géant convalescent

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Société

Thierry Nlandu : « Il faut en finir avec le règne du père »

L’universitaire porte un regard lucide mais teinté d’optimisme sur la société congolaise, laquelle a pris conscience des méfaits du système patriarcal. La révolution est en marche !

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Par - Envoyée spéciale à Kinshasa
Mis à jour le 2 janvier 2022 à 10:42

Le professeur Thierry Nlandu à Kinshasa, le 8 décembre 2021. © Arsène Mpiana pour JA

Professeur de littérature anglo-américaine à l’Université de Kinshasa (Unikin), passionné de théâtre, Thierry Nlandu Mayamba, 67 ans, est un fervent activiste des droits humains. Il s’est engagé dans les mouvements citoyens dès la fin des années 1980 en participant activement aux grandes manifestations qui ont jalonné l’histoire de la RDC dans sa lutte pour l’instauration de la démocratie, depuis la Conférence nationale souveraine et « la marche de l’espoir » du 16 février 1992, aux manifestations du Comité laïc de coordination (CLC) en 2017 et 2018. Consultant et coordinateur de projets pour le compte de plusieurs coopérations avec des organisations internationales, l’universitaire porte un regard sans concession mais optimiste sur la société congolaise. Cette dernière a pris conscience que la conception du système patriarcal qui régit la famille, la vie politique et le fonctionnement du pays doit changer. Et, pour Thierry Nlandu, la révolution est en marche.

Jeune Afrique : Une société civile qui se bat pour des changements, des partis politiques atypiques, une montée en puissance des Églises de réveil, tandis que perdure une relation patriarcale de dépendance cadet-aîné… L’image de la société congolaise est contrastée. Qu’en est-il en réalité ?

Thierry Nlandu  : La réalité, c’est que l’État a cessé d’exister en RDC. On est dans un État fantôme structuré autour d’un système chaotique, où tout le monde affirme que rien ne va. Mais au-delà de ce chaos, de toutes les contradictions que l’on peut observer, les gens continuent de vivre. Comment font-ils ? Quelles initiatives prennent-ils ? Pour comprendre, il faut chercher à différents niveaux. Et, en premier lieu, dans la famille.

Comment fonctionne-t-elle ?

La famille est la première cellule citoyenne. C’est ici qu’on apprend les valeurs et les anti-valeurs. On veut une société démocratique… Mais la famille fonctionne-t-elle de manière démocratique ? Nos familles consacrent le règne du père qui dicte tout, car il dispense l’avoir. Ce modèle culturel du père anime les partis politiques et le sommet de l’État. Comme chaque père de famille, le président ou le chef a un surnom : « Guide éclairé » ou « Père fondateur » pour Mobutu, « Raïs » pour Joseph Kabila, « Igwe » (« grand guerrier ») pour Jean-Pierre Bemba et « Béton » pour Félix Tshisekedi. Ces expressions populaires célèbrent des hommes forts et non des institutions fortes. Dans ces conditions, comment prétendre à une démocratie ?

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Qui est le père ?

Le père est le « chef » de famille. C’est le patron d’une organisation où les relations sont loin d’être égalitaires. Demander et rendre des comptes sont des verbes qu’il ne conjugue pas. C’est étrangement la même chose au sein des partis politiques et au niveau de l’État. Nos dirigeants ne se sentent pas redevables. Mais où et quand, d’ailleurs, auraient-ils appris ce que signifient redevabilité et transparence ?

Comme chaque père de famille, le président ou le chef a un surnom : “Raïs” pour Joseph Kabila, “Igwe” (grand guerrier) pour Jean-Pierre Bemba, “Béton” pour Félix Tshisekedi

Avec les difficultés économiques, le père n’est plus toujours celui qui dispose de « l’avoir »…

C’est vrai. Aujourd’hui, dans bien des cas, le père ne peut pas, seul, assurer tout. La mère a aussi accès à l’avoir et contribue aux dépenses de la famille. Ainsi, les choses changent et les relations s’équilibrent. Cela est également visible au niveau des institutions comme les Églises. De plus en plus souvent, les fidèles exigent des comptes pour donner davantage. La redevabilité devient « un must » pour établir la confiance entre les fidèles et le patriarche. Et pour que la charité des premiers surabonde.

Nos dirigeants ne se sentent pas redevables. D’ailleurs, où et quand l’auraient-ils appris ?

L’image du patriarche, qu’il soit le père ou le frère censé assumer la famille, n’empêche-t-elle pas les plus jeunes de devenir autonomes ? N’est-elle pas un frein à la démocratie ?

Bien évidemment, car, au sein de la famille comme dans les partis politiques, le patriarche infantilise. Celui qui t’a « créé » est censé subvenir à tous tes besoins. C’est le règne du yaya, le « grand-frère » en lingala, ou du kiboutisme (mélange de kikongo et de lingala), système où le plus âgé est privilégié. De nos jours, c’est celui qui a accès à l’avoir qui est érigé au rang de « grand frère », qu’il soit plus âgé ou non. L’image de l’homme fort crée un clientélisme qui finit par donner naissance à une démocratie de façade, à des institutions faibles, où le père – ou le grand frère – s’accroche à l’avoir et au valoir.

Les hommes sans argent perdent vite leur statut de “pères”

Cela s’applique-t-il aussi à la diaspora ? Qu’attend la famille, au pays, du frère vivant à l’étranger ?

Les hommes de la diaspora, dans un contexte où les femmes ont facilement accès au travail, rencontrent plus de problèmes. Les hommes sans argent perdent vite leur statut de « père » : ils sont devenus dépendants de leurs épouses et des revenus qu’elles apportent au foyer. Aux yeux des hommes, ces femmes ne sont plus de « vraies épouses ». Cela entraîne des clashs, voire des divorces. Ne survivent que les foyers dont les partenaires ont accepté leur nouveau cadre de vie et équilibré leurs relations. Quant aux Congolais restés au pays, ils doivent, eux, admettre que le frère en Europe ne peut plus assumer le rôle du père qu’il jouait hier.

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La faiblesse de l’État ne risque-t-elle pas de renforcer le tribalisme ?

Il faut faire la différence entre tribu et tribalisme. Les pauvres se sentent en sécurité dans leurs tribus ou dans leurs ethnies, sans nécessairement les opposer les unes aux autres. Dans un État qui n’offre rien, lorsqu’on a des difficultés, c’est au sein de la famille qu’on peut cotiser pour se nourrir, pour payer les études et les frais de santé.

Nombre de politiques utilisent le tribalisme pour faire peur aux Congolais et aux Congolaises

En revanche, la plupart de ceux qui gouvernent reprennent le discours colonial du tribalisme pour animer les conflits entre communautés, au nom du vieux principe « diviser tous ceux qui souffrent, toutes ethnies confondues, pour régner ». Nombre de politiques utilisent le tribalisme pour faire peur aux Congolais et aux Congolaises qu’ils ont relégués à la périphérie du savoir, de l’avoir et du valoir. Pourtant, entre eux, ils ne parlent pas d’ethnies mais de partage de l’avoir.

La tribu comme espace de sécurité peut-elle empêcher une action collective ?

Non. Aujourd’hui, à Kinshasa, il y a beaucoup de mariages interethniques. C’est sans doute la meilleure des façons de se sécuriser mutuellement et de construire un Congo pluriel. Relégué, comme moi, à la périphérie du savoir, de l’avoir et du valoir, l’autre – quelle que soit son ethnie – subit les mêmes affres que moi.

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C’est ce sentiment partagé qui explique pourquoi, hier, nous nous sommes tous mobilisés pour être, aujourd’hui, le seul peuple d’Afrique centrale qui a réussi à ne pas faire modifier sa Constitution. Les pauvres ne sont pas dupes. Ils savent que, pour eux, le bonheur est toujours hypothétique, à l’horizon, c’est-à-dire au niveau de cette ligne qui s’éloigne à mesure qu’on s’en approche. Aveuglés par l’avoir, les gouvernants ne voient pas que les gens s’organisent, au-delà des ethnies, unis par leur misère commune. Ils sont en train de créer les conditions d’une révolution fondatrice d’une nouvelle culture du pouvoir, de l’avoir et du valoir.