Économie

Start-up : « Il faut des Xavier Niel du Bénin »

Avec l’incubateur Sèmè City, le Bénin veut se positionner en champion sous-régional des jeunes pousses. Reste à mobiliser les financements et notamment l’épargne locale. Khaled Igue, qui copréside la French-African Foundation, a répondu aux questions de Jeune Afrique.

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Mis à jour le 1 décembre 2021 à 14:55

Le quartier commercial de Ganhi à Cotonou, capitale économique du Bénin. © Gwenn Dubourthoumieu pour Jeune Afrique

Et si le Bénin devenait le fer de lance des start-up en Afrique de l’Ouest ? C’est le mouvement que veut impulser Khaled Igue, fondateur et président du think tank Club 2030 Afrique. Cet économiste béninois, actif en banque d’affaires, est aussi coprésident de la French-African Foundation. Saluant les réformes économiques entreprises dans son pays, il appelle à faire davantage pour les jeunes entrepreneurs. En insistant sur trois facteurs clés : l’expertise, l’innovation et le financement.

Jeune Afrique : Vous réalisez cette semaine une tournée au Bénin, qui s’achèvera à Sèmè City, à la rencontre de la jeunesse béninoise, des entrepreneurs et créateurs de start-up. Pour leur dire quoi ?

Khaled Igue : Sèmè City est un hub d’innovation et un incubateur dévolu aux start-up installé à Cotonou. Il symbolise un nouveau paradigme qui est en train de se mettre en place au Bénin et qu’il faut pousser. C’est le premier hub de ce genre dans le pays et c’est un concept qui n’existe pas encore ailleurs dans la sous-région, pas plus au Togo qu’au Niger ou qu’au Burkina Faso. Nous avons un déficit d’investissement dans les jeunes pousses, ces entreprises à forte croissance, et nous avons encore du mal encore en Afrique de l’Ouest à créer l’écosystème qui leur permettrait de naître et de se développer.

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Aujourd’hui, le nombre de start-up au Bénin est négligeable, une quinzaine tout au plus. On les trouve dans le secteur de la santé en particulier, comme Kea Medicals, Rema Medical Technologies et quelques autres apparues pour répondre aux problématiques nées de la pandémie de Covid-19.

On observe un fort dynamisme dans ce secteur ailleurs sur le continent, notamment au Nigeria, au Ghana, au Kenya et en Ouganda. Que manque-t-il au Bénin pour faire émerger les start-up ? 

Premièrement, la culture de l’entrepreneuriat, un facteur historique. Dans les années 1960, après les indépendances des pays francophones, la majorité des « intellectuels » étaient attirés par la fonction publique. L’idée d’entreprendre n’était pas bien vue. Cet état d’esprit a contribué à former des fonctionnaires mais pas à créer des entreprises. L’idée d’entreprendre est finalement récente. Elle a émergé dans les années 2000 avec l’essor des nouvelles technologies et l’avènement d’internet.

Nous devons flécher les financements vers les start-up et les accompagner au moyen d’incubateurs

Le deuxième déficit, c’est le financement local. Il faut que les Africains des pays francophones fassent confiance à leurs propres économies, qu’ils puissent amorcer les initiatives et ne pas attendre que les investissements viennent de l’extérieur. S’il y a bien une chose qui ne manque pas dans nos pays, c’est l’argent ! Mais ces fonds sont stockés dans des comptes, ils ne circulent pas. Pour y remédier, nous avons besoin d’outils innovants : family office, fonds d’amorçage, incubateurs et accélérateurs, créés par les Africains et les Béninois eux-mêmes à partir de l’épargne locale. C’est ce qui nous permettra de susciter la confiance et d’avoir, in fine, un effet levier important auprès des investisseurs étrangers.

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Enfin, nous devons développer l’expertise et l’innovation. Cela passe par la création de centres d’innovation comme Sèmè City, par la création de campus informatiques comme Epitech à Cotonou, par le développement d’agences du numérique. Nous avons besoin d’un écosystème favorable qui repose sur trois piliers : l’expertise, l’innovation et le financement. Nous devons flécher les financements vers les start-up et les accompagner au moyen d’incubateurs et d’accélérateurs. C’est ce modèle qu’il faut développer.

Je suis arrivé en France il y a dix-huit ans. J’ai assisté au changement qui s’est opéré lorsque quelqu’un comme Xavier Niel a investi et ouvert Station F, permettant à des centaines de jeunes entreprises de décoller grâce à des incubateurs, avant que les fonds n’arrivent. Il n’y a pas de miracle. Il faut beaucoup de Xavier Niel au Bénin.

Khaled Igue - Président du Club 2030 Afrique, think tank offrant réflexions et prospectives sur le continent © DR

Khaled Igue - Président du Club 2030 Afrique, think tank offrant réflexions et prospectives sur le continent © DR

Votre dernier livre, paru en 2020, s’intitule L’heure de l’Afrique. Est-ce l’heure du Bénin ?

Oui, c’est l’heure du Bénin car il y a un terreau favorable. Environ 70 % de la population a moins de 25 ans. Cette jeunesse a accès aux nouvelles technologies. Elle est connectée au monde. Elle ne se contente plus de vouloir faire des études pour aller travailler dans la fonction publique. Elle veut créer sa propre entreprise. C’est un changement de taille.

Le Bénin sera bientôt capable d’amorcer un virage d’industrialisation important

Il faut encourager ce changement en particulier dans un secteur clé, l’agriculture, sur l’ensemble des filières et sur toute la chaîne de valeur, de la production à la livraison. Un jeune bien formé aujourd’hui sait utiliser les donnée météorologiques pour augmenter sa production, recourir à des plateformes de distribution pour écouler ses produits, optimiser son approvisionnement en engrais et en intrants via les technologies et se documenter pour aller vers une agriculture durable.

Les politiques menées sont-elles à la hauteur ?

En six ans, nous sommes passés de 10 % à plus de 50 % d’autonomie en électricité et, à l’horizon 2024, nous devrions atteindre 90 % d’autonomie. Même chose pour l’accès à l’eau et à internet. Ce qui signifie que, dans les deux prochaines années, le Bénin sera capable d’amorcer un virage d’industrialisation intermédiaire important.

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On peut donc dire qu’il y a eu une nette amélioration au niveau de la gouvernance économique, d’ailleurs saluée par le Fonds monétaire international. Le Bénin a été le premier pays de toute l’Afrique à lever un eurobond dévolu aux objectifs de développement durable d’un montant de près de 500 millions d’euros qui doit majoritairement financer des projets socioéconomiques. Vous ne levez pas ce genre d’obligation quand vous n’avez pas une gouvernance économique exemplaire.