Politique
Dépouillement des votes lors de l’élection présidentielle de février 2019. © Sylvain CHERKAOUI pour JA

Cet article est issu du dossier

Locales au Sénégal : les enjeux du scrutin

Voir tout le sommaire
Politique

Locales au Sénégal : Macky Sall face aux candidatures dissidentes

Le 23 janvier prochain, la coalition au pouvoir devra composer avec une multitude de listes concurrentes issues de personnalités de son propre camp. Un éparpillement risqué dans certaines communes, où l’opposition pourrait l’emporter.

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 19 janvier 2022 à 19:08

Macky Sall à Berlin en août 2021 © TOBIAS SCHWARZ/AFP

Macky Sall imaginait bien que le choix des têtes de liste de Benno Bokk Yakaar (BBY) pour les élections locales du 23 janvier prochain ferait des déçus au sein de la coalition présidentielle. Certaines personnalités ont été contraintes de faire taire leurs ambitions, à l’image de Seydou Gueye, le porte-parole de la présidence, qui a dû renoncer à briguer la commune de la Médina à Dakar ou encore Aïssata Tall Sall, la ministre des Affaires étrangères, priée de se retirer de la mairie de Podor, qu’elle dirige depuis 2009, au profit de Racine Sy. D’autres n’ont tout simplement pas voulu suivre les choix « édictés d’en haut ».

À Dakar, Mame Mbaye Niang, pourtant ministre d’État et chef de cabinet de Macky Sall, concurrence Abdoulaye Diouf Sarr, la tête de liste de BBY. À Saint-Louis, Mary Teuw Niane, ancien ministre de l’Enseignement supérieur et actuel président du conseil d’administration de Petrosen, l’entreprise publique d’hydrocarbures, a quant a lui refusé de se ranger derrière le maire sortant et beau-frère du président, Mansour Faye.

À Lire Sénégal : les élections locales, premier grand test pour Macky Sall avant 2024

Idem dans plusieurs villes ou communes comme Louga, Mbour ou Mbacké où « la coalition au pouvoir doit faire face à un, deux parfois trois listes concurrentes », déplore un de ses membres. « Ce scrutin a aiguisé l’appétit de plusieurs personnalités politiques mais nous avons dû faire des arbitrages. L’apparition de listes parallèles était prévisible », explique un cadre du parti présidentiel.

Pari périlleux

« Il ne s’agit pas de rébellion mais d’ambitions locales. Chacun pense détenir la solution aux problèmes de sa ville », justifie Mame Boye Diao, directeur des impôts et domaines. Cette figure montante de la majorité présidentielle en Casamance a reçu l’onction du chef de l’État sénégalais et espère faire de l’ombre au maire sortant de Kolda, Bibi Baldé, formellement investi par BBY.

On risque de se brûler les doigts dans des villes où l’opposition a des candidatures crédibles

Dans un mélange de wolof et de français, Macky Sall a lui-même reconnu le 13 novembre, lors d’un passage à Paris, n’avoir eu d’autre choix que d’accepter que naissent des listes dissidentes au sein de son propre camp. « Ce sont des listes que j’ai autorisées pour éviter que nos militants ou nos voix soient dispersées. Il y a aussi certaines localités où j’ai fait preuve de neutralité », a-t-il déclaré. Une stratégie qui semble paradoxale.

En réalité, dans certaines communes où la coalition au pouvoir est ultra-majoritaire, le président a préféré accepter cet éparpillement qui semble ne pas remettre en cause la victoire finale de son camp plutôt que de voir les rivalités internes se développer en sous-main et conduire à des appels à voter pour l’opposition. « En faisant cette sortie, le chef de l’État veut donner l’impression qu’il maîtrise son appareil politique, analyse Mohamadou Fadel Diop, chargé de recherche au think-tank Wathi, basé à Dakar. Mais on voit bien que l’existence de ces listes parallèles remet d’une certaine manière en question les choix présidentiels. »

À Lire Sénégal : discrets mais incontournables, qui sont les fidèles de Macky Sall ?

Le pari n’est pourtant pas sans risque. « On risque de se brûler les doigts dans des villes où l’opposition a des candidatures crédibles », reconnait un membre de la majorité. En 2014, le président avait ainsi vu plusieurs villes lui échapper à cause de la multiplication des listes de son camp. « À Thiès par exemple, plusieurs communes ont basculé dans l’opposition alors qu’avec les voix qu’ont eu nos différentes listes, nous étions majoritaires », se souvient Mame Boye Diao.

« Survie politique »

Macky Sall en a bien conscience. Lors de son meeting à Paris, il s’est insurgé contre certaines listes se réclamant de lui, mais qui « n’ont pas [eu sa] bénédiction ». Pense-t-il à Mame Mbaye Niang, dont la candidature dissidente à Dakar pourrait être favorable à l‘opposant Barthélémy Dias aux dépens de Abdoulaye Diouf Sarr ? « L’idéal aurait été de partir unis, affirme un cadre historique de l’Alliance pour la République (APR), fondé par le président. Mais d’ici à l’élection, certains mesureront peut-être leur véritable force et renonceront à se présenter. »

À Lire Sénégal : la mairie de Dakar au cœur d’une bataille politique cruciale

« Beaucoup jouent leur survie politique », estime Mohamadou Fadel Diop. Au risque de se voir sanctionner politiquement en cas de contreperformance. « Une personnalité qui a fait une mauvaise performance ne pourra plus avoir les mêmes prétentions que quelqu’un qui a eu des résultats. D’autres vont perdre leur place au sein du parti à l’issue de ce scrutin. » Une hypothèse réfutée par Mame Boye Diao : « Dans notre camp, personne n’a d’épée de Damoclès au-dessus de la tête. L’opposition a fait de ces élections un référendum sur la présidentielle de 2024. Tout ce qui compte donc, c’est de nous battre pour mettre toutes les chances de notre côté. »