Politique

Guinée équatoriale : entre Obiang père et fils, la succession qui ne passe pas 

Le parti au pouvoir à Malabo devait désigner fin novembre son candidat pour la prochaine élection présidentielle. Mais les rivalités familiales entre les partisans de Teodoro Obiang Nguema Mbasogo et ceux de son fils, Teodorín, ont tout bouleversé. Explications.

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Mis à jour le 3 décembre 2021 à 11:14

Teodoro Obiang Nguema Mbasogo à Addis-Abeba, le 10 février 2020. © MICHAEL TEWELDE/AFP

Le congrès du Parti démocratique de Guinée équatoriale (PDGE, au pouvoir), qui a eu lieu du 21 au 24 novembre à Bata, devait être le point de départ de la dernière ligne droite vers la prochaine échéance présidentielle, prévue en 2023. Comme en amont des scrutins précédents, la formation politique espérait se choisir par consensus et dans une apparence d’unité un candidat pour l’élection à la magistrature suprême. Mais rien ne s’est déroulé comme annoncé.

Initialement prévu à la mi-novembre, le rendez-vous a d’abord été reporté sans raison officielle. Le PDGE, qui avait prévu de convier ses membres et de nombreux observateurs à ce qu’il présentait comme une fête populaire, a ensuite choisi de restreindre le nombre d’invités de l’étranger, au nom de restrictions sanitaires liées à la pandémie de Covid-19. Mais, selon nos informations, ces décisions étaient en réalité dues aux tensions internes qui secouent le parti au pouvoir, au sein duquel deux clans s’affrontent depuis de nombreux mois.

Querelles de famille

Teodoro Nguema Obiang Mangue (dit Teodorín), fils du chef de l’État et vice-président du pays, a en effet espéré jusqu’aux derniers instants être désigné candidat pour la prochaine présidentielle, en lieu et place de son père. Il pouvait en particulier compter sur l’appui officieux du secrétaire général du parti, Jeronimo Osa Osa Ecoro. Ce dernier, officiellement neutre dans la bataille pour la désignation, est en effet un proche de Teodorín mais aussi de la première dame, Constancia Obiang, laquelle se trouve être le premier soutien du vice-président. Mais ce puissant trio fait face à l’hostilité d’une partie de la vieille garde à Malabo.

Au-delà de sa réputation de jet-setteur, quelle crédibilité peut-il avoir sur la scène internationale après avoir été condamné par la justice française ?

Plusieurs intimes de Teodoro Obiang Nguema Mbasogo plaident en effet pour un maintien au pouvoir de l’actuel chef de l’État et tentent à tout prix de freiner l’ascension de son fils, dont ils doutent de la crédibilité, notamment au niveau international. Selon nos sources, le ministre de la Sécurité, Antonio Mba Nguema, l’ancien ambassadeur à Londres Agustin Nze Mfumu et le frère cadet du président, Armengol Ondo Nguema, sont les principaux chefs de file de ce clan. Ils sont progressivement parvenus à convaincre le chef de l’État. Ce dernier s’est d’ailleurs adressé récemment à ses proches pour leur expliquer qu’il serait inopportun de désigner son fils comme candidat alors que celui-ci accumule les ennuis judiciaires, notamment en France avec l’affaire des biens mal acquis.

« Au-delà de sa réputation de jet-setteur, quelle crédibilité peut-il avoir sur la scène internationale après avoir été condamné par la justice française ? s’interroge un diplomate familier de Malabo. Le président Obiang ne peut pas ignorer les pressions étrangères, notamment venues de France, qui le poussent à ne pas désigner son fils comme successeur. »

« Les frasques de Teodorín ne sont qu’un prétexte pour l’écarter et ses ennuis judiciaires ne sont pas insurmontables. Ce qui se joue, en réalité, c’est l’équilibre du pouvoir entre les familiers du président et ceux de la première dame », analyse cependant un fin connaisseur des histoires familiales équato-guinéennes.

« On laisse la situation pourrir »

Si l’hypothèse de voir Teodoro Obiang Nguema Mbasogo briguer sa propre succession semble aujourd’hui la plus crédible, Constancia Obiang et les réseaux de Teodorín n’ont pas désarmé, tous affirmant que le temps est venu pour le chef de l’État de passer la main à un fils qui se prépare maintenant depuis de nombreuses années.

Les organisateurs savaient que tout allait partir en vrille

Lors du congrès du PDGE, les discussions, parfois houleuses, se sont poursuivies jusqu’à une heure avancée de la nuit du mercredi 23 au jeudi 24 novembre. Aucun accord n’a cependant été trouvé et ce n’est que sur les coups de deux heures du matin que décision a été prise de reporter la désignation du candidat, une première dans l’histoire du PDGE. « Les organisateurs ont repoussé le congrès, puis ils ont limité son envergure parce qu’ils savaient que tout allait partir en vrille. Et c’est ce qui s’est passé », résume un proche de l’organisation.

Officiellement, le parti au pouvoir affirme que rien ne presse, l’élection n’ayant lieu qu’en 2023. Le PDGE se donne ainsi la possibilité d’organiser un nouveau congrès extraordinaire au cours de l’année 2022, en espérant d’ici là avoir mis fin aux débats en coulisses. Mais, selon certaines sources, les divergences sont désormais trop profondes et le chef de l’État pourrait choisir de se déclarer candidat à sa succession sans en passer par une nouvelle grand-messe synonyme de dangereuses tensions internes. « On laisse la situation pourrir, déplore un proche du PDGE. Le père tient la corde et est le candidat naturel, mais le fils va continuer à se battre pour renverser la tendance. Le congrès n’a fait que rendre cela public. »

Réunion stratégique à Tolède

Selon nos informations, l’opposition équato-guinéenne – qui dispose de discrets relais au sein de la famille au pouvoir – est en outre bien décidée à profiter de la situation et des querelles intestines chez ses adversaires. Les principaux opposants en exil ont prévu de se réunir en Espagne, à Tolède, afin de travailler à une stratégie commune en prévision de la présidentielle. Ce « sommet » de l’opposition pourrait avoir lieu dans les prochaines semaines, en fonction de la situation sanitaire en Europe.

Deux hommes devraient constituer les piliers de cette alliance :  Salomon Abeso Ndong, président de la Coalition pour la restauration d’un État démocratique, et Ruben Clemente Nguema Engonga, fils du ministre de l’Intérieur, Clemente Engonga Nguema Onguene. L’influence de Juan Carlos Ondo Angue, ancien président de la Cour suprême équato-guinéenne aujourd’hui en exil en France est également très recherchée.

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Mise au point. Depuis la publication de notre article, nous avons reçu les précisions suivantes de la part de Juan Carlos Ondo Angue : « Votre article pourrait porter le discrédit sur ma personne dès lors qu’il suggère un hypothétique alignement en faveur d’un changement politique en Guinée équatoriale par l’action violente, tel que préconisé par le président de la CORED, le précité Salomon Abeso Ndong. Or il est incontestablement avéré que tout au long de ma carrière de magistrat, et nonostant l’assujettissement à mon obligation statutaire de réserve, je n’ai eu de cesse de défendre l’État de droit et l’indépendance judiciaire, par la préconisation d’une mise en œuvre effective de l’ordonnancement constitutionnel, auquel je réitère mon indéfectible attachement. Je ne saurais, de ce fait et de quelque manière qu’il soit, cautionner la prise de position de la CORED, du moins celle de son président, à l’encontre de l’ordre constitutionnel en vigueur en Guinée Equatoriale. Je tiens à préciser à cet égard que depuis que j’ai été détaché de mes anciennes fonctions de magistrat, je ne me suis pas affilié à un parti politique et je n’exerce pas d’activité politique. Je n’ai, dès lors, pas été invité à une réunion politique à Toledo, dont je ne connais ni les organisateurs, ni à fortiori le contenu ou l’agenda. »