Politique

Gambie : entre Adama Barrow et Ousainou Darboe, une présidentielle aux allures de revanche

LE MATCH DE LA SEMAINE… Jeune Afrique met en lumière un duel entre deux personnalités au cœur de l’actu. Le président gambien et son ancien vice-président sont les favoris pour la première présidentielle depuis la chute de Yahya Jammeh, le 4 décembre. Ils se livrent une bataille sans concession.

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Par - à Banjul
Mis à jour le 4 décembre 2021 à 11:40

Adama Barrow, président sortant et candidat à sa succession, et Ousainou Darboe, son ancien vice-président et principal challenger. © Montage JA : JOHN THYS / AFP et Xinhua /AFP

Adama Barrow, qui avait promis au lendemain de son élection surprise en décembre 2016 de ne rester que trois ans au pouvoir – avant de faire spectaculairement machine arrière – se sent bien dans le fauteuil présidentiel. Au point que le tombeur de Yahya Jammeh a décidé de briguer un second mandat.

Le président sortant, qui a enregistré nombre de ralliements parfois opportunistes ces dernières semaines, fait aujourd’hui figure de favori pour le scrutin du 4 décembre.

Parmi les cinq candidats en lice face à lui, il en est cependant un qui pourrait lui barrer la route : Ousainou Darboe. À 73 ans, cet opposant historique à Yahya Jammeh s’est en effet lancé dans la course pour la cinquième fois. Et le duel politique qui se joue entre les deux hommes prend un tour personnel.

Le « père » et le « fils »

Quand il évoque son adversaire, Adama Barrow, 53 ans, continue de donner du « papa » à son ancien mentor politique, tandis qu’Ousainou Darboe appelle le chef de l’État son « fils ». Un rapport de filiation pour le moins conflictuel. Le « fils » insistant sur l’âge de l’opposant, quand le « père » tance l’inexpérience du chef de l’État.

« Mon papa est âgé mais il ne veut pas se reposer. Au soir du 4 décembre, je vais l’envoyer à la retraite forcée », a lancé Adama Barrow lors de l’un de ses récents meetings à l’intérieur du pays. Le président-candidat, qui a créé le Parti national du peuple (NPP) en janvier dernier, a aussi accusé son ancien vice-président d’avoir fomenté des troubles, et d’avoir, en 2019, instrumentalisé le mouvement Operation three years jotna (« Trois ans, il est temps », en anglais mâtiné de wolof) pour tenter de le pousser à la démission.

En face, Ousainou Darboe, candidat du Parti démocratique unifié (UDP), accuse son cadet de dix-sept ans d’être parvenu au pouvoir par un concours de circonstances. Lors de la présidentielle de 2016, lui-même était en prison, et empêché de se présenter face à Jammeh. Ce qu’il ne manque pas de rappeler en toute occasion. « Barrow a utilisé mon nom pour conquérir le cœur des Gambiens pour détrôner Jammeh », a-t-il notamment asséné, multipliant les attaques contre celui qu’il accuse de s’être parjuré  – en revenant sur la promesse de ne rester que trois ans au pouvoir avant d’organiser de nouvelles élections – et de l’avoir personnellement trahi.

La prévarication ne s’est jamais aussi bien portée en Gambie

Les charges de Darboe sont sans équivoques. Au point même qu’il compare l’actuel locataire du palais présidentiel à l’ancien homme fort de Banjul. « La prévarication ne s’est jamais aussi bien portée en Gambie que sous son magistère, vilipende le septuagénaire. Même Jammeh n’a pas fait pire : le secteur de la santé est à genoux, l’école exsangue. Le pays a régressé dans tous les domaines », vilipende le septuagénaire.

Accusé d’être un « président par accident » par ses anciens alliés, Adama Barrow a pris de l’épaisseur au fil de son mandat. S’il reconnaît que, lors de son arrivée à la présidence, Barrow était « un politicien peu expérimenté », Frédéric Tendeng, journaliste et politologue, juge ainsi que « l’exercice du pouvoir l’a forgé ». Il en veut notamment pour preuve « l’aisance avec laquelle s’exprime le chef de l’État aujourd’hui, contrastant avec des débuts un peu laborieux ».

De l’alliance à la rupture

Il est loin, le temps où Barrow semblait presque timide, lors de ses premières interviews. En mai dernier, dans un entretien vidéo diffusé par Barrow Media Empowerment, une plateforme de propagande politique sur Facebook, le président gambien n’avait d’ailleurs pas mâché ses mots en critiquant ses anciens alliés politiques. Aux premiers rangs desquels Ousainou Darboe. « En 2016, nous avons dû recourir à des pratiques occultes pour sortir notre champion de la prison. Je l’ai sorti de prison pour le nommer ministre », avait-il asséné.

Si, à mesure que l’échéance électorale approche, le bras de fer entre les deux hommes ne cesse de se tendre, la rupture entre l’opposant historique et le tombeur de Yahya Jammeh remonte à 2019. Lorsque Adama Barrow avait choisi de mener son mandat jusqu’à son terme, au risque de se faire accuser de revenir sur la promesse formulée lors de sa campagne, Ousainou Darboe, qui fut le ministre des Affaires étrangères de Barrow avant d’en devenir le vice-président, défendait pied à pied la position de son président. Au point même de menacer de poursuites ceux qui se risqueraient à critiquer ce dernier. « Barrow is our Barrow », répétait-il alors.

Le problème est que Barrow a pris goût au pouvoir

Darboe est, à l’époque, de tous les déplacements présidentiels à l’étranger. Considéré comme l’éminence grise du président, il se pose en mentor de ce dernier, tout en continuant à avoir la haute main sur l’UDP. Et c’est au sein du parti que les premiers coups de canif vont être portés à l’alliance entre le « père » et le « fils ». Darboe, dont les ambitions présidentielles ne sont un secret pour personne, évoque l’idée d’une primaire interne pour désigner le candidat du parti à la magistrature suprême. La manœuvre est transparente : il s’agit d’écarter Barrow. Alors que les rumeurs de désaccord enflent, Darboe mène une purge au sein de l’UDP, écartant des postes-clés les cadres présumés proches de Barrow.

En face, les affidés du président répondent en créant un nouveau mouvement, le Barrow youth movement for national development, qui prendra par la suite le nom de Barrow fans club. En mars 2019, la rupture éclate au grand jour : Darboe est limogé de son poste de vice-président, en même temps que plusieurs ministres de l’UDP proches de lui.

« La ligne rouge a été franchie lorsqu’Ousainou Darboe a brandi la menace d’être le candidat du parti à la présidentielle », glisse un conseiller d’Adama Barrow. « Le problème est que Barrow a pris goût au pouvoir. S’il s’était concentré sur les réformes institutionnelles, conformément aux engagements qu’il avait pris, il n’y aurait pas eu rupture », assure Amadou Scattred Janneh, l’attaché de presse de Darboe, qui juge cependant que le divorce était inévitable. « Ce n’était en fait qu’une question de temps », souffle-t-il.

L’ombre de Jammeh

Au sein de l’état-major de campagne de Darboe, les cadres de l’UDP affichent leur confiance quant à l’issue du scrutin, et mettent en avant la forte implantation de la formation au niveau local. Dans le camp d’Adama Barrow également, on affiche sa confiance. Mais le président sortant, pour pallier la rupture avec l’UDP, a dû trouver de nouveaux soutiens… Y compris auprès des anciens cadres du régime de Yahya Jammeh, en nouant un accord avec l’Alliance patriotique pour la réorientation et la construction (APRC) de l’ex-dictateur, actuellement en exil en Guinée équatoriale. « Notre alliance avec eux est dans l’intérêt du pays ainsi que dans le meilleur intérêt de la sécurité nationale et de la réconciliation nationale », arguait alors Barrow pour justifier cet attelage paradoxal.

Mais à quelques jours du scrutin, le très fantasque Yahya Jammeh a repris l’initiative. Refusant l’alliance de son parti avec Barrow, l’ancien président roule pour Mama Kandeh, ex-membre de l’APRC qui avait fondé, quelques mois avant la présidentielle de 2016, le Congrès démocratique de la Gambie (GDC), sous les couleurs duquel il est aujourd’hui encore candidat. Depuis son exil équato-guinéen, Jammeh multiplie même les appels téléphoniques aux militants pour motiver les troupes.

Le parti de Darboe est composé essentiellement de gens de la même communauté qui se disent frustrés

Dans la dernière ligne droite de la campagne, le duel Barrow-Darboe a en outre pris un tour inquiétant. Le camp du président sortant, issu de la communauté peule, accuse celui de l’ancien opposant historique, issu, lui, de la communauté mandingue, d’instrumentaliser la fibre ethnique à des fins politiques. « Le parti de Darboe est composé essentiellement de gens de la même communauté qui se disent frustrés », glisse une source proche de Barrow. « Faux, rétorque un cadre de l’UDP, notre parti est très diversifié et représentatif de la mosaïque de communautés qui peuplent la Gambie. »

« L’UDP n’est pas un parti tribaliste et ne le sera jamais, a martelé Ousainou Darboe à la tribune d’un meeting, le vendredi 19 novembre. Ceux qui disent que l’UDP est tribaliste essaient de diviser notre union en tant que peuple de ce pays, et les Gambiens ne doivent pas permettre que cela se produise ! » À ces accusations, l’UDP répond par des attaques sur l’utilisation des moyens de l’État par le président-candidat dans sa campagne.

L’issue de ce duel entre le père et le fils politique se jouera dans les urnes, samedi 4 décembre, au terme d’un scrutin à majorité simple.