Politique

RDC : vers une intervention ougandaise contre les ADF

Une semaine après une double explosion à Kampala, Félix Tshisekedi a, selon plusieurs sources, autorisé l’armée ougandaise à intervenir sur le territoire congolais pour lutter contre les ADF. Une stratégie qui n’est pas sans risque.

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Mis à jour le 29 novembre 2021 à 16:39

Des militaires congolais sur la scène d’une attaque par les ADF, au cours de laquelle au moins 16 personnes ont été tuée, près d’Oicha, le 23 juillet 2021. © Al-hadji Kudra Maliro/AP/SIPA

La rumeur courait depuis plusieurs jours à Kinshasa, elle semble désormais en passe d’être officialisée. Le président Félix Tshisekedi a autorisé, vendredi 26 novembre, son homologue ougandais Yoweri Museveni à envoyer ses troupes en Ituri et dans le Nord-Kivu. L’information a été confirmée à Jeune Afrique par plusieurs sources diplomatiques. Le chef de l’État congolais a notamment informé la patronne de la Monusco, Bintou Keita, de sa décision de permettre l’arrivée prochaine des militaires ougandais (UPDF). Selon une de nos sources, Félix Tshisekedi n’aurait néanmoins donné qu’un accord verbal, et son homologue ougandais attendrait désormais l’officialisation écrite.

Réclamée par Museveni depuis plusieurs années, cette opération en RDC a pour objectif principal de combattre les ADF, groupe armé d’origine ougandaise qui sévit depuis plusieurs années dans les deux provinces concernées. Cette annonce intervient une semaine après une double explosion survenue à Kampala, le 16 novembre, et attribuée par les services de sécurité ougandais à « un groupe local lié aux ADF ». Ces attentats ont fait trois morts et une trentaine de blessés, selon le bilan des autorités locales. L’Ouganda avait déjà été frappé par deux autres attentats au mois d’octobre, là encore attribués aux ADF.

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« Déterminé et impatient »

Dans ce contexte, les discussions entourant une possible intervention de l’armée ougandaise se sont intensifiées au cours des dernières semaines. Selon nos informations, le chef d’état-major des FARDC, Célestin Mbala, s’était notamment rendu à Entebbe, le 5 novembre, pour évoquer la question avec son homologue, Wilson Mbadi. Et l’attentat du 16 novembre a poussé Yoweri Museveni à accentuer la pression sur son homologue congolais.

Le 17 novembre, au lendemain de l’attaque, Félix Tshisekedi a reçu à Kinshasa les députés de l’Ituri et du Nord-Kivu, deux provinces sous état de siège depuis le mois de mai. Selon nos sources, le président congolais a alors évoqué la question de la coopération militaire avec l’armée ougandaise. Le chef de l’État a affirmé que son homologue ougandais était « déterminé » et « impatient » d’envoyer ses troupes en RDC pour appuyer la lutte contre les ADF. Il s’est aussi étonné du retard constaté dans le processus de mutualisation des forces. Selon un participant, l’hypothèse d’une arrivée d’éléments des Uganda People’s Defence Forces (UPDF) a reçu un accueil favorable de plusieurs députés lors de cette réunion.

Si des opérations doivent avoir lieu, ce sera dans le strict cadre des échanges de renseignements en cours, nuance une source gouvernementale

Aucun détail concernant cette future coopération, qui doit normalement être étudiée au Parlement, n’a été communiqué pour le moment. « Les opérations d’échange de renseignements existent déjà. Les officiers ougandais viennent chez nous, nous allons chez eux, nous travaillons ensemble. Aujourd’hui, si des opérations doivent avoir lieu, ce sera dans le strict cadre des échanges de renseignements en cours », nuance une source gouvernementale congolaise.

« Il ne faut pas oublier que les ADF sont une menace commune. Si nous devons progresser vers une stratégie conjointe pour lutter contre les groupes armés, cela sera dans l’ordre normal des choses », ajoute néanmoins cette source qui assure « qu’avant d’envisager un quelconque déploiement de troupes, il y a des travaux qui se font en amont, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Le jour où il y aura une décision, il y aura une annonce officielle. »

Sujet sensible

Les autorités congolaises avancent avec précaution car le sujet reste très sensible, notamment vis-à-vis de l’opinion congolaise. L’historique de l’implication d’armées étrangères en RDC est en effet marqué par plusieurs épisodes tragiques, à commencer par la célèbre guerre des six jours, à Kisangani, où militaires ougandais et rwandais s’étaient affrontés entre le 5 et le 10 juin 2000.

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Le sujet de la mutualisation des forces avec les voisins de la RDC a été remis sur la table dès le début du mandat de Félix Tshisekedi. En octobre 2019, un projet d’état-major intégré, impliquant, aux côtés de l’armée congolaise, les armées de l’Ouganda, du Rwanda, du Burundi et de la Tanzanie avait ainsi été évoqué. Plombé à la fois par les réticences internes, tant politiques que sociales, ainsi que par les rivalités entre certains de ces voisins, le projet avait rapidement été abandonné pour laisser place à des mécanismes de renseignement conjoint.

Tensions entre Kigali et Kampala

La signature de cet accord de coopération intervient dans un contexte régional compliqué, marqué par l’exacerbation des tensions entre le Rwanda et l’Ouganda. En froid depuis plusieurs années, sur fond d’accusations mutuelles de déstabilisation, Kigali et Kampala ont tous les deux resserré leurs liens avec Kinshasa depuis le départ de Joseph Kabila de la tête de l’État. Ce rapprochement s’est surtout effectué dans l’optique d’un accroissement de la coopération sécuritaire.

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Celle-ci semble avoir rapidement progressé entre Kigali et Kinshasa, Paul Kagame et Félix Tshisekedi affichant régulièrement leur bonne entente. Sur le terrain, plusieurs chefs de la rébellion rwandaise des FDLR ont été abattus, avec dans plusieurs cas des accusations d’implication directe des militaires rwandais, même si Kigali l’a toujours nié.

Le Rwanda redoute-t-il désormais de voir son voisin et ennemi intervenir en RDC ? Paul Kagame accuse régulièrement Museveni, qu’il connaît depuis les années 1980, de soutenir des groupes rebelles qui lui sont hostiles. Dans le bras de fer régional qui se joue entre les deux hommes, le projet ougando-congolais de construction d’une route commerciale contournant le Rwanda est l’un des sujets de crispation. Conclu en Ouganda en juin 2021, ce projet concerne trois axes routiers de plus de 200 km : Kasindi-Beni, Beni-Butembo et Bunagana-Rutshuru-Goma.

Paul Kagame a également effectué un déplacement express à Kinshasa, le jeudi 25 novembre, à la veille du feu vert accordé par Tshisekedi à Museveni

Il semble en tout cas que le président congolais a pris soin d’informer son voisin rwandais qu’il s’apprêtait à autoriser les forces ougandaises à intervenir. Quelques jours après sa visite du 5 novembre dernier à Kampala, le chef d’État-major congolais, Célestin Mbala, a effectué une visite à Kigali. Un déplacement qui faisait suite à l’attaque d’éléments du M23, attribuée par l’armée congolaise au Rwanda. Paul Kagame a également effectué un déplacement express à Kinshasa, le jeudi 25 novembre, à la veille du feu vert accordé par Félix Tshisekedi à Yoweri Museveni. Officiellement, le président rwandais était venu pour participer au sommet sur la masculinité positive. Mais sa présence avait pour tous quelque chose d’exceptionnel : la venue de Paul Kagame dans la capitale congolaise est rarissime. La dernière fois, c’était lors des obsèques d’Étienne Tshisekedi, en 2019.