Politique

Âge des présidents : l’insurmontable grand écart, par François Soudan

Les dirigeants africains ont en moyenne quarante ans de plus que leurs concitoyens. Un écart qui s’explique aussi par des pesanteurs culturelles.

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Mis à jour le 30 novembre 2021 à 14:33
François Soudan

Par François Soudan

Directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Le président Paul Biya en décembre 2020. © MABOUP

C’est une médaille d’or sans éclat dont l’Afrique se passerait volontiers. Celle de l’écart entre l’âge moyen de sa population et celui de sa classe dirigeante : plus de 40 ans, contre 30 en Asie et en Amérique latine, 20 en Europe et en Amérique du Nord.

Un phénomène avant tout subsaharien

En cette fin de 2021, le continent le plus jeune au monde compte dans ses palais les trois chefs d’État élus les plus anciens de la planète : Teodoro Obiang Nguema (au pouvoir depuis 1979), Paul Biya (1982) et Yoweri Museveni (1986). Parmi les plus âgés aussi, respectivement 79, 88 et 77 ans.

Quand on sait que les plus de 70 ans représentent à peine 3 % de la population africaine globale, on mesure mieux ce que ce grand écart implique en matière de représentativité et de gouvernance. Même si ce phénomène concerne aussi une partie du Maghreb (le président Abdelmadjid Tebboune a 75 ans, alors que l’âge médian des Algériens est de 29 ans), il est avant tout subsaharien et plus spécifiquement d’Afrique centrale.

Patriarcat, droit d’aînesse et séniorité

Considérer que la longévité au pouvoir ne s’explique que par les subterfuges politiques dont usent et abusent des hommes forts à la tête d’États faibles serait à cet égard une erreur, ou plus exactement une vision borgne. Les pesanteurs culturelles jouent aussi leur rôle et elles touchent tous les acteurs de la vie politique.

Mourir au pouvoir, mourir ministre, mourir chef d’un parti d’opposition sont l’expression dans le champ politique de sociétés où le patriarcat, le droit d’aînesse et la séniorité écrasent les aspirations des cadets.

Ce n’est pas tant l’argent ou le pouvoir qui motivent ces vétérans vissés sur le front que ce que signifie le statut d’ancien combattant : une petite mort sociale

Si les trois chefs d’État précités n’ont manifestement aucune intention de dételer, il en va de même d’un Laurent Gbagbo, d’un Henri Konan Bédié, d’un John Fru Ndi ou même d’un Abdoulaye Wade. Dans des pays où le mot retraite est pour un homme politique synonyme de perte de reconnaissance, d’honneurs rendus et d’avantages perçus, bref d’enterrement vivant aux yeux de sa propre communauté, nul ne s’étonne de voir des sénateurs octogénaires et des ministres de la Jeunesse sexagénaires. Ce n’est pas tant l’argent ou le pouvoir qui motivent ces vétérans vissés sur le front que ce que signifie le statut d’ancien combattant : une petite mort sociale.

Syndrome de Stockholm collectif

Cet autre plafond de verre posé comme un couvercle sur les aspirations d’une jeunesse de plus en plus impatiente d’accéder aux responsabilités est donc autant culturel que politique ou policier. Il explique (en partie) la fuite des cerveaux. Il explique aussi, parmi d’autres raisons, pourquoi dans un pays comme le Cameroun, où soixante-neuf ans séparent l’âge médian de la population de celui du capitaine, la soumission au pouvoir en place est ce qu’elle est. Comme si tout un peuple était enfermé dans une sorte de syndrome de Stockholm collectif.