Politique

Mali – Florence Parly : « Sur leurs liens avec Wagner, les Russes ne trompent personne »

L’arrivée possible de mercenaires russes à Bamako, le jeu d’Assimi Goïta, la montée du sentiment anti-français, les actes posés par Mahamat Idriss Déby Itno au Tchad… Entretien avec la ministre des Armées d’Emmanuel Macron.

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Mis à jour le 26 novembre 2021 à 18:33

Florence Parly au ministère des Armées, le 23 novembre 2021 © François Grivelet pour JA

Alors que la présidentielle française approche à grand pas, l’heure du bilan a bientôt sonné pour Emmanuel Macron. Et en matière de politique africaine, c’est peu dire que les questions de défense et de sécurité ont dominé les débats – même si le pensionnaire de l’Élysée s’est évertué, durant son mandat, à essayer d’ouvrir d’autres horizons dans les relations entre la France et les pays du continent.

Évidemment, la situation au Sahel et l’opération Barkhane ont souvent été au centre des préoccupations. Environ 5 000 soldats déployés dans cinq pays, soit la plus grosse « opex » (opération extérieure) française depuis le début des années 2000. Le tout pour un résultat mitigé, alors que les groupes jihadistes ne cessent d’étendre leur influence dans le Sahel et de déstabiliser la région.

À son arrivée au pouvoir, en mai 2017, Emmanuel Macron avait initialement choisi Sylvie Goulard pour remplacer l’incontournable Jean-Yves Le Drian au ministère des Armées. Mais l’intéressée, impliquée dans une affaire plombant son parti, le Modem, avait finalement démissionnée au bout d’un mois. Pour lui succéder, le chef de l’État avait alors misé sur une autre femme : Florence Parly.

Le choix de cette haute fonctionnaire rigoureuse, pas spécialement connue pour son appétence militaire, avait d’abord surpris, y compris au sein de l’armée. Puis l’ancienne secrétaire d’État au Budget (2000-2002), passée par la direction d’Air France et de la SNCF, a progressivement imposé sa patte. Pas à la manière d’un Le Drian, à tu et à toi avec nombre de chefs d’État africains. Mais assez pour s’attirer la confiance des militaires et surtout de son patron qui, au final, l’a maintenue à son poste stratégique au fil des remaniements.

En cette fin novembre, la ministre française des Armées reçoit dans son bureau de l’Hôtel de Brienne. Arrivée potentielle des mercenaires russes de Wagner au Mali, relations tendues avec la junte au pouvoir à Bamako, réorganisation du dispositif militaire français au Sahel… Pendant une heure, elle a répondu aux questions de JA.

Après Paris et Bruxelles, c’est au tour des États-Unis de mettre en garde les autorités maliennes contre un recours aux mercenaires russes de Wagner. Pensez-vous Bamako toujours capable de signer un tel accord ?

Tout est fait pour éviter une situation qui serait profondément dommageable pour le Mali et sa population. La pression diplomatique est très forte. Le 9 novembre, nous avons remis une lettre signée par douze pays européens au ministre de la défense malien, lui indiquant que la présence de Wagner aurait des conséquences sur la présence de la communauté internationale au Mali.

Vous a-t-il répondu ?

Pas pour l’instant.

La présence de Wagner pourrait être une forme d’assurance permettant à la junte de prolonger la transition

Quelles seraient ces conséquences ?

La France n’est pas seule au Mali et nous en déciderons en lien avec nos partenaires. Mais il est certain que la présence de Wagner serait inacceptable.

Les tractations entre les autorités maliennes et Wagner ne sont-elles pas d’abord un moyen pour la junte – et en particulier pour Assimi Goïta – de rester au pouvoir ?

Je ne suis pas dans la tête de la junte malienne, mais il n’est pas interdit de penser que la présence de Wagner serait aussi une forme d’assurance permettant une prolongation de la transition.

Le colonel Sadio Camara, votre homologue, est considéré comme l’un des principaux partisans de l’option Wagner. Vous méfiez-vous de lui plus que des autres ?

Je l’ai rencontré à plusieurs reprises, notamment lors de mon dernier déplacement à Bamako. Il m’a indiqué qu’aucune décision n’était prise concernant un recours à Wagner. J’attends que les actes soient conformes aux paroles. Cette conversation m’a aussi permis d’évoquer avec lui ce que les mercenaires de Wagner font en Centrafrique. Ils y commettent des exactions contre les civils et y privent l’État de la plupart de ses ressources dans une logique de prédation. Ils n’y ont pas fait la démonstration éclatante de leur efficacité. Je ne vois pas comment ce qui produit des catastrophes dans un pays pourrait produire des miracles dans un autre.

Nous avons eu des échanges extrêmement directs avec nos interlocuteurs russes

Les autorités russes continuent de dire qu’elles n’ont aucun lien avec Wagner. Le Kremlin joue-t-il double-jeu ?

C’est une rhétorique bien connue de la part de Moscou que de sans cesse nier tout lien avec Wagner. Mais il se trouve que c’est une société liée à la Russie, dont les mercenaires sont pour l’essentiel d’anciens soldats russes qui utilisent des équipements et des moyens de transport pour certains mis en œuvre par l’armée russe. Donc ils peuvent nier l’évidence, y avoir intérêt politiquement, mais cela ne trompe personne.

Si vous êtes convaincue que Wagner est lié à l’État russe, pourquoi ne pas taper plus fermement du point sur la table ?

Nous avons eu des échanges extrêmement directs avec nos interlocuteurs russes, que nous avons reçus à Paris le 12 novembre avec mon collègue Jean-Yves Le Drian.

Toujours au Mali, il est très probable que les élections ne se tiendront pas en février. Pourquoi êtes-vous opposée à tout report ?

La Cedeao elle-même a rappelé de façon très vigoureuse que des engagements avaient été pris concernant l’organisation d’élections, et tout le monde souhaite que les engagements pris soient tenus. C’est l’intérêt démocratique du Mali et aussi une question de principe.

La France prendra-t-elle des sanctions si ce calendrier n’est pas tenu ?

Les Européens ont déjà décidé de sanctions à l’encontre de tous ceux qui s’opposeraient au bon déroulement de la transition, ainsi qu’à l’encontre de Wagner. Nous voulons éviter que le processus de transition vers un pouvoir civil soit entravé.

En 2013, la France avait pesé de tout son poids pour que les élections se tiennent à date, alors que des voix s’élevaient, au Mali, pour dénoncer un calendrier trop serré au regard du contexte sécuritaire et politique. On a vu le résultat quelques années plus tard…

Ce n’est pas parce que des élections ont été organisées en 2013 dans le respect du calendrier prévu que le pouvoir a été renversé à Bamako en 2020. Les responsables élus ont fait des choix, des bons, des mauvais… C’est ainsi.

Les autorités maliennes assurent pourtant qu’elles sont souveraines. N’est-ce pas le cas ?

L’État malien est en effet souverain mais cette junte, issue d’un double coup d’État, ne bénéficie pas de la légitimité conférée par l’élection.

Sur le terrain, la coopération militaire avec les forces armées maliennes pâtit-elle de ces tensions entre Paris et Bamako ?

Il y a une grande différence entre nos relations sur le plan politique et nos relations sur le plan militaire. Sur le plan militaire, elles sont denses et efficaces, de fraternité d’armes. Les forces armées françaises et maliennes sont engagées côte à côte face au même ennemi terroriste. Dans le cadre de la transformation de Barkhane, nous avons par exemple organisé de façon très professionnelle et coordonnée le transfert de l’emprise de Tessalit aux forces armées maliennes il y a quelques jours.

Entre 2 500 et 3 000 soldats français resteront déployés au Sahel

Aujourd’hui, les forces armées maliennes (FAMa) sont-elles prêtes à prendre le relais ?

C’est tout le sens de l’action que nous menons avec nos partenaires : permettre, étape après étape, aux forces armées maliennes d’être de plus en plus autonomes. Évidemment, cela ne se fait pas du jour au lendemain. Mais des étapes sont progressivement franchies. Nous avons construit un continuum qui va de la formation initiale des FAMa jusqu’à la task force Takuba, au sein de laquelle des soldats européens accompagnent au combat des unités maliennes, en passant par leur entraînement et leur équipement. Les choses se structurent et elles progressent.

Nous continuons aussi à lutter contre le terrorisme au Sahel. Nous avons réussi à atteindre les chefs des grandes organisations terroristes présentes dans la région. Depuis que, en 2020, nous avons neutralisé Abdelmalek Droukdel, le numéro un d’Aqmi [Al-Qaïda au Maghreb islamique], nous avons réussi à neutraliser les numéros un, deux et trois de l’État islamique [EI] au Sahel.

Des soldats français de la force Barkhane et des soldats des Forces armées maliennes lors de l’opération Eclipse, au Sahel, en janvier 2021 © Frederic Petry / Hans Lucas /AFP

Des soldats français de la force Barkhane et des soldats des Forces armées maliennes lors de l’opération Eclipse, au Sahel, en janvier 2021 © Frederic Petry / Hans Lucas /AFP

Où en est la « transformation profonde », selon vos termes, de l’opération Barkhane ?

Nous en sommes exactement là où nous pensions nous trouver. Nous avions dit que nous nous désengagerions de trois emprises dans le nord du Mali d’ici la fin de l’année. Nous avons commencé par nous désengager de celle de Kidal, que nous avons transférée à la Minusma. Il y a quelques jours, celle de Tessalit a été confiée aux FAMa. Et nous commençons à opérer notre désengagement de Tombouctou, qui sera effectif à la fin de l’année.

Concrètement, combien de soldats français vont quitter le Sahel d’ici l’année prochaine ?

Une fois la transformation de Barkhane achevée, entre 2 500 et 3 000 soldats français resteront déployés au Sahel.

Cette « transformation » n’est-elle pas un retrait qui ne dit pas son nom ?

La France ne se retire pas du Sahel. Elle y gardera une présence très significative qui se comptera en milliers de soldats. Mais je rappelle que notre présence est conditionnée à un élément essentiel : la volonté des États qui, comme vous l’avez rappelé, sont souverains. Nous ne sommes là qu’à leur demande. Je le rappelle car c’est un codicille qui est parfois considéré comme secondaire alors qu’il est tout à fait essentiel.

La Côte d’Ivoire, le Togo, le Bénin et les autres pays du Golfe de Guinée sont des cibles potentielles pour les jihadistes

Qu’est-ce qui va changer dans le futur dispositif ?

Le président de la République l’a expliqué à ses partenaires sahéliens il y a déjà plusieurs mois. Nous voulons faire plus de coopération tout en continuant nos actions de lutte contre le terrorisme.

Les groupes jihadistes sahéliens étendent leur rayon d’action de plus en plus vers le sud. Comment stopper leur avancée ?

C’est une préoccupation majeure. Ces groupes terroristes, en particulier le GSIM, cherchent à s’infiltrer à travers les frontières nord des pays côtiers du Golfe de Guinée. Nombre d’entre eux ont mobilisé leurs forces de sécurité à leurs frontières et nous sommes prêts à échanger avec eux sur les moyens de lutter contre cette expansion.

La Côte d’Ivoire est particulièrement concernée. Êtes-vous inquiète pour ce pays plus que pour d’autres ?

Il y a la Côte d’Ivoire, mais aussi le Togo, le Bénin et les autres pays du Golfe de Guinée qui constituent des cibles potentielles. Il y a encore quelques mois, ces pays n’étaient pas des zones où les groupes terroristes menaient des attaques : il s’agissait davantage de zones de repli que de terrains d’opérations. Les choses ont changé et ces pays doivent s’y préparer.

Ces derniers jours, un convoi de l’armée française a été bloqué par des manifestants au Burkina Faso alors qu’il tentait de gagner le Niger. Où est-il maintenant ?

Le convoi est à nouveau en mouvement. C’est une bonne nouvelle et je remercie les autorités burkinabè pour leur aide. Cet épisode montre bien une chose : nos adversaires usent de la désinformation, à travers l’utilisation massive des réseaux sociaux. Le blocage de notre convoi est le résultat d’une action de désinformation plus large dont l’objectif est assez simple : faire partir la communauté internationale des pays concernés.

La transition au Tchad semble plutôt bien engagée. Au Mali, on n’en prend pas le chemin

Cet épisode illustre la montée du sentiment anti-français au Sahel. L’armée française doit-elle continuer à jouer un rôle dans une région où elle est de moins en moins la bienvenue ?

Le discours anti-français dit qu’elle est de moins en moins la bienvenue. Pour ma part, j’en reviens à des considérations simples : est-ce que les autorités des pays du Sahel souhaitent que la France et ses partenaires continuent à lutter contre le terrorisme ? Ce n’est pas nous qui avons la réponse, ce sont elles.

Emmanuel Macron s’est rendu au Tchad pour les obsèques d’Idriss Déby Itno, légitimant la prise de pouvoir de son fils, Mahamat Idriss Déby Itno, alors qu’il se montre très ferme à l’égard des putschistes maliens. Pourquoi ce double discours ?

Le chef de l’État s’est rendu à N’Djamena pour les obsèques du président Déby. C’était une marque de reconnaissance du rôle qu’a joué le Tchad pour la stabilisation de la région. Ce pays est engagé sur de très nombreux fronts, et participe activement au G5 Sahel. Le président Déby a été un partenaire très engagé au côté de la France dans la lutte contre le terrorisme. Par ailleurs, le régime de transition au Tchad découle du décès du président Déby et non d’un coup d’État.

Mahamat Idriss Déby, à N’Djamena, le 11 juin 2021. © Vincent Fournier pour JA

Mahamat Idriss Déby, à N’Djamena, le 11 juin 2021. © Vincent Fournier pour JA

Et son fils bénéficie aujourd’hui d’une forme de bienveillance de la part de Paris…

Vous parlez de bienveillance mais la seule chose qui compte ce sont les actes. Il y a à N’Djamena une transition qui a pris des engagements. La seule chose que la France regarde, c’est la manière dont ils sont tenus. Il n’y a pas d’un côté de la bienveillance et de l’autre de la malveillance. Il y a, pour l’instant, des faits qui laissent penser que la transition au Tchad est plutôt bien engagée, même s’il est encore tôt pour se prononcer de façon définitive. Au Mali, on n’en prend pas le chemin.

L’Algérie a interdit le 3 octobre le survol de son espace aérien aux avions militaires français. Y a-t-il eu des discussions avec Alger depuis cette décision ?

Cette interdiction de survol est maintenue, avec une exception : les évacuations médicales. Nous regrettons cette situation, qui ne remet cependant pas en cause le bon déroulement de nos opérations, mais qui les rend plus compliquées et plus coûteuses.

Iyad Ag Ghaly provoque une instabilité profonde au Mali et constitue une menace pour la population

La France a neutralisé plusieurs chefs jihadistes au Sahel ces derniers mois mais le principal d’entre eux, Iyad Ag Ghaly, continue à vous échapper. Continue-t-il à bénéficier d’une protection des services algériens ?

Tout ce que je peux dire est que Iyad Ag Ghaly, qui est à a tête du GSIM, est responsable d’une situation terrible pour le Mali, qu’il provoque une instabilité profonde et qu’il constitue une menace pour la population.

Est-il toujours considéré comme une cible ?

Oui, au même titre que les autres chefs terroristes que nous poursuivons.

De nombreux dirigeants maliens plaident, eux, pour l’ouverture de négociations. Cette différence d’approche ne pose-t-elle pas problème ?

Je n’ai pas le sentiment que les autorités maliennes aient décidé d’engager un dialogue formel avec ces responsables terroristes. Et c’est tant mieux.

Nos confrères de Disclose ont enquêté sur la coopération anti-terroriste entre Paris et Le Caire. Leurs conclusions sont édifiantes : cette coopération est détournée à des fins de lutte contre la contrebande à la frontière égypto-libyenne et a conduit à des exécutions extra-judiciaires. Pourquoi ne pas avoir cessé toute collaboration ?

Tout ce que vous affirmez reste à vérifier. Je vais donc reformuler à partir de ce que je sais. Oui, nous avons une coopération avec l’Égypte dans le domaine de la lutte contre le terrorisme. Elle concerne notamment le domaine du renseignement. Pour le reste, tout ce qu’affirme Disclose mérite de faire l’objet d’investigations et c’est pourquoi j’ai demandé à ce qu’une enquête soit diligentée par le chef d’état-major des armées. Si les faits étaient avérés, ce serait grave.