Politique

Mali : ancien soutien d’IBK, Bakary Togola risque la perpétuité

Accusé d’avoir détourné près de 10 milliards de francs CFA, le « roi du coton » risque la prison à perpétuité. La Cour d’assises spéciale doit dire, ce vendredi, s’il est jugé coupable ou non.

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Par - à Bamako
Mis à jour le 25 novembre 2021 à 18:14

Bakary Togola à Bamako, en janvier 2019. © DR / Copie d’écran Facebook Bakary Togola

Le temps judiciaire n’est pas le temps politique. Le procès qui s’est ouvert lundi 22 novembre devant la Cour d’assises spéciale pour les crimes économiques, dans une salle d’audience bondée, semblait, de fait, en décalage. Le procès d’un monde depuis profondément bouleversé par les coups d’État successifs.

Principal accusé à la barre, Bakary Togola, leader paysan reconnu, acteur économique incontournable dans le secteur de l’or blanc malien, et ancien soutien déclaré de l’ex-président Ibrahim Boubacar Keïta. Accusé du détournement de près de 10 milliards de francs CFA (15 millions d’euros) dans le cadre de l’affaire dites des « ristournes de la Confédération des sociétés coopératives des producteurs de coton », Togola était, à l’époque des faits, à la fois président de l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture (Apcam) et de la Confédération des sociétés coopératives des producteurs de coton (C-SCPC).

Au cœur de l’enquête, le versement par la Compagnie malienne pour le développement des textiles (CMDT) à la C-SCPC de 13,4 milliards de francs CFA entre 2013 et 2019. Sur cette somme, destinée à la formation et la mise à niveau des membres de 7 700 coopératives de cotonculteurs, 9,4 milliards ont tout bonnement disparu des livres de comptes. Et pour l’accusation, « un faisceau d’éléments accrédite suffisamment la thèse du détournement d’une partie substantielle de ce montant par Bakary Togola. »

Homme blessé

Pendant plus de deux heures, ce dernier s’est employé à démentir ces accusations lors de son audition, mardi 23 novembre, au lendemain d’une première journée de procès poussive, consacrée aux batailles de procédures. Boubou blanc immaculé, c’est en homme blessé qu’il a fait face à ses juges. Sous le feu des questions, l’ancien patron des cotonculteurs maliens l’assure : on s’est joué de lui. « Pour moi, il n’y a pas eu de détournement, car je n’ai reçu aucune plainte de la part d’aucune fédération », s’est justifié Bakary Togola. Et d’ajouter que, si détournement il y avait eu, il n’en était pas responsable. « Je suis illettré, je ne faisais que signer, a-t-il notamment assuré. Je n’ai jamais été à la banque pour une quelconque opération de retrait d’argent. »

Trahi par ses collaborateurs, il l’aurait aussi été par ses supposés « amis » politiques. « En dehors de mes agents, j’ai été trahi par Boubou Cissé [alors Premier ministre d’IBK, NDLR], simplement parce que j’ai refusé de signer un papier concernant la montée du prix d’engrais, affirme encore Togola aux juges. Boubou m’a dit : “Tu vas voir !”… Et quelques jours plus tard, j’ai été interpellé au pôle économique et financier ».

À l’époque, ce n’est autre que l’actuel ministre de la Justice, Mamadou Kassogué, alors à la tête du parquet financier, qui avait mené la charge. Alerté par une lettre anonyme adressée à ses services en mai 2019, le procureur à la réputation d’incorruptible avait ouvert une enquête pour des faits de « corruption » et de « détournements de deniers publics ». Et le placement en détention provisoire de ce leader paysan, le 13 septembre 2019, avait fait grand bruit à Bamako.

Coton et politique

C’est qu’avant de se hisser à la tête de l’APCAM, Bakary Togola s’était construit une légende de self-made-man. Homme aux affaires florissantes, il s’était aussi lancé en politique en devenant le quatrième vice-président du Parti pour le développement économique et social (PDES), proche du défunt Amadou Toumani Touré (ATT). Soutien affiché de l’ancien président malien – il avait été de ceux qui plaidaient en faveur d’un troisième mandat d’ATT, avant le putsch de mars 2012 mené par le capitaine Amadou Haya Sanogo –, il s’était ensuite rapproché d’Ibrahim Boubacar Keïta, rejoignant le Rassemblement pour le Mali (RPM). Lors de la présidentielle de 2018, Togola fut parmi les principaux soutiens d’IBK. « Vous avez le soutien de tous les paysans. Vous pouvez dormir tranquille pour 2018 », avait-il notamment lancé.

Un soutien qui lui a d’ailleurs été rappelé à la barre, mardi. Le président de la Cour d’assises a notamment souligné que, lors de leurs investigations, les enquêteurs avaient mis la main sur un carton rempli de documents signés par Bakary Togola pour des locations de véhicules, des frais de carburant et des per diem liés à la campagne du président déchu.

Bataille de procédure

Si Bakary Togola a plaidé l’innocence par l’ignorance, ses avocats ont également joué la carte de la nullité de procédure. Dès lundi, le procès avait été suspendu : deux des douze coaccusés de Bakary Togola n’étaient pas présents. Mercredi, l’audience a de nouveau été interrompue après que les procès-verbaux des auditions de deux autres coaccusés devant le juge d’instruction étaient introuvables.

« C’est une raison de nullité », a plaidé Me Saïbou Togola, avocat de Bakary Togola, dénonçant « un procès à la va-vite ». L’avocat, qui plaide l’acquittement pur et simple de son client, a également regretté que certains des éléments qu’il avait amenés au dossier aient été écartés. « Si le juge conteste la sincérité de certaines pièces justificatives produites, le minimum, c’était de faire des investigations, d’autant que ces pièces contiennent les noms de personnes qui n’ont pas été interrogées », a-t-il regretté.

Le roi du coton malien, qui avait bénéficié d’une mesure de remise en liberté provisoire en avril dernier, comparaissait libre lors de ce procès. Si les juges de la Cour d’assises spéciale le juge coupable ce vendredi, il encourt la prison à perpétuité.