Culture

Lilia Hassaine : « Entre la France et l’Algérie, le travail de mémoire n’a pas encore été fait »

Mis à jour le 27 novembre 2021 à 17:55

Lila Hassaine, le 30 septembre, à Paris. © JOEL SAGET / AFP

Avec « Soleil Amer », son second roman, Lilia Hassaine se penche sur la condition humaine et l’environnement social qui l’entoure, en y ajoutant brillamment une dimension historique. Elle était en lice pour le Prix Goncourt. Rencontre.

Deux livres, deux ambiances. Lilia Hassaine, auteure et journaliste française d’origine algérienne de la troisième génération, a été remarquée avec son premier roman, L’Œil du paon, en 2019. Héra, une jeune femme innocente était contrainte de quitter son île et se heurtait de plein fouet à la vie parisienne. Dans Soleil Amer, il est aussi question d’un départ, celui d’une famille algérienne pour la France en 1959 sur les traces du père, Saïd, parti quelques mois auparavant pour y travailler. C’est la genèse d’une saga ample et admirablement maîtrisée. Le titre, tiré du Bateau ivre d’Arthur Rimbaud, est un oxymore, figure de style qui consiste à allier deux mots de sens contradictoires. Il illustre le clair-obscur qui traverse le livre, les sentiments mêlés qui accompagne l’histoire de cette famille. Ainsi, Lilia Hassaine nous dévoile, sur trois générations, un chemin sinueux mais teinté d’espoir, de la wilaya de Setif à la cité d’une banlieue française.

Les premiers temps pleins de promesses dans les HLM sont suivis d’une lente dégradation. Les lieux déteignent sur les personnages à moins que ce ne soit l’inverse. Les parents donnent naissance à des jumeaux, Amir et Daniel. Ce dernier est élevé par Kader, le frère de Saïd, et Ève, sa femme. En secret, ce qui va avoir des conséquences insidieuses sur les destins fendus en deux. Soleil Amer est une fresque foisonnante qui comme son titre l’indique, réunit les extrêmes, le souffle romanesque et la sobriété du ton. Lilia Hassaine parle de la condition humaine, capte un environnement social et le situe dans sa dimension historique. Ce roman puissant a été sélectionné pour un bon nombre de prix, dont le plus prestigieux, le Goncourt. Si les mots de Lilia Hassaine sont doux-amers, sa parole est lumineuse : elle nous éclaire sur ses intentions d’écrivain et sur le regard qu’elle porte sur le monde. Les deux se rejoignent et n’empruntent aucun raccourci, l’apanage de la vraie littérature.

Jeune Afrique : Pouvez-vous raconter le cheminement qui vous a conduite à écrire ?

Lilia Hassaine : J’écris depuis toute petite parce que j’étais très solitaire. Je pouvais m’évader, inventer un autre monde. J’aimais lire, donc j’écrivais pas trop mal et j’avais de bonnes notes en rédaction. Quand on est encouragé et qu’on a de bons résultats, on est enclin à poursuivre. À 20 ans, j’ai postulé au Monde Académie, un programme qui proposait à des jeunes entre 18 et 25 ans, sans contact dans les médias, d’envoyer un article de presse de 12 000 signes. Mon papier était un roman-feuilleton entre littérature et journalisme. Il a été publié dans un blog et beaucoup de commentaires me réclamaient la suite. J’ai compris que j’avais peut-être un chemin à tracer en littérature.

Comment avez-vous franchi le pas du premier roman puis de Soleil Amer ?

J’ai mis à peu près quatre ans pour écrire L’Œil du paon, mon premier roman, parce que je n’étais pas sûre de moi. Auparavant, j’avais eu l’idée, inspirée de faits réels, de Soleil Amer. Je n’étais pas forcément prête à la raconter dans mon premier roman et même dans le deuxième, je pensais que ce serait autre chose, mais je n’arrêtais pas d’y penser.

Quelle est la part autobiographique de Soleil Amer ?

Je suis une petite-fille d’immigrés et à ce titre, j’avais des choses à raconter sur cette histoire avec mon regard. J’avais l’histoire de mes parents, de mes grands-parents. Je porte le regard de la troisième génération sur une histoire dont on ne parle finalement pas beaucoup.

Tous mes personnages sont construits en miroir

Vous avez situé votre roman entre 1959 et 1997. Pourquoi ?

Quand on parle de la banlieue, on parle des années 1990, parfois des années 1950. Les années 1960, 1970, 1980 ne sont pas forcément traitées en longueur. En parlant avec ma mère, je voyais tout ce que je pouvais faire de cette période, celle de son enfance. J’ai compris à quel point elle avait été déterminante et, forcément, la génération qui arrive devient le fruit de cette transmission. Je trouve que cela permet de comprendre encore mieux notre époque.

Votre livre parle de gémellité et de secret. Amir et Daniel, sont des frères jumeaux séparés à la naissance. Est-ce une allégorie de la relation France/Algérie ?

Je ne l’avais pas forcément élaboré comme ça mais effectivement, tous mes personnages sont construits en miroir. J’ai été intriguée par cette histoire des deux enfants de mère algérienne. L’un qui va être élevé par une femme française, l’autre dans sa famille algérienne. À travers eux, on devine toute cette relation si complexe qui se déploie entre l’Algérie et la France. On voit à quel point en France on parle énormément de l’Algérie, tout en disant que l’Algérie est obsédée par la France. Le travail de mémoire n’a pas été fait et il continue de ne pas être fait, malgré quelques avancées. Je le regrette. Pour le 17 octobre 1961, par exemple, j’ai regardé la cérémonie à la télé, enfin ce que j’ai pu en voir, car les chaînes d’info ne s’y sont pas intéressées. Il y avait vingt personnes autour d’une gerbe, pas un discours, pas un mot. Il faut arrêter de se voiler la face. Ça ne veut pas dire que du côté algérien, il ne s’est rien passé non plus, mais au moins il faut dire les choses.

L’histoire de la famille est-elle le reflet de celle des lieux où elle vit ?

La question de l’urbanisme est très intéressante. Quand quelqu’un grandit entre des murs en cité HLM, ce n’est pas que du béton, c’est du bruit aussi. On met des gens dans des endroits qui, à l’origine, étaient tout beaux, tout neufs. Ça allait parce qu’il y avait encore de la mixité sociale, des services publics. À partir du moment où il n’y a plus les écoles, où il n’y pas plus de centres de loisirs, où il n’y a plus de maisons des femmes, où les banlieues pavillonnaires ont leurs propres établissements scolaires, les cités HLM sont isolées. La distance qui sépare les banlieues de Paris est plus que kilométrique. Le message que renvoient les murs est signifiant. Les cités HLM sont faites dans un béton qui n’est pas destiné à durer. Au contraire, à Paris, on trouve de la pierre, des balcons en fer forgé, des matières nobles qui sont déjà des morceaux de patrimoine. On se rend compte qu’il y a une transmission, que l’appartement a été légué par la grand-mère, qu’il y a une gardienne qui en prend soin. On envoie un message aux gens en fonction de leurs lieux de vie.

On se retrouve à créer des tensions « interraciales » là où il y a la même souffrance sociale

Vous mettez en scène de façon savoureuse une famille bourgeoise de gauche. Pour vous, est-il pertinent de parler lutte des races, en plus de la lutte des classes ?

Je n’aime pas du tout ce mot. Je crois que fondamentalement, si on regarde de quoi souffrent les Français, ce sont de problèmes sociaux. Les enfants d’agriculteurs sont autant en souffrance que les enfants de banlieue. Sauf que ce sont des gens qui ne se rencontrent plus, donc ils ne font plus classe sociale. On est en train de faire croire à ces enfants du milieu agricole que des enfants vont prendre leur place parce qu’ils sont musulmans, qu’ils sont dans des ZEP où ils vont avoir accès à des bourses et pas eux. Eux qui appartiennent parfois à des classes moyennes vont être en colère contre des gens encore plus pauvres qu’eux. On se retrouve à créer des tensions « interraciales » là où il y a la même souffrance sociale.

Vous écrivez : « Notre mémoire ne devrait pas devenir une pierre qui nous tire vers le fond, mais une vie contenue dans la nôtre qui, par un jeu de poupées russes, donne de l’épaisseur au temps et de la perspective aux choses. » Donner de l’épaisseur au temps et de la perspective aux choses, est-ce votre ambition ?

Exactement. il y a quelque chose de nos parents qui reste en nous, des secrets qu’ils transmettent. Cette transmission du silence – car les non-dits se transmettent aussi – c’est aussi une manière de communiquer. Je pense que c’est un problème individuel, familial, collectif, qui prendra du temps. Et c’est ce que je dis à la fin du livre, je préfère regarder vers les cimes que vers la terre, parce qu’il y a l’avenir qui se prépare.

Une des leçons de votre roman est-elle que ce qui définit l’identité, c’est plutôt où l’on va plutôt que d’où l’on vient ?

L’identité est très mouvante. Entre frères et sœurs, on est très différents. Il y a des choses qui sont liées à la famille et il y a des identités qui se construisent par ailleurs. On a dénié aux gens leur individualité et leur caractère. On classe beaucoup : tu es arabe, c’est une identité. On parle d’immigration à la télé, c’est un mot, ça ne veut rien dire. Parfois il s’agit de migrants, parfois d’immigrés, parfois d’exilés, parfois de gens qui demandent le droit d’asile. On comprend que ce sont des gens un peu basanés qui viennent d’ailleurs en bateau mais c’est absurde. Dès qu’on se remet dans l’histoire individuelle – le rôle du roman – on se rend compte que les choses sont beaucoup plus complexes.

Quand on a ses parents enterrés sous un autre sol, il y a cette envie du retour

Celles qui transmettent la mémoire et qui portent les familles, ce sont des femmes. Avez-vous voulu écrire un roman féministe ?

C’est un mot derrière lequel on met tellement de choses que je ne sais plus trop ce qu’il veut dire. Evidemment, je ne vois pas comment on peut ne pas être féministe, c’est absurde, à moins de dire qu’on n’aime pas les femmes. Les mères sont celles qui ont porté beaucoup de choses, il y avait des hommes qui étaient parfois un peu démissionnaires parce qu’ils étaient fatigués. Ma mère m’a raconté comment les hommes ont construit des autoroutes avec des marteaux-piqueurs de 30 kilos, les oreilles non-protégées, sous la chaleur… Vers 50 ans, à ce rythme, on n’est plus apte à surveiller ses gosses. Ce sont souvent les mères qui allaient travailler, faire des ménages, prendre en charge la famille. Quand la mère va bosser et que le père n’est plus là, on a réuni toutes les conditions d’une catastrophe.

La honte, la discrétion, le renoncement traversent votre roman. Est-ce que ce sont des caractéristiques des populations immigrés ?

Sans doute. C’est une immigration qui s’est faite parce qu’on avait besoin de cette population, puis peu à peu, non. Ces gens ne savaient pas s’ils allaient retourner au pays, parce que quand on a ses parents enterrés sous un autre sol, il y a cette envie du retour. Il y a cette tension entre rester et partir, car les enfants sont nés ici. Cette génération a dû se faire discrète en France, comprenant que ça allait être compliqué de s’intégrer et que c’était aussi compliqué dans leur pays d’origine. Cette immigration a été mal « utilisée » : ils sont venus, on les a mis dans des foyers de travailleurs, ensuite on a compris qu’au bout de trois ans sans voir sa femme et ses enfants, ce serait difficile de les cadrer, donc on a fait venir femmes et enfants. Ce regroupement familial, dont on nous parle aujourd’hui, c’était un regroupement pour que les usines continuent de tourner. Giscard qui était un président de droite, n’avait pas à cœur de faire des bonnes œuvres.

Il n’y a rien de pire que de répondre à l’extrême-droite, qui est dans une logique d’exclusion, en faisant la même chose

La question du lieu de l’enterrement est-elle une question fondamentale dans l’identité ?

Oui, beaucoup de personnes de la première génération d’immigrés se sont fait enterrer en Algérie. Pour la deuxième, il y a plus de personnes enterrées en France et pour la troisième, ce sera encore plus. Encore une fois, ce sont des sujets dont on ne veut pas trop parler et quand c’est abordé, c’est par Zemmour, et c’est n’importe quoi.

Un élève dit à un moment : « Les Français, ils sont racistes ». Que répondriez-vous à un jeune qui vous dirait cela ?

On ne peut pas faire de généralités, sinon on ne s’en sort pas. Il n’y a rien de pire que de répondre à l’extrême-droite, qui est dans une logique d’exclusion, en faisant la même chose. Quand on parle de séparatisme, la vérité, c’est que ce sont des gens qu’on a séparés et je le montre dans le livre. Se séparer soi-même, c’est donner raison à ces gens qui pointent le séparatisme. C’est pourquoi je ne peux pas être communautariste car je crois profondément à cette communauté d’âmes, de gens qui s’entendent, tout en connaissant son histoire, en sachant pertinemment qu’il y a eu des dualités.

Soleil Amer de Lilia Hassaine, Gallimard, 158 pages, 16,90 euros