Politique

Algérie-France : fin de non-recevoir à la main tendue de Paris

Depuis deux mois, les motifs de dispute entre Alger et Paris se multiplient. La France a bien tenté ces dernières semaines d’apaiser les tensions, mais les autorités algériennes attendent davantage du président français.

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Par - à Alger
Mis à jour le 25 novembre 2021 à 14:13

Les présidents français et algérien Emmanuel Macron et Abdelmadjid Tebboune. © Montage JA : Romain Gaillard/REA ; Farouk Batiche/PPAGENCY/SIPA

La relation entre Alger et Paris a connu de multiples orages, auxquels ont succédé de modestes éclaircies. Mais cette fois, les responsables algériens n’en démordent pas : aucun signe de fléchissement de leur position, hors de la participation du ministre des Affaires étrangères, Ramtane Lamamara, à la conférence de Paris sur la Libye, le 12 novembre.

« Cela signifie que les deux pays peuvent continuer d’avancer sur certains dossiers comme celui la Libye, mais la crise entre Alger et Paris ne se réglera pas avant  le scrutin présidentiel français d’avril 2022 », estime une source diplomatique à Alger, qui fait remarquer que Ramtane Lamamra a médiatisé sur son compte Twitter ses rencontres avec la ministre libyenne des Affaires étrangères Najla al-Mangoush et son homologue saoudien le prince Fayçal Ben Farhan Al Saoud, en marge de la Conférence de Paris, mais pas « un mot sur un éventuel échange avec les autorités françaises ».

Point culminant de la crise entre l’ex-puissance coloniale et l’Algérie : les déclarations du président français Emmanuel Macron, rapportées le 2 octobre par le journal Le Monde, selon lesquelles le système « politico-militaire algérien » entretient « une rente mémorielle », servant aux Algériens « une histoire officielle » qui « ne s’appuie pas sur des vérités ».

De quoi irriter Alger, déjà fortement agacé par la réduction de moitié, fin septembre, du nombre de visas accordés aux Algériens. Depuis, Alger a rappelé son ambassadeur à Paris et interdit le survol de son espace aérien aux avions militaires français.

« Revenir sur ses propos »

Dans une interview à l’hebdomadaire allemand Der Spiegel début novembre, le président Tebboune a averti qu’il ne ferait pas « le premier pas » pour tenter d’apaiser les tensions provoquées par les propos d’Emmanuel Macron mettant en doute l’existence d’une « nation » algérienne avant la colonisation française. « Je n’ai pas de regret, Macron a rouvert un vieux conflit de manière inutile. Aucun Algérien n’accepterait que je contacte ceux qui nous ont insultés », a lancé le président algérien lors de son entretien.

Avec Macron, un terrain d’entente peut être trouvé », admet une source diplomatique algérienne

La tentative du ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, de renouer le dialogue en déclarant, le 16 novembre, regretter un « certain nombre de malentendus récents » et en affirmant que la France « a le plus profond respect pour la Nation algérienne et pour la souveraineté de l’Algérie », n’a pas atténué la colère d’Alger.

« Les autorités algériennes veulent surtout que le président Macron revienne sur ses propos sur la négation de l’existence d’une nation algérienne avant la colonisation française et ses critiques concernant la nature du système algérien », confie un consul algérien en poste dans un pays européen.

Mais le contexte électoral français n’est guère propice à la satisfaction de cette demande. « C’est pour cette raison qu’Alger refuse de s’engager dans des pourparlers en pleine surenchère électorale sur l’immigration et les questions mémorielles », poursuit notre source.

D’autant que les sujets de discorde et de tension entre les deux pays ne manquent pas : les harkis que l’Algérie refuse toujours d’accueillir sur son sol, la restitution des archives de la période coloniale et de la guerre d’Indépendance, le soutien de Paris au plan d’autonomie sous souveraineté marocaine pour le Sahara, alors que l’Algérie, allié du Polisario, défend l’option du référendum.

« La moins mauvaise option »

« Toutefois, Alger reste convaincu qu’Emmanuel Macron est la moins mauvaise option parmi les candidats à la présidentielle française qui ont une chance de l’emporter. Avec lui, un terrain d’entente peut être trouvé », tempère notre source diplomatique.

Car le propos tenu par le président français sur la profondeur historique de la nation algérienne a provoqué le courroux de l’ensemble des composantes de la société algérienne.

Abdelaziz Rahabi dénonce pour sa part “l’opportunisme” du président français

Abdelouahab Fersaoui, président du Rassemblement action jeunesse (RAJ), une association à la pointe de la contestation populaire contre le pouvoir, dissoute le 13 octobre sur décision du tribunal administratif d’Alger, estime que « la prétendue création de la nation algérienne par la colonisation est perçue par les Algériens comme une provocation et une insulte à leur mémoire collective ».

Le fond du problème réside, selon lui, dans le contentieux historique et mémoriel « très lourd qui ne cesse malheureusement d’être utilisé négativement par Alger et Paris, et qui est souvent instrumentalisé comme fonds de commerce électoral à l’approche de chaque scrutin présidentiel en France ».

L’ancien ministre de la Communication et ambassadeur, Abdelaziz Rahabi, dénonce, de son côté, « l’opportunisme » d’Emmanuel Macron et « ses contre-vérités historiques », alors que Karim Tabbou, coordinateur de l’Union démocratique et sociale, fustige une « assertion absurde » dénotant « du profond désarroi d’un homme qui, faute de gagner de grandes batailles, espère tout au moins gagner une bataille électorale ».

Quid de l’avenir des relations entre les deux pays ? « Dans l’intérêt de tous, les relations doivent être bâties sur l’intérêt partagé et un partenariat d’égal à égal dans le cadre du respect des souverainetés nationales, des valeurs de liberté et de démocratie », juge Abdelouahab Fersaoui.