Politique

Éthiopie : un pôle de stabilité régionale ébranlé ?

De plus en plus menacée par l’avancée de la coalition de rebelles tigréens et oromos, le pays dirigé par Abiy Ahmed pourrait voir son destin basculer et, avec lui, celui de toute la Corne de l’Afrique. Une sortie de crise est pourtant possible, si la communauté internationale favorise le dialogue sans prendre partie.

Mis à jour le 27 novembre 2021 à 17:32
Arnauld Akodjenou

Par Arnauld Akodjenou

Ex-représentant spécial adjoint du Secrétaire général des Nations unies en Côte d'Ivoire. Membre de la Fondation Kofi Annan

Des manifestants pro-gouvernementaux voulant dénoncer les ingérences de l’Occident et du TPLF dans les affaires internes de l’Éthiopie, à Addis Abeba, le 7 novembre 2021. © Tiksa Negeri / REUTERS

Deuxième pays le plus peuplé d’Afrique derrière le Nigeria, l’Éthiopie compte plus de 116 millions d’habitants. Son tissu social est une mosaïque complexe, multi-ethnique et multi-religieuse, de communautés délicatement entremêlées depuis presque trois millénaires. Les mariages et les lignées inter-ethniques sont monnaie courante et peuvent être retracés sur plusieurs générations. Les Éthiopiens ont la particularité de chérir profondément leur patrimoine culturel commun tout en restant ouverts et accueillants envers l’étranger, même pendant les périodes les plus sombre de leur histoire.

Tribalisation du système politique

L’émancipation politique et économique de ce grand pays a inspiré tous les peuples d’Afrique. L’Éthiopie a vaincu le colonialisme fasciste italien en préservant sa souveraineté tout en aidant d’autres États sur le continent à accéder à la leur. La paix intérieure qui jusqu’ici y régnait et la contribution d’Addis-Abeba à celle de ses voisins constitue un apport essentiel à la stabilité de la sous-région. Enfin, l’Éthiopie accueille l’Union africaine et a connu ces dernières années une importante relance économique, symbolisée par le Grand Barrage de la Renaissance éthiopienne (GERD) entièrement financé par les Éthiopiens et qui devrait produire 6450 MW, ce qui en fait le plus grand projet hydroélectrique d’Afrique. La privatisation transparente et sans heurts majeurs des télécommunications, ainsi que celle d’autres secteurs économiques, témoigne des étapes franchies dans le cadre des réformes structurelles entamées depuis 2018.

« Le fédéralisme ethnique » a contraint les Éthiopiens à s’identifier par leur tribu sur leur carte d’identité nationale, à leur grand dam.

Le système de gouvernance éthiopien, connu sous le nom de « fédéralisme ethnique », est sans équivalent dans le monde. Institué par l’ancien Premier ministre Meles Zenawi, du Front populaire de libération du Tigré (FPLT), le système est inscrit dans la Constitution éthiopienne de 1995 et n’a fait l’objet d’aucune réforme depuis cette date. Théoriquement fondé sur le principe internationalement reconnu de l’autodétermination, il a été remanié afin de permettre un morcèlement des régions du pays sur une base ethnique, cela à des fins politiques profitables au FPLT. «Le fédéralisme ethnique » a contraint les Éthiopiens, pour la première fois, à s’identifier par leur tribu sur leur carte d’identité nationale, au grand dam de la plupart d’entre eux. Leur liberté de résidence et de circulation a été restreinte afin d’éviter qu’ils ne soient pris pour cibles dans des régions où ils ne font pas partie du groupe ethnique majoritaire.

Les Éthiopiens revendiquent la mise en place d’institutions nationales non-ethniques, ouvertes à tous. Cette demande, légitime, mérite d’être pleinement soutenue par la communauté internationale

De nombreux Éthiopiens sont profondément convaincus que la tribalisation de leur système politique est la cause profonde du conflit. Ils revendiquent la mise en place d’institutions nationales non-ethniques, ouvertes à tous. Cette demande, légitime, mérite d’être respectée et pleinement soutenue par la communauté internationale. Le gouvernement fédéral et le FPLT  déclarent tirer leur légitimité  des élections. S’il est vrai que des scrutins ont eu lieu dans les deux cas, il n’est pas raisonnablement honnête d’établir une équivalence constitutionnelle entre l’administration d’une région et celle d’un gouvernement fédéral. Si tel était le cas, rien n’empêcherait d’autre régions du pays, en cas de désaccord constitutionnel, de prendre les armes contre le gouvernement fédéral. L’acceptation d’un tel modus operandi rendrait sans doute tout pays ingouvernable, qu’il s’agisse des États-Unis d’Amérique, de la Suisse, de l’Espagne, du Nigeria ou de l’Éthiopie. La politique du deux poids deux mesures ne saurait devenir la panacée pour préserver l’unité et la souveraineté des États fédéraux.

Interminables luttes de pouvoir

Pour qui connait la complexité de cette crise constitutionnelle, ainsi que l’environnement et l’histoire de l’Éthiopie, il apparaît évident qu’il vaut plus opter pour des mécanismes de facilitation plutôt que pour la médiation. Il convient de souligner que la médiation internationale déployée jusqu’à présent se focalise sur la réconciliation des « élites politiques ».

L’époque des formules de partage de pouvoir exclusif entre des groupes armés est révolue et n’aura pas de légitimité auprès d’une majorité écrasante d’Éthiopiens.

Des efforts allant même jusqu’à vouloir ressusciter des coalitions politique défuntes à partir de l’étranger dans l’espoir de trouver une formule magique pour faire naître une initiative de paix endogène. Comme l’a reconnu Herman Cohen, ancien médiateur américain de la Conférence de Londres sur l’Éthiopie qui s’est tenue en 1991, toute approche qui diviserait le pouvoir entre des élites sans mécanisme de consultation populaire sera vouée à l’échec. L’époque des formules de partage de pouvoir exclusif entre des groupes armés est révolue et n’aura pas de légitimité auprès d’une majorité écrasante d’Éthiopiens. Le peuple ne tolérera vraisemblablement pas qu’on lui impose un gouvernement qu’il n’aura pas choisi. De la même manière qu’il refusait d’être empêché de construire son barrage. Un pacte entre des élites, sans feuille de route pour un dialogue inclusif avec toutes les populations à la base, entraînera des luttes de pouvoir interminables qui peuvent mener à terme à une fragmentation encore plus accélérée du pays. Il ne favorisera pas une paix durable, la recherche de la vérité ou n’entamera pas un véritable processus de réconciliation nationale.

Tentative d’ingérence

Hormis celle de l’Union africaine, toute  intervention, directe ou indirecte, risque d’être perçue comme une tentative voilée d’ingérence ou de mise à l’écart d’un gouvernement légalement et démocratiquement élu par plus de 32 millions d’électeurs éthiopiens. Pour sa part, le FPLT a déjà rejeté l’Union africaine, qu’elle soupçonne de partialité. Bien que l’ancien président nigérian Olessegun Obasanjo, envoyé spécial de l’UA pour la Corne de l’Afrique, ait été reçu à Mekele, une voie de sortie de crise réaliste ou pacifique n’est pas encore apparue. Alors que les combats font rage dans les régions Amhara, Afar et Oromo et que des sentiments anti-tigréens s’accroissent à travers le pays.

Tout en reconnaissant qu’un travail de fond est nécessaire à l’arrêt des combats, la communauté internationale n’a pris que peu de mesures pour tenter de donner la parole aux sociétés civiles locales de tous les groupes ethniques. Plutôt que de négocier des accords en coulisse entre des politiciens et des groupes armés, les forums de paix devraient et pourraient aborder, de façon impartiale, les « questions de légitimité » déjà évoquées. Une approche de facilitation pourrait alors permettre de passer de la méfiance à un dialogue inter-communautaire et intra-ethnique, celui-ci visant à initier,  dès à présentent, un processus de traitement de la crise constitutionnelle et de guérison nationale.

Chambres de résonance de la haine

Des poursuites judiciaires rapides contre tous les auteurs de violations des droits humains et un cessez-le-feu sont indispensables pour mettre fin aux cycles de violence et à l’impunité, et instaurer une paix juste et sans victorieux. Les acteurs internationaux doivent et peuvent également modifier leur discours pour contribuer à la réconciliation nationale et ne pas être des chambres de résonance de la haine ethnique propagée par les médias et les réseaux sociaux.

La solution à cette crise est certes politique, mais elle ne peut venir du renversement illégal ou violent d’un gouvernement élu

Les Éthiopiens ont exercé leurs droits civiques et politiques en élisant le gouvernement de leur choix, ce résultat doit être respecté par tous. La solution à cette crise est certes politique, mais elle ne passe pas par le renversement d’un gouvernement élu. De même, les actes de punition collective ou de vengeance visant les communautés tigréennes, amhara, oromo ou autres en raison de leur appartenance ethnique sont répréhensibles. Des forums locaux pour la paix – dirigés par les Éthiopiens, qui invitent les femmes, les jeunes et les anciens de tous les groupes ethniques à dialoguer entre eux pour reconstruire progressivement le tissu social –, amorceront sans aucun doute un long processus de réconciliation et de cohésion nationales.

Un processus de réconciliation qui commencera par la reconnaissance des torts passés et présents de toutes les parties, et non par le déni ou la reconnaissance partielle des erreurs des uns et des autres, à l’aune uniquement des tristes événements survenus depuis le 3 novembre 2020. Une paix locale, imaginée par les Éthiopiens et non imposée par les élites politiques et par l’extérieur,  est la seule voie viable vers une paix durable à laquelle aspire le peuple éthiopien, et qu’il mérite.