Politique

Maroc – Israël : une année qui a tout changé

Le ministre israélien de la Défense Benny Gantz est en visite au Maroc les 24 et 25 novembre, un an après le rétablissement des relations entre le Royaume et l’État hébreu. Bilan d’un processus de normalisation qui, malgré quelques lenteurs, a enregistré de nettes avancées.

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Mis à jour le 24 novembre 2021 à 11:48

Le ministre israélien de la Défense Benny Gantz, le 14 juin 2021, à Jérusalem. © EMMANUEL DUNAND/AFP

À quelques jours du premier anniversaire de la normalisation des relations entre le Maroc et Israël – scellée le 10 décembre 2020 –, Benny Gantz, ministre israélien de la Défense, se rend au Royaume ces 24 et 25 novembre. Il s’agit de la seconde visite d’un ministre israélien au Maroc, quelques mois après celle de Yaïr Lapid, chef de la diplomatie israélienne, le 11 août.

Un voyage officiel de 48h au cours duquel Yaïr Lapid s’était notamment entretenu en tête à tête avec le roi Mohammed VI et avait inauguré le bureau de liaison israélien à Rabat, vingt ans après sa fermeture.

Mais la visite de Benny Gantz est autrement plus lourde de sens dans un contexte de grandes tensions entre le Maroc et l’Algérie. Et démontre qu’un an après la normalisation entre les deux États, ce sont sans conteste les dossiers liés à la défense et à la coopération sécuritaire qui portent la nouvelle relation entre les deux pays.

La défense à tout prix

Alors que les Forces armées royales (FAR) marocaines ont déjà acquis une flotte de drones israéliens essentiellement destinés au renseignement et à la surveillance, elles devraient très prochainement recevoir quatre drones Hermès 900 « kamikazes », capables de servir pour des missions de reconnaissance et de combat.

Le 18 novembre, soit quelques jours avant la visite de Benny Gantz, le quotidien économique israélien Globes révélait l’achat par le Maroc du système Skylock Dome auprès de la firme israélienne Skylock Systems (groupe Avnon), qui détecte, vérifie et neutralise les drones. Sur place, Benny Gantz va rencontrer son homologue marocain Abdellatif Loudiyi, puis le chef de la diplomatie marocaine, Nasser Bourita.

Selon plusieurs sources, la visite de Gantz a deux objectifs : formaliser les relations militaires et sécuritaires entre les deux pays, et renforcer le « hard power » marocain avec la vente de nouveaux équipements : missiles à courte et moyenne portée, radars, chars et véhicules blindés, notamment.

En plus d’une étroite collaboration en matière de contre-espionnage, le Maroc et l’État hébreu ont signé en juillet dernier un accord de coopération dans le domaine de la cybersécurité. Les deux pays envisageraient aussi la mise en place, au Maroc, d’une usine bipartite de fabrication de drones de combat, avec le groupe Israel Aerospace Industries, pour leurs besoins respectifs, mais également pour l’export, le tout dans un contexte de défiance commune face à « l’axe Algérie-Iran ».

Les rumeurs d’une base commune à Melilla ? « Fake news », selon nos sources

Pour l’instant, les autorités marocaines n’ont pas confirmé l’information, mais la visite de Benny Gantz pourrait changer la donne. Dans ce flot d’informations, plusieurs médias ont aussi évoqué la possibilité pour le Maroc de s’offrir le fameux « Dôme de fer », un système de défense anti-missiles fabriqué par le fleuron israélien de l’industrie de l’armement, Rafael Advanced Defense Systems, qui coûte au bas mot 190 millions de dollars.

Un système certes très dissuasif, mais très onéreux et pas forcément adapté aux menaces concrètes sur le territoire marocain. Là encore, la visite du ministre de la Défense apportera certainement des réponses. Récemment, le journal en ligne El Español a évoqué la possibilité pour le Royaume et Israël de créer une base militaire commune à quelques kilomètres de l’enclave espagnole de Melilla, côté marocain. Plusieurs sources bien informées contactées par Jeune Afrique sont formelles : il s’agit d’une « fake news ».

La manne touristique

Le tout premier vol commercial direct entre le Maroc et Israël a eu lieu le 25 juillet dernier. Depuis, deux lignes directes entre Casablanca et Tel-Aviv, respectivement opérées par Israir et El Al, et cinq lignes directes entre Marrakech et Tel-Aviv, opérées par Israir, El Al et Arkia, ont été ouvertes. Les 4 et 5 octobre, à Boston, la Royal Air Maroc (RAM) et El Al ont signé un mémorandum commun afin de régir leurs relations et de créer deux hubs à l’aéroport Mohammed-V de Casablanca et à l’aéroport Ben-Gourion de Tel-Aviv.

Il faut dire que le Royaume compte beaucoup sur la manne touristique israélienne, qui pourrait représenter environ 200 000 visiteurs d’ici 2022, contre 50 000 pour l’année 2021. D’autant que les Israéliens d’origine marocaine représentent l’une des plus importantes communautés de l’État hébreu.

Depuis plusieurs années, le Maroc fournit de nombreux efforts dans la préservation et la restauration du patrimoine juif, et travaille à l’amélioration de son offre touristique. À Marrakech, par exemple, de plus en plus de professionnels du tourisme misent sur le « casher » pour attirer la clientèle. Tandis qu’à Agadir le Festival international Cinéma et Migrations consacrera sa 18e édition (13 et 18 décembre prochain) à la consolidation des liens entre le Maroc et Israël à travers la culture, dont le cinéma.

Mais l’État hébreu aura attendu le 25 octobre pour lever l’avertissement concernant les voyages au Maroc, en vigueur depuis plus d’une décennie, même s’il est encore conseillé aux Israéliens de « rester en état d’alerte » lorsqu’on se rend au Royaume.

Le député israélien Meir Masri a annoncé vouloir porter un projet de loi relatif à l’exemption de visas entre les deux pays

Et ses médias n’hésitent pas à faire du « bad buzz » autour de la « destination Maroc », à l’instar du reportage de la chaîne de télévision Channel 13, qui a vertement critiqué le système de cacheroute mise en place par les autorités marocaines et le président du Conseil de la Communauté juive de Casablanca, Serge Berdugo.

Le 11 novembre, Meir Masri, député à la Knesset, a annoncé vouloir porter un projet de loi, fruit d’une initiative israélo-marocaine, relatif à l’exemption mutuelle de visas entre les deux pays. « Il est honteux et inacceptable d’autoriser un Européen ou un Russe d’entrer en Israël sans visa et de demander un visa d’entrée à nos frères marocains », a-t-il d’ailleurs écrit sur Twitter.

Seulement, la Knesset ne dispose pas des prérogatives nécessaires pour légiférer sur ce sujet, et aucune exemption n’est prévue à ce jour, sauf pour les diplomates. Pour rappel, Abdellatif Laftit, ministre marocain de l’Intérieur, et son homologue israélien ont déjà évoqué la question au moment de la normalisation. En attendant, le 25 septembre, la toute première étudiante marocaine de confession musulmane a obtenu son visa pour étudier à l’école internationale Kfar HaYarok, à Tel-Aviv.

De la politique au business

Côté « business », les choses commencent à bouger doucement entre le Royaume et Israël. En mars, la CGEM, le patronat marocain, et IEBO, son pendant israélien, ont signé un accord de partenariat pour promouvoir les relations économiques et commerciales, et le développement technologique entre les deux pays. Amwell, leader mondial de la télé-médecine, devrait ainsi s’implanter au Maroc, selon une annonce du président du Conseil d’affaires Maroc-Israël, Steve O’Hana, le 26 octobre.

Globalement, les deux pays aspirent à dynamiser plusieurs secteurs communs : la santé numérique et les équipements médicaux, les technologies de l’eau, l’agro-technologie et l’agro-alimentaire, la communication et les technologies financières, les produits chimiques, les infrastructures, l’automobile, les énergies renouvelables vertes et l’aérospatiale. Vaste programme.

Depuis la normalisation, cinq groupes ministériels de travail virtuel, supervisés par les ministères des Affaires étrangères et de l’Intérieur des deux pays, balisent le terrain afin d’identifier des projets porteurs susceptibles d’attirer les investisseurs israéliens et de mettre en place un cadre juridique adéquat. Mais, pour l’instant, un accord de libre-échange Maroc-Israël n’est pas à l’ordre du jour et ne le sera pas avant plusieurs années, le temps de consolider les échanges économiques.

Depuis la normalisation, le volume des exportations israéliennes vers le Maroc est passé de 14,9 millions à 20,9 millions de dollars. Fin décembre 2020, les deux États ont signé leur premier accord économique, par lequel ils s’engagent à porter leurs échanges commerciaux à hauteur d’un demi-milliard de dollars par an.

De façon générale, les analystes politiques israéliens s’accordent sur le fait que le processus de normalisation entre le Maroc et l’État hébreu a enregistré certaines lenteurs, et ce malgré des avancées indéniables.

En cause, le changement d’administration aux États-Unis, les tensions géopolitiques au Maghreb et au Moyen-Orient, la pandémie, mais aussi le gouvernement marocain, dirigé par le PJD (islamiste) au moment de la normalisation et jusqu’aux élections du 8 septembre.

Aucun ministre marocain n’a encore effectué de visite officielle en Israël

Or le changement politique au Royaume apparaît comme une promesse de rebond pour la poursuite de la normalisation entre les deux pays. Pour rappel, l’été dernier, la délégation de Yaïr Lapid, ministre des Affaires étrangères, en visite au Maroc, n’avait même pas rencontré l’ex-chef de gouvernement, Saadeddine El Othmani.

Quant au bureau de liaison marocain à Tel-Aviv, prêt dès le 30 juin dernier et dirigé par le chargé d’affaires Abderrahim Beyyoudh, il n’a pas fait l’objet d’une inauguration officielle. Au moment du rétablissement des relations entre les deux pays, plusieurs sources israéliennes ont affirmé que ces bureaux de liaison deviendraient des ambassades au bout de quelques mois. Pour l’instant, ce n’est pas non plus à l’ordre du jour. D’ailleurs, aucun ministre marocain n’a encore effectué de visite officielle en Israël.