Politique

Algérie : FBI, détournement de fonds, parjure… micmac autour du prix décerné à la Grande mosquée d’Alger

La représentation diplomatique américaine a félicité les Algériens pour le prix d’architecture remporté par la Grande mosquée d’Alger. Problème : l’homme derrière le prix est une personnalité hautement polémique.

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Mis à jour le 23 novembre 2021 à 17:34

La Grande Mosquée d’Alger, troisième plus grande mosquée du monde, le 06 novembre 2020. © BILLAL BENSALEM/AFP

L’ambassade des États-Unis à Alger a-t-elle fait la promotion d’un architecte condamné par une cour fédérale de Chicago à la prison pour des faits de parjure, fraude et détournement de fonds ? Le 21 novembre, la représentation américaine à Alger annonce sur sa page Facebook que la Grande mosquée d’Alger, inaugurée en novembre 2020, a été sélectionnée comme l’une des meilleures réalisations architecturales au monde en 2021.

L’ambassade, qui félicite les Algériens pour cette récompense, indique que ce prix a été décerné par le Chicago Athenaeum Museum of Architecture and Design conjointement avec The European Centre for Architecture Art Design and Urban Studies.

Le Chicago Athenaeum Museum est un petit musée privé fondé en 1988 par Christian Narkiewicz-Laine

Aussitôt publiée, l’information est relayée par les sites et les médias algériens ainsi que sur les réseaux sociaux. Le buzz de cette reconnaissance à l’international a bien fonctionné. D’autant que c’est l’ambassade des États-Unis qui en a fait l’annonce et la promotion. De quoi s’agit-il exactement ? Qu’est ce que ce Chicago Athenaeum Museum ? Qui est derrière ce musée et que vaut vraiment ce prix ?

Initié en 2005, le prix a été décerné le 17 août 2021 par un jury de sept personnes et la cérémonie officielle de remise des prix s’est déroulée le 10 septembre à Athènes, en Grèce.

130 distinctions

Le jury est composé de Claudia Doná, critique d’architecture et design à Milan, Michael Grove, designer au sein du bureau japonais Sasaki, Falvio Manzoni, designer chez la firme automobile Ferrari, Vivian Lee, architecte au cabinet australien Woods Bagot, Dominic Dunn, architecte au cabinet américain Kohn Pedersen Fox Associates PC, David Tryba, fondateur du cabinet d’architecture américain Tryba Architects et Michael Calatrava, fondateur du cabinet de design Calatrava International LLC, à Dubaï.

Ce jury a donc décerné 130 distinctions à des bureaux d’architectures et de design qui ont réalisé des travaux d’architecture – bâtiments, musées, centres culturels, hôpitaux, librairies, édifices religieux, maisons individuels, écoles, showrooms, salles de spectacles – dans 35 pays.

Dans la catégorie édifices religieux, le jury a distingué le cabinet américain, Carrier Johnson + CULTURE pour la chapelle d’une église évangélique en Californie, les deux bureaux allemands KSP Jürgen Engel Architekten GmbH pour la mosquée d’Alger, le bureau sud-coréen Han Kook Architects, KACI International pour la réalisation d’un temple bouddhiste à Séoul, en Corée du Sud, le cabinet londonien Waugh Thistleton Architects pour la création d’un cimetière juif dans le nord de Londres et l’agence d’architecture mexicaine Dellekamp/Schleich qui a bâti un sanctuaire chrétien dans l’État de Morelos, au Mexique.

Situé à Galena, un comté de 3500 habitants dans l’État de l’Illinois, le Chicago Athenaeum Museum of Architecture and Design est un petit musée privé fondé en 1988 par Christian Narkiewicz-Laine, journaliste, poète, critique et architecte, originaire du Colorado. Le siège de ce musée est installé dans une ancienne distillerie de bière construite en 1885, date à laquelle l’État de l’Illinois a décrété la prohibition de l’alcool.

Narkiewicz-Laine est également directeur du… European Centre for Architecture Art Design and Urban Studies (dont le siège se situe à Dublin), l’organisme qui décerne le prix conjointement avec le Chicago Athenaeum Museum. Ces distinctions accordées annuellement par le Chicago Athenaeum et le European Centre ne sont nullement référencées ou citées dans les médias internationaux et ne font l’objet d’aucune citation ou couverture médiatique.

Trois mois de prison ferme

En revanche, Christian Narkiewicz-Laine a défrayé la chronique au milieu des années 1990 et a eu maille à partir avec la justice américaine. En 1995, il a fait l’objet d’une enquête du bureau du FBI de Chicago pour fraude internationale.

Dans le cadre de ces activités du Chicago Athenaeum Museum, il avait sollicité en 1996 le consulat du Danemark à Chicago pour sponsoriser des expositions d’architecture et de design de 75 firmes danoises. Au final, Narkiewicz-Laine est accusé d’avoir volé 62 763 dollars à la représentation danoise. L’affaire est portée devant la justice et a fait l’objet d’investigations de la part du FBI.

Edifié en face de la baie d’Alger, le bâtiment de 400 000 mètres carrés est situé dans une zone à fort risque sismique

En janvier 2003, Christian Narkiewicz-Laine a plaidé coupable pour parjure à l’agent du FBI Thomas Kneir, en charge de l’enquête sur cette fraude. En mai 2003, le juge d’une cour fédérale de l’Illinois condamne Christian Narkiewicz-Laine à trois mois de prison ferme ainsi qu’à trois mois d’assignation à résidence dans le cadre de cette affaire. La condamnation est assortie d’une amende de 20 00 dollars et de 300 heures de travaux d’intérêt général.

Interrogée pour sa publication sur Facebook ainsi que sur les antécédents judiciaires du directeur du Chicago Athenaeum Museum of Architecture and Design, l’ambassade américaine à Alger n’a pas souhaité réagir. « No comment », répond le service de communication.

Dès le lancement des travaux en 2012, la Grande mosquée d’Alger surnommée par de nombreux Algériens « Mosquée de Bouteflika » ne cesse de provoquer polémiques et critiques aussi bien concernant l’emplacement choisi que son coût faramineux et son utilité publique. Édifié en face de la baie d’Alger, le bâtiment de 400 000 mètres carrés, doté d’un minaret de 267 mètres, est situé dans une zone à fort risque sismique.

Confiée à l’entreprise chinoise China State Construction Engineering Corporation (CSCEC), qui a été blacklistée entre 2009 et 2015 par la Banque mondiale pour des faits de corruption et de fraude en Asie, la mosquée aura englouti la coquette somme de 1,2 million d’euros. Décidé par le président Abdelaziz Bouteflika en personne qui voulait laisser son empreinte dans l’histoire, le projet est aujourd’hui largement jugé superflu.