Politique

Mali – Violences sexuelles à la Fédération de basket : « J’ai dit non, et il m’a virée de l’équipe »

Même si d’autres témoignages ont suivi, cette jeune joueuse de la sélection nationale a été la première à dénoncer les agissements de son coach, déclenchant un scandale dont les échos ont retenti jusqu’aux États-Unis. Pour la première fois depuis que l’affaire a éclaté, elle témoigne, sous le couvert de l’anonymat.

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Par - à Bamako
Mis à jour le 25 novembre 2021 à 12:03

Aya*, 17 ans, est la première jeune fille à avoir porté plainte contre le coach Amadou Bamba pour chantage et agression sexuelle, au Mali. © Manon Laplace

La silhouette longiligne est dissimulée sous une longue chemise en tartan et un ample short de basket gris. Aya (prénom d’emprunt) a le sourire franc et soutient le regard avec l’assurance feinte de l’adolescence. Le basket, elle en rêve depuis longtemps. La jeune fille de 17 ans se souvient du trophée remporté lors de la Coupe d’Afrique cadette, au Rwanda. Elle en a soulevées, des coupes, depuis qu’elle a commencé à jouer à l’âge de neuf ans, mais « aucune n’était aussi importante que celle-là ». Une photo géante, immortalisant un duel gagné face à une joueuse ougandaise, trône d’ailleurs dans le salon familial.

C’est son « meilleur souvenir ». Aujourd’hui, elle a accepté de nous recevoir pour évoquer « le pire » : les abus dont elle accuse son entraîneur, Amadou Bamba, placé sous contrôle judiciaire, et le retentissant scandale qui a suivi.

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Les « difficultés », comme elle les qualifie, commencent lorsqu’elle intègre l’équipe des moins de 19 ans, coachée depuis 2016 par Amadou Bamba. « Il disait qu’il me trouvait distante, me demandait si j’avais peur de lui, si j’avais entendu des choses sur lui », raconte la jeune fille. Aya lui répond qu’elle n’a « pas de problème », mais en réalité, elle se méfie. Quand elle a rejoint l’équipe en 2020, plusieurs amies l’ont mise en garde. Aucune n’a été victime de l’entraîneur, mais toutes ont entendu des rumeurs selon lesquelles « il était bizarre avec les filles ».

Souvent, après l’entraînement, il propose à Aya de venir lui parler à l’internat, où elle réside dans le cadre de son cursus de sports-études. Chaque fois, elle trouve des parades pour repousser, éviter le rendez-vous qu’il fixe dans sa chambre.

Jusqu’à la préparation de l’Afrobasket en décembre 2020. Avant de s’envoler pour cette compétition africaine des moins de 18 ans, qui se tient en Égypte, les joueuses et leurs coachs sont logés à l’hôtel de l’Amitié, en plein cœur de Bamako. « Il m’a demandé de l’accompagner dans sa chambre, il m’a reproché d’être toujours seule, de ne pas aimer les autres. Il a dit que si je ne venais pas le voir, je ne partirais pas en Égypte avec les autres. » Méfiante, Aya esquive encore une fois, ce qui ne l’empêche pas, en décembre, de s’envoler pour Le Caire.

« Il a essayé de mettre sa main dans ma culotte »

Un brin garçon manqué, la jeune fille a l’air résolu, presque effronté. Mais son visage se transforme à l’évocation de l’Égypte. À l’hôtel où elles dorment le temps du tournoi, la plupart des joueuses sont deux par chambre. Aya, elle, est seule.

La compétition avance, les jeunes Maliennes enchaînent les succès (elles perdront en finale face à l’Égypte), et Amadou Bamba se fait de nouveau insistant. Un soir, prétextant ne pas avoir accès à internet dans sa chambre, il prend place avec son ordinateur sur l’un des lits jumeaux de la chambre d’Aya. « J’avais un peu peur, je rentrais et sortais de la chambre sans arrêt, raconte la jeune fille. Il m’a demandé de m’asseoir à côté de lui pour l’aider. Dès que j’ai été assise, il m’a demandé si j’avais des amis garçons, si j’en fréquentais, si j’avais déjà couché avec des garçons. J’ai dit non… » Elle s’interrompt,  les yeux rivés au sol.

Il m’a demandé comment je réagirais s’il essayait de me toucher les seins

À mesure qu’elle raconte son histoire, la jeune fille presse son foulard contre ses yeux, étouffant les larmes naissantes. On lui propose de faire une pause, elle refuse, veut aller au bout de son histoire. « Il m’a demandé pourquoi je portais un soutien-gorge si j’allais me coucher, reprend-elle la voix serrée. Il m’a demandé comment je réagirais s’il essayait de me toucher les seins. J’ai dit que je ne voulais pas de ça entre nous. Et puis il a essayé de mettre sa main dans ma culotte. Je lui ai demandé d’arrêter, il ma dit “et si je te force ?” Alors, j’ai pris mon téléphone et envoyé un message à une autre joueuse en lui demandant de venir me chercher parce que le coach Bamba était dans ma chambre ».

Il est deux heures du matin, selon les souvenirs de la jeune fille. Son amie Binetou (prénom d’emprunt) frappe à la porte. Aya prétexte devoir lui remettre une pommade et quitte sa chambre. Elle n’y remettra pas les pieds.

Malgré « la peur », « le découragement et « la colère », Aya reprend l’entraînement le lendemain matin, comme tous les jours. « On révisait nos systèmes de jeu, et il a commencé à crier sur moi et m’a sortie du terrain. » Puis vient le jour de la finale, durant laquelle elle reste sur le banc « beaucoup plus que d’habitude ».

Virée de l’équipe

De retour à Bamako, la sanction ne tarde pas. Aya n’est pas sélectionnée pour les championnats du Monde des moins de 19 ans en Hongrie. « J’avais envie d’arrêter le basket, j’avais travaillé tellement dur pendant des années pour en arriver là, et je me suis rendue compte qu’il pouvait y avoir d’autres choses en jeu que juste le sport ».

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Pour sa famille, c’est la stupéfaction. Pour la Fédération, contactée par les parents, aussi. Mais le coach prétexte une blessure au genou, survenue plusieurs années auparavant, qui diminuerait la joueuse. « C’était une vieille blessure, on a fait des examens par la suite et tout allait bien », corrige le père de la basketteuse. À la maison, ce dernier voit bien « que quelque chose ne va pas », qu’il y a davantage que la non-sélection de le jeune fille. Elle qui est d’un tempérament dynamique et blagueur « ne bouge plus du canapé, reste enfermée dans le noir ».

C’est difficile, elle a « un peu honte », mais décide de ne plus se taire. Elle se confie à une amie et à « un supporter » de son club, dit-elle. À son père aussi, elle dit tout. Puis aux associations qui lui sont recommandées. Après avoir recueilli le témoignage d’Aya et de deux autres jeunes filles qui accusent elles aussi le coach Bamba de chantage et de harcèlement sexuel, deux associations, Young Players – Protection in Africa et l’Association d’aide et accompagnement physique mettent Aya en relation avec le New York Times, qui fait éclater l’affaire.

Briser l’omerta

Aujourd’hui encore, depuis le velours bariolé du canapé de son salon, elle accepte de « tout raconter ». Elle le sait, le silence ne profite qu’aux agresseurs et c’est pour cette raison qu’à 16 ans à peine, elle a été la première à briser l’omerta. « Pour peut-être sauver mes petites sœurs qui viendraient après moi », dit-elle.

Je connais ma fille, ce n’est pas une menteuse !

« C’est beaucoup à porter pour une petite fille », confie son père, « tellement fier », mais qui en a perdu le sommeil. Cette prise de parole a permis à l’affaire de retentir jusqu’aux plus hautes instances du basket mondial. Mais une institution n’a pas cherché à l’entendre : la Fédération malienne de basket.

Le secrétariat général de la fédération a bien promis au père d’Aya qu’il serrait vite rappelé par le président, mais les jours sont devenus des semaines. « Quand on m’a enfin reçu, on m’a dit que les filles inventaient généralement ce genre de choses quand elles voulaient se venger des coachs qui ne les faisaient pas assez jouer. De ne pas faire attention à ce qu’elles racontaient. J’ai répondu que je connaissais ma fille, que ce n’était pas une menteuse. »

Inertie de la Fédération internationale

À cette absence de réaction au Mali s’ajoute l’inertie de la Fédération internationale de basketball (Fiba), qui ne lancera une enquête interne qu’à la suite du tapage médiatique déclenché par l’enquête du New York Times. Le journal américain accuse jusqu’aux plus hautes instances du basket mondial d’avoir couvert un système de prédation et de chantage sexuel en place depuis des années.

Les victimes pourraient s’avérer plus nombreuses

Quant à la justice malienne, elle suit son cours, plombée par l’engorgement des dossiers et le manque de moyens. Nul ne peut dire quand l’affaire sera judiciarisée ni ce qu’il en résultera.

D’abord suspendu à titre conservatoire puis placé sous mandat de dépôt en juillet (un peu plus d’un mois après les révélations du média américain) pour « pédophilie, tentative de viol et attentat à la pudeur », Amadou Bamba a été libéré à la mi-novembre et placé sous contrôle judiciaire.

Même s’il est tenu de se présenter devant le juge chaque lundi, mercredi et vendredi et ne peut voyager sans l’accord de la justice, sa libération inquiète la famille d’Aya. « Cela me donne le sentiment que ma fille n’est pas protégée », lâche son père.

Plusieurs soirs par semaine, l’adolescente s’entraîne sur le terrain de son club, à proximité du quartier où vit le coach et sa famille. « J’ai peur que lui, ou des gens qui le connaissent, veuillent me punir », souffle-t-elle. Elle qui se déplaçait en scooter prend désormais des taxis, mis à disposition par une association.

« Plusieurs filles hésitent à porter plainte »

Pour Cheick Camara, vice-président de l’Association d’aide et accompagnement physique, qui œuvre à la protection des joueurs, l’affaire est bien plus vaste et la Fiba n’est pas à la hauteur. « Tous les événements dont on parle aujourd’hui se sont produits pendant des compétitions de la Fiba. Le coach Bamba est licencié en tant qu’entraîneur au sein de la Fiba. Malgré tout cela, on attend toujours leur réaction », s’emporte-t-il.

Selon plusieurs associations, les victimes pourraient s’avérer plus nombreuses. Les agresseurs présumés aussi. Si Aya est pour l’instant la seule à avoir déposé plainte à Bamako, la justice malienne discute avec d’autres jeunes filles « qui hésitent encore à le faire », confie une source judiciaire.