Politique

Macron, l’Afrique et la présidentielle française, par Marwane Ben Yahmed

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Mis à jour le 29 novembre 2021 à 14:34
Marwane Ben Yahmed

Par Marwane Ben Yahmed

Directeur de publication de Jeune Afrique.

Le président français Emmanuel Macron, lors du sommet Afrique-France, le 8 octobre 2021 à Montpellier. © Daniel Cole/AP/SIPA

À quelques mois de la présidentielle française et après un sommet Afrique-France qui fera date, le vote des quelque 5 millions de Français d’origine africaine représente un enjeu majeur pour Emmanuel Macron.

Cela fait tout juste quatre ans qu’Emmanuel Macron a prononcé son discours de Ouagadougou. Arrivé six mois plus tôt à l’Élysée, le chef de l’État français y dévoilait, face à un amphithéâtre bondé, les contours de la relation qu’il souhaitait tisser avec l’Afrique. En formulant une promesse serinée par tous ses prédécesseurs depuis le général de Gaulle : en finir avec la Françafrique, ses liens troubles et ses réseaux obscurs.

Changement radical

Sur la forme, le changement était radical. Un président français qui n’avait pas encore la quarantaine affrontait un auditoire étudiant, sans filet aucun, répondant à toutes les questions, y compris les moins diplomatiques et les plus dérangeantes.

Élaboré avec le concours de son Conseil présidentiel pour l’Afrique (CPA), une autre innovation de la méthode Macron, ce discours présentait une feuille de route précise.

Outre les mesures hautement symboliques qu’étaient la restitution du patrimoine africain, la transmission des archives françaises sur l’assassinat de Thomas Sankara ou le rapprochement avec le Rwanda, le président a annoncé un renforcement de la coopération dans les secteurs de l’éducation, de l’entrepreneuriat, du développement durable ou de la culture. Mais c’est surtout sur le plan économique que le changement de paradigme était le plus marquant, notamment vis-à-vis de ces puissances non francophones du continent que sont le Nigeria, l’Afrique du Sud, le Ghana, l’Angola ou encore l’Éthiopie.

Dynamisme et créativité

Il ne fait aucun doute qu’Emmanuel Macron fait preuve de dynamisme et de créativité dans sa façon d’aborder « les fondamentaux » de la relation entre la France et ses anciennes colonies africaines. Cette nouvelle dynamique, caractérisée par la volonté de changer certaines pratiques qui ont marqué la « Françafrique », appelle notamment à dépasser le prétendu pré carré pour embrasser l’ensemble du continent.

Difficile de nier que les fronts ouverts par Macron sont légion, ce qui concourt sans doute d’ailleurs à la difficulté pour le commun des mortels de mesurer les effets et l’efficacité de cette politique. Du débat sur le retour des objets d’art, on l’a dit, aux échanges structurés avec des penseurs africains « rebelles », en passant par la déclassification d’archives coloniale, la mise en place d’une commission d’étude sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsis au Rwanda et la commande d’un rapport sur la mémoire de la guerre d’Algérie.

S’y ajoutent, pêle-mêle, le mur vert africain, la santé, la révolution numérique ou encore la réforme du franc CFA et, enfin, le rôle accru de Paris dans la lutte contre le jihadisme au Sahel, qui lui a valu tant de critiques et d’accusations de néocolonialisme sur le continent…

Initiatives louables

Macron n’a jamais hésité à ouvrir le débat et à bousculer l’ordre établi. Les discussions acharnées sur la façon de gérer la dette souveraine africaine en sont le parfait exemple. C’est la France qui, la première, a proposé la refonte de l’approche actuelle, y compris via l’élimination de la dette africaine plutôt que son allégement et via l’accès immédiat aux droits de tirage spéciaux (DTS) non utilisés du Fonds monétaire international (FMI), afin de rendre les économies africaines plus liquides.

Cela ne parle pas vraiment à l’opinion publique, ça ne fait pas « le buzz », mais c’est prépondérant. Tout comme, d’ailleurs, l’augmentation des allocations d’aide au développement. De même, la pression mise sur les grandes entreprises françaises pour qu’elles réévaluent les opportunités d’investissement et l’appel à la mobilisation de la diaspora pour qu’elle s’engage davantage dans l’entrepreneuriat sur le continent sont louables.

« Si l’on veut changer le regard de l’Afrique sur la France, si l’on veut réussir économiquement, culturellement en Afrique, continent qui est pour moi notre avenir, nos diasporas sont une chance », nous avait-il expliqué lors de la grande interview accordée à Jeune Afrique, il y a un an.

C’est un enjeu majeur pour les relations entre la France et le continent, sans doute un levier jusqu’ici sous-exploité. C’en est aussi un sur le plan national, notamment dans l’optique de la présidentielle d’avril prochain, on y reviendra.

Fini les sommets Afrique-France de papa. Exit les grands raouts de chefs d’État, place à la société civile et à la diaspora

Autre pavé, et non des moindres, jeté dans la mare, la fin des sommets Afrique-France de papa. Exit les grands raouts de chefs d’État et la traditionnelle photo de famille, place à la société civile et à la diaspora. Un millier de participants, issus de tous les pays et de milieux variés – entrepreneuriat, culture, sport, enseignement supérieur et recherche –, ont été conviés le 8 octobre à Montpellier, notamment pour poser les questions qui fâchent et réfléchir, sous la houlette de l’historien camerounais Achille Mbembe et d’un comité d’une dizaine de membres, à l’avenir du partenariat franco-africain.

Format et contenu une nouvelle fois innovant, donc, pour un résultat certes difficile à appréhender dans sa globalité, mais dont on ne peut contester l’intérêt. On adhère ou on critique, mais au moins cela suscite le débat et permet à la parole de se libérer. C’est de la confrontation que jaillit parfois la lumière…

Dans la continuité de Montpellier

Autre intérêt de l’exercice : la continuité. Un sommet Afrique-France, jusqu’à présent, se résumait à un momentum qui s’achevait sitôt les chefs d’État repartis. Là, les effets de Montpellier perdurent, et la réflexion se poursuit, en particulier autour de deux idées intéressantes : la Maison des mondes africains et des diasporas, institution à vocation culturelle et intellectuelle, ou encore le fonds d’innovation pour la démocratie, destiné à soutenir les acteurs du changement sur le continent.

Souvent prise comme bouc émissaire par une partie de la population africaine, qui n’hésite plus à accuser la France de toutes les turpitudes, y compris les plus farfelues, coincée, quoi qu’elle fasse, entre le marteau de l’ingérence et l’enclume de l’abandon, comme c’est le cas au Mali, par exemple, et confrontée à une compétition de plus en plus féroce avec les nouveaux partenaires du continent (Chine, États-Unis, Russie, Turquie, etc.), dont la majorité ne recourent pas aux mêmes « armes » et ne subissent pas les mêmes entraves (passif historique, législations nationales, droits de l’homme, corruption, etc.), la France de Macron tente de changer de logiciel afin de préserver son influence dans cette partie du monde qu’elle dominait jadis. Et qui pèse, quoi qu’en disent certains politiciens français très à droite, sur son propre destin national.

Les Franco-Africains représentent environ 5 millions d’électeurs potentiels, dont les trois cinquièmes sont originaires du Maghreb

À quelques mois seulement de la prochaine présidentielle, et en plein débat nauséabond sur le « grand remplacement » annoncé par la comète Éric Zemmour ou sur la « déferlante migratoire » chère à Marine Le Pen, le vote des Français d’origine africaine, cette fameuse diaspora sur laquelle veut s’appuyer Macron, est un enjeu majeur. Elle représente environ 5 millions d’électeurs potentiels, dont les trois cinquièmes sont originaires du Maghreb. Or si Macron veut être réélu sans coup férir, il devra les mobiliser et, surtout, les convaincre de se rendre à l’isoloir le Jour J.