Politique

Antony Blinken : « Le recul de la démocratie en Afrique nous inquiète beaucoup »

Mis à jour le 23 novembre 2021 à 09:20

Le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, à l’ambassade américaine de Nairobi, au Kenya, le 18 novembre 2021 © Andrew Harnik/AP/SIPA

Transition au Mali et en Guinée, sécurité au Sahel, crise autour du Sahara, investissements dans les infrastructures… Depuis Dakar, dernière étape de sa première tournée en Afrique, le patron de la diplomatie américaine a répondu aux questions de JA.

L’époque où, vu de Washington, l’Afrique était perçue comme un ensemble de « pays de merde », est semble-t-il révolue. C’est du moins ce que laisse entendre Antony Blinken, le secrétaire d’État aux Affaires étrangères de l’administration Biden, qui vient d’achever une tournée de cinq jours sur le continent. Kenya, Nigeria, Sénégal… Trois étapes dans des pays considérés comme des « partenaires démocratiques » pour poser les bases d’une nouvelle relation entre les États-Unis et le continent.

On le sait, Washington y a perdu du terrain, notamment face à Pékin. En RDC, où se trouvent les plus importantes mines de cobalt au monde, ce sont par exemple les entreprises chinoises qui détiennent cette ressource indispensable à la production de véhicules électriques, en plein essor.

Antony Blinken assure que les Américains veulent désormais faire les choses différemment, aussi bien dans l’intérêt des Africains que du leur. Investissement dans les infrastructures, renforcement de la démocratie et de la sécurité mais aussi gestion de la crise autour du Sahara occidental… Depuis Dakar, dernière étape de ce premier voyage sur le continent, le patron de la diplomatie américaine a répondu aux questions de Jeune Afrique.

Jeune Afrique : Au Nigeria, vous avez déclaré que Washington ne veut plus imposer des partenaires aux Africains mais leur laisser le choix. On sait tous que la Chine est désormais bien implantée sur le continent. Qu’est-ce que les États-Unis veulent y faire exactement ?  

Antony Blinken : L’Afrique est au centre de notre politique étrangère parce que nous savons que les pays, les institutions et surtout les peuples de ce continent sont clés lorsqu’il s’agit de savoir comment le monde peut faire face aux défis auquel il est confronté et saisir les opportunités qui s’offrent à lui. Qu’il s’agisse des questions climatiques ou sanitaires, de la nécessité de renforcer l’économie mondiale pour créer une croissance plus inclusive ou de consolider nos démocraties, nous devons faire agir en partenariat avec l’Afrique.

Dans 25 à 30 ans, une personne sur quatre dans le monde sera africaine. Ce continent est incontournable pour nous, et nous voulons bâtir une vraie collaboration. Cela nécessite de laisser les Africains choisir leurs partenaires, par exemple en matière d’investissements dans les infrastructures, un secteur clé dans nos échanges.

On ne doit plus investir dans les infrastructures en créant une dette insoutenable pour le partenaire

Vous voulez donc investir davantage dans les infrastructures en Afrique ?  

Ce continent a des capacités extraordinaires au niveau économique, mais elles n’ont pas été beaucoup utilisées à cause du manque d’infrastructure ou de moyens financiers. Par exemple, les échanges entre Africains ne représentent jusqu’ici que 13 ou 14 % du total de leur commerce ; il y a une opportunité énorme à construire pour l’Afrique une vraie interconnectivité. Cela passe, entre autres choses, par les infrastructures et par la formation. Mais il ne suffit pas d’apporter des ressources. La vraie question est : comment les utiliser ? 

 C’est-à-dire ?  

Il s’agit de s’assurer, lorsqu’on investit dans les infrastructures, que cela ne se fasse pas en créant une dette insoutenable pour le partenaire. De faire en sorte que les communautés locales en bénéficient et prennent part aux décisions, que l’environnement et le droit des travailleurs soient protégés. Et de veiller à ce que la main d’œuvre ne soit pas étrangère. Par ailleurs, il faut garantir la qualité de ce qui est construit et surtout, investir dans la connaissance et les ressources humaines de notre partenaire. C’est cela qui permettra un vrai transfert de savoir faire et qui, finalement, mènera au progrès. 

Au Sahel, l’approche sécuritaire est nécessaire mais pas suffisante

Le Mali, la Guinée et, dans une certaine mesure, le Tchad, ont connu récemment des coups d’État et sont engagés dans des processus de transition dirigés par des militaires. Analysez-vous chacune de ces situations de la même façon ? 

Le recul de la démocratie, non seulement en Afrique et non seulement dans les pays que vous avez mentionnés, mais aussi dans plusieurs parties du monde, est une situation qui nous inquiète beaucoup. C’est justement pour cela que nous renforçons nos liens avec les partenaires démocratiques comme le Sénégal, le Nigeria ou encore le Kenya, où je me suis rendu lors de ce voyage.

Un sommet pour la démocratie, convoqué par le président Biden, se tiendra également dans quelques semaines à Washington et soulèvera plusieurs questions : en premier lieu, que faut-il faire à l’intérieur de nos propres démocraties pour les renforcer ? Et comment agir quand la démocratie et l’intérêt des peuples sont menacés dans des pays comme la Guinée, le Mali, l’Éthiopie ou le Soudan ?

Dans la zone sahélienne, la situation sécuritaire s’est considérablement dégradée. Au Mali, la France se retire et la Russie débarque. Cela vous inquiète-t-il ? Quels appuis peuvent apporter les États-Unis aux pays de cette zone ? 

Pour adresser les défis auxquels font face les pays du Sahel, l’approche sécurité est nécessaire mais pas suffisante. Mais il faut aussi veiller sur les institutions démocratiques et prendre en compte les questions de gouvernance, les opportunités économiques et l’impact du changement climatique.

Il faut aussi garantir à tous un accès à une justice équitable et faire en sorte que les communautés concernées soient vraiment engagées dans les décisions qui ont un impact sur leur vie. Nous y travaillons avec la Cedeao, le G5 Sahel, des partenaires comme la France et, surtout, les pays voisins. Sans cette approche globale, je ne pense pas qu’on trouvera une solution durable. 

La diplomatie américaine sera très active sur la question du Sahara

En 2020, l’administration Trump a reconnu l’appartenance du Sahara occidental au Maroc. L’administration Biden va-t-elle confirmer cette position ?  

Ce qui est très important pour nous, c’est de relancer le processus politique via l’envoyé personnel du secrétaire général des Nations unies. La diplomatie américaine sera très active sur cette question et soutiendra le travail de Staffan de Mistura. Nous menons également des consultations avec toutes les parties concernées, avec les États voisins et avec les partenaires internationaux pour trouver le meilleur chemin vers une solution réaliste et acceptée par tous. Forcément, il faudra parvenir à des compromis. Plusieurs résolutions des Nations unies insistent sur le fait qu’une solution doit être juste pour être durable. Nous nous inscrivons dans cette démarche.