Politique

Quand les Kadhafi se réfugiaient en Algérie

Il y a près de dix ans, Seif el-Islam Kadhafi, le fils de Mouammar, qui a récemment annoncé sa candidature à la présidence libyenne, se faisait arrêter dans le Sud libyen. Au même moment, sa famille trouvait refuge en Algérie. Récit.

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 21 novembre 2021 à 17:30

Mouammar Kadhafi et sa famille, en 1992, à Tripoli. © Alain DENIZE/Gamma-Rapho via Getty Images

Août 2011. Il faut vite fuir Tripoli avant que les rebelles ne s’en emparent. Très vite, quitter le palais présidentiel de Bab El Aziza avant que le colonel Mouammar Kadhafi et sa nombreuse famille ne tombent entre leurs mains.

Ils seront, au mieux jetés dans un cachot, au pire, lynchés sur la place publique. Ce dimanche 22 août 2011, le guide libyen qui fait face à une révolution armée prend la décision de quitter la capitale. Où se réfugier ? Quel pays ami ou quel chef d’État étranger accepterait de leur accorder l’asile ? Le colonel Kadhafi se rappelle au bon souvenir de son ami Abdelaziz Bouteflika.

Bien que le Guide soit fantasque, Bouteflika n’en éprouve pas moins de la sympathie pour lui

Lui ne refuserait pas son hospitalité à sa famille. Après tout, Bouteflika ne ferait que rendre l’ascenseur à Mouammar qui lui a cédé la villa mitoyenne à l’ambassade de Libye, à Alger, afin que le président algérien y loge sa mère. Mouammar Kadhafi veut rester en Libye – il prendra ensuite la direction de Syrte – mais souhaite mettre sa famille à l’abri.

À Lire Libye : le grand retour des Kadhafi

Même si Bouteflika refuse de le prendre au téléphone depuis quelques semaines, l’ancien maître de Tripoli ne désespère pas de l’avoir au bout du fil. Les deux hommes se connaissent depuis l’accession de Kadhafi, au pouvoir en 1969. Bien que le Guide lui paraisse fantasque, ingérable et instable, Bouteflika n’en éprouve pas moins de la sympathie, voire une certaine admiration, pour lui.

Raisons humanitaires

Ce dimanche 22 août donc, les Kadhafi fuient Tripoli à bord de plusieurs véhicules en direction de la frontière algérienne. Après une semaine d’errance dans l’immensité du désert libyen, six voitures blindées arrivent à un poste-frontalier dans la nuit du samedi 28 août. À bord du convoi, il y a Safia, la seconde épouse de Kadhafi, Hannibal, Mohamed et Aïcha ainsi que plusieurs enfants.

Rien ne se passe comme prévu. Les gardes-frontières qui refusent leur entrée attendent les ordres. Informé, Bouteflika consulte. D’abord ses proches collaborateurs. Faut-il accorder l’asile à ces hôtes encombrants ? Quelles en seraient les conséquences politiques ? Que dirait la communauté internationale ?

Après plusieurs heures d’attente, les Kadhafi sont autorisés à entrer sur le territoire algérien le 29 août, à 8h45 du matin. Auparavant, Bouteflika a pris le soin d’informer Ban Ki-moon, le secrétaire général de l’ONU, ainsi que Mahmoud Jibril, le président du conseil exécutif du Conseil national de transition (CNT) libyen. La famille du colonel est accueillie pour des raisons humanitaires, assurent les Algériens.

À Lire Présidentielle en Libye : Béchir Saleh veut rivaliser avec Seif el-Islam Kadhafi

Enceinte, Aïcha est évacuée à bord d’un hélicoptère dans un hôpital de Djanet, dans le Sud-Est, pour donner naissance à une fille. Le reste de la famille est logé dans une résidence sous haute protection. Le séjour dans cette région désertique ne dure pas très longtemps.

Le 23 septembre, Aïcha brave l’interdit en accordant un entretien téléphonique à une chaîne syrienne

Au bout de quelques jours, toute la famille est transférée vers la résidence d’État du Club des Pins, sur le littoral ouest d’Alger. Là encore, les Kadhafi sont placés sous haute protection dans leurs villas. Hormis les membres des services de sécurité, personne n’est autorisé à les approcher.

Et les ordres sont clairs : interdiction de s’exprimer dans les médias. Les consignes visent au premier chef Aïcha, présumée héritière politique de son père et connue pour être dotée d’un sacré tempérament. Le père est indomptable, la fille l’est tout autant.

Aïcha Kadhafi, le 30 août 2010. © MAHMUD TURKIA/AFP

Aïcha Kadhafi, le 30 août 2010. © MAHMUD TURKIA/AFP

Le 23 septembre, Aïcha brave l’interdit en accordant un entretien téléphonique à une chaîne syrienne. Et elle n’y va pas de main morte. Mahmoud Djibril ? Un traître. Son père, réfugié quelque part en Libye ? Il combat sur tous les fronts.

Le cas Hannibal

Le gouvernement algérien est ulcéré, se sent trahi, voire pris au piège par les propos d’Aïcha. Le chef de la diplomatie algérienne qualifie d’inacceptables ses propos. Elle est avertie : garder le silence ou se faire expulser. Loin d’Alger, la situation en Libye vire au chaos. Traqué et cerné, Kadhafi est tué le 20 octobre près de Syrte.

Les images de son lynchage font le tour du monde. C’en est fini du guide qui a régné pendant presque 42 ans. Inconsolable, Aïcha ne se résout pas à l’idée que le règne des Kadhafi soit terminé. Quarante jours après la mort de son père, elle brave une fois de plus l’interdit avec une nouvelle interview sur la même chaîne.

À Lire Libye : qui est Tayeb Benabderrahmane, le conseiller franco-algérien de Seif el-Islam Kadhafi ? 

Là encore, cette avocate de formation étrille le gouvernement de Djibril et exhorte ses compatriotes à poursuivre les combats. Insupportable pour les Algériens. Qui lui coupent le téléphone. Plus de sorties médiatiques. Le cas de Hannibal est tout aussi délicat à gérer. Dans sa villa du Club des Pins, il multiplie les frasques.

Sa consommation d’alcool et son addiction à l’ordinateur posent problème. Faute d’y mettre un terme, il pourrait lui aussi devenir incontrôlable. Les Algériens le privent de ses deux passe-temps favoris. Hannibal est mis à la diète et réduit au silence.

Les puissants partis chiites libanais se souviennent que c’est en Libye que l’imam Moussa Sadr a disparu en 1978

À Tripoli, les nouveaux dirigeants ne comptent pas laisser la famille Kadhafi profiter longtemps de leur asile en Algérie. Le colonel éliminé, les siens doivent maintenant rendre des comptes devant les tribunaux. Les multiples demandes en vue de les rapatrier sont rejetées par les Algériens qui posent deux conditions. Primo : l’épouse Safia, Aïcha ainsi que les deux enfants Hannibal et Mohamed ne seront livrés qu’à un pouvoir libyen légitime, issu des urnes et reconnu par la communauté internationale. Deuxio : leur extradition ne se fera que sur la base de dossiers judiciaires solides et documentés que les Libyens devront présenter.

En attendant, les autorités algériennes explorent des pistes pour trouver une terre d’accueil à cette famille. Le Liban ne ferme pas la porte à un éventuel asile, mais ne souhaite en aucune façon que Hannibal et son épouse Aline, d’origine libanaise, y mettent les pieds.

Surtout, les puissants partis chiites libanais du Hezbollah et de Amal se souviennent que c’est en Libye que l’imam chiite Moussa Sadr a disparu en 1978, ce qu’ils ne pardonnent pas aux Kadhafi. Reste que l’histoire rattrapera Hannibal, puisqu’il ressurgit en 2015 après son enlèvement au Liban. Il est aujourd’hui toujours emprisonné dans ce pays, la justice libanaise étant persuadée qu’il détient des informations sur la disparition de Moussa Sadr, alors qu’il avait trois ans au moment des faits…

Direction Oman

De son côté, Seif el-Islam Kadhafi, qui est resté en Libye aux côtés de son père, est arrêté dans le Sud libyen le 19 novembre 2011, quelques semaines après la mort de Mouammar Kadhafi.

Aïcha, quant à elle, émet le vœu de rejoindre l’Afrique du Sud où son père possède une fortune estimée à plus d’un milliard de dollars en liquide et en diamants. Mais tout comme le Liban, la piste de l’Afrique du Sud est vite écartée.

Pendant ce temps-là, le séjour des Kadhafi au Club des Pins s’éternise au fur et à mesure que leur exfiltration se complique. Octobre 2012, après plus de 14 mois de présence en Algérie, une partie de la famille de l’ancien Guide libyen s’envole discrètement pour le sultanat d’Oman.