Politique

Guerre en Éthiopie : le désarroi de la présidente Sahle-Work Zewde, par François Soudan

La présidente de l’Éthiopie, qui n’a qu’un rôle protocolaire, n’approuve ni ne soutient la politique belliciste du Premier ministre, Abiy Ahmed. Lequel ne veut rien entendre.

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Mis à jour le 24 novembre 2021 à 12:33
François Soudan

Par François Soudan

Directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

La présidente éthiopienne Sahle-Work Zewde, à Paris le 18 mai 2021. © ELIOT BLONDET-POOL/SIPA

C’est une présidente sans pouvoir – l’une des deux femmes chefs d’État du continent africain avec la Tanzanienne Samia Suluhu Hassan –, réduite à un rôle protocolaire de par la Constitution, dont on perçoit l’impuissance et dont on imagine le désarroi. Sahle-Work Zewde, 71 ans, présidente de l’Éthiopie, vit depuis le 4 novembre 2020 et le début de la guerre du Tigré une épreuve que ses nombreux amis et la plupart des diplomates en poste à Addis-Abeba connaissent, mais qu’elle ne peut exprimer publiquement : elle n’approuve ni ne soutient la politique belliciste menée par le Premier ministre, Abiy Ahmed.

Cette femme indépendante, sensible et cultivée, diplômée de l’université de Montpellier (en France) et qui fut ambassadeur à Dakar, Djibouti et Paris avant d’occuper de hautes fonctions onusiennes à Bangui, Nairobi puis Addis, a dès le début perçu que celui qui restera sans doute comme le Prix Nobel le plus controversé de l’Histoire entraînait son pays dans une sorte de spirale infernale, où les deux camps ne parlent désormais qu’en termes de victoire finale. Elle l’a dit et répété à Abiy Ahmed, lequel ne l’a pas écoutée, lui qui n’écoute que Dieu.

C’est pour maintenir en vie cette flamme du dialogue qu’elle n’a pas démissionné de son poste symbolique.

Un an, des dizaines de massacres et des milliers de morts plus tard, Sahle-Work Zewde continue d’espérer que les acteurs de la guerre civile puissent enfin se parler. Ses valeurs ont résisté au choc des affrontements ethniques et c’est pour maintenir en vie cette flamme du dialogue qu’elle n’a pas démissionné de son poste symbolique.

Son attitude est d’autant plus méritoire qu’elle est une Amhara, l’une des deux communautés majeures d’Éthiopie avec celle des Oromos, à laquelle appartient Abiy Ahmed, et que les Amharas ont particulièrement souffert de la dictature policière exercée par l’élite tigréenne sur le pays pendant vingt-sept ans.

Entre une rébellion dont le retour au pouvoir ne pourra que déclencher d’autres rébellions et un Premier ministre qui a perdu toute crédibilité pour incarner la réconciliation nationale, cette petite femme aux cheveux gris est l’expression d’une troisième voie que personne n’écoute. La seule à même pourtant d’apporter une réponse au dilemme qui hante et mine l’Éthiopie depuis la chute du Négus en 1974 : comment concilier le maintien d’un État avec l’autonomie des nationalités qui le composent.

Lorsqu’elle a été élue par les deux chambres du Parlement en octobre 2018, six mois après l’accession d’Abiy Ahmed au pouvoir, Sahle-Work Zewde pensait que ce dernier était l’homme de la situation, à même de résoudre cette équation. Las : la politique a tôt fait de changer – en pire – celui qui prétendait la changer.