Politique

Sahara : quand le Polisario intensifie ses menaces

Depuis la mort de trois ressortissants algériens au cœur du Sahara, le Polisario promet une intensification du combat et prévoit des « attaques » au Maroc. De quoi ces menaces sont-elles le nom ? Eléments de réponse.

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Mis à jour le 19 novembre 2021 à 16:46

En novembre 2020, l’armée marocaine a mis un terme au blocage de la zone-tampon de Guerguerate par une soixantaine de miliciens du Polisario © FADEL SENNA/AFP

Dans le conflit qui l’oppose au Maroc, le Front Polisario serait-il en train de sortir de sa léthargie pour passer à la vitesse supérieure ? Un an après les « événements » de Guerguerate et la rupture du cessez-le-feu avec le royaume décrétée par le Polisario, puis, une quinzaine de jours après, le décès de trois ressortissants algériens à Bir Lahlou, « victimes de frappes marocaines » selon la présidence algérienne, la direction du mouvement indépendantiste semble faire le pari de la radicalisation.

Le 6 novembre dernier, le roi Mohammed VI adressait un discours à la nation à l’occasion du 46e anniversaire de la Marche verte, au cours duquel le souverain a réaffirmé qu’il n’y avait rien à négocier sur le Sahara. Le même jour, Brahim Ghali, le chef du Polisario, se rendait près de la désormais « célèbre » localité de Bir Lahlou pour présider la cérémonie de passation des fonctions à son nouveau chef d’état-major Mohamed El Ouali Akeik.

« Toutes les cibles sont légitimes »

Si Brahim Ghali a alors promis une « intensification des hostilités », son nouveau chef militaire, lui, est allé plus loin en estimant, dans les colonnes du journal britannique The Economist, qu’une « attaque plus profonde » devait être « lancée sur le territoire marocain ».

Selon Mohamed El Ouali Akeik, il s’agirait bien plus « qu’une simple possibilité » non pas des « menaces en l’air » ou des « fanfaronnades », précisant que « les entreprises, les consulats, les compagnies aériennes ainsi que d’autres secteurs sont tous des cibles potentielles ».

Brahim Ghali est en train de tout miser sur l’aile la plus radicale du Polisario, poussé par Alger

Puis, quelques jours plus tard, le 13 novembre, « date anniversaire » des événements de Guerguerate, Taleb Ammi Deh, commandant de la 7e région militaire sahraouie et membre du secrétariat général du Polisario, a annoncé un « déplacement des combats au-delà » de la ceinture de sécurité marocaine, avant d’ajouter que « toutes les cibles aériennes, maritimes et terrestres sont légitimes puisque le territoire est en guerre ». Dans la foulée, il a demandé à l’ensemble des entreprises étrangères qui travaillent au Sahara – 70 sociétés en tout, dont 14 espagnoles – de quitter le territoire sous peine de représailles.

Le ton semble avoir été donné par Alger : le 5 novembre, dans son émission « Crisis », diffusée sur Al Hayat TV, Mokhtar Mediouni, un officier supérieur du renseignement militaire à la retraite, appelait le Polisario à commettre des attentats à Rabat, à Casablanca et à Marrakech, tandis que l’armée algérienne livrait au mouvement des équipements militaires, dont des véhicules tout-terrain de fabrication russe. Gesticulations ou véritable tournant dans l’escalade des tensions entre le Maroc d’un côté, le Polisario et l’Algérie de l’autre ?

Retour dans le passé

« Nouveau ? Non, ça n’a rien d’une rupture », affirme Bachir Dkhil, co-fondateur du Polisario au moment de la lutte contre l’occupation espagnole au début des années 1970, et qui l’a depuis quitté. « Brahim Ghali est en train de tout miser sur l’aile la plus radicale du Polisario, poussé par Alger. C’est un retour aux premières années du conflit. D’abord, la RASD [République arabe sahraouie démocratique] traverse une immense crise politique et institutionnelle. La direction du Polisario, c’est 100 personnes, dont 20 figures qui jouent aux chaises musicales depuis des années. »

Mohamed El Ouali Akeik a ainsi déjà été chef de sécurité, responsable des « zones occupées » ou encore Premier ministre en 2018, « et menait déjà les premières opérations de sabotage économique et humains contre les installations phosphatières espagnoles à Laâyoune en 1974, souligne Bachir Dekhiel. Il renoue avec ses vieilles idées, en somme. »

Pour résumer, le Front Polisario ne mobilise plus, ni en interne ni à l’international, au point que la « guerre » avec le Maroc qu’il revendique depuis un an n’est toujours pas reconnue comme telle par l’ONU. Pis : il continue de subir des pertes importantes. Le 14 novembre, les Forces armées royales (FAR) auraient ainsi neutralisé le commandant de la 5e région militaire dans une attaque lancée par un drone près de la ceinture de sécurité, à Gleibat El Foula. Autre affront : l’extradition le 16 novembre par l’Espagne de Fayçal El Belloul, un séparatiste accusé « d’incitation au meurtre », au Maroc, le 16 novembre dernier.

Dans les camps de la RASD, la jeunesse aspire à étudier à l’étranger ou à rallier des groupes jihadistes au Sahel

Dans les camps de la RASD, l’unité semble être un souvenir bien lointain : les luttes tribales et les guerres de clans font rage, la jeunesse est plus intéressée par son avenir que par un combat politique hérité de la Guerre froide. Elle aspire soit à étudier à l’étranger, soit à quitter les camps pour rallier des groupes jihadistes au Sahel. « Les dirigeants du Polisario en sont réduits à créer de faux postes au sein de la direction pour contenter telle ou telle tribu, apaiser les tensions, mais ça ne prend pas, c’est une vraie faillite », souligne Bachir Dekhiel.

Une impasse extrêmement frustrante, qui pousserait le Polisario à « faire du bruit », à la veille de plusieurs rendez-vous diplomatiques importants : la visite attendue de l’envoyé spécial du secrétaire général de l’ONU au Sahara, Staffan De Mistura, ou encore celle du ministre israélien de la Défense, Benny Gantz, au Maroc les 24 et 25 novembre prochains, le tout dans un contexte très tendu entre le royaume et l’Algérie.

L’escalade, jusqu’où ?

La dynamique est claire : Alger pousse le Polisario à intensifier ses actions militaires contre le Maroc, et lui donne en ce sens une forme de « carte blanche », tandis que les dirigeants de la RASD attendent une plus forte implication du pouvoir algérien dans le conflit. L’objectif pourrait être d’éveiller une plus grande attention de l’ONU et d’obtenir un éventuel virage de sa part : moins de concessions à la partie marocaine et l’organisation d’un référendum d’autodétermination.

Il est clair qu’Alger tente d’ouvrir une brèche vers la Mauritanie, qu’elle perçoit comme un État faible

Pour autant, « l’Algérie n’a aucun intérêt à entrer dans un conflit militaire ouvert, direct et frontal avec le Maroc. Quant au Polisario, il n’a pas les moyens de lutter contre les FAR, voilà pourquoi je ne crois pas à des attaques au-delà du mur », estime Bachir Dekhiel. Dans un avenir proche, le conflit pourrait s’ouvrir sur plusieurs fronts, moins directs, et s’étendre de façon géographique. Sur le front énergétique d’abord, comme en témoigne la coupure du robinet de gaz algérien au Maroc depuis le début du mois de novembre.

Sur le front diplomatique, aussi. « Il est clair qu’Alger tente d’ouvrir une brèche vers la Mauritanie, qu’elle perçoit comme un État faible. On a bien vu que l’Algérie a essayé de mêler la Mauritanie à ce qu’il s’est produit à Bir Lahlou début novembre. Le pouvoir algérien va tout faire pour entrainer Nouakchott dans ce conflit et obtenir son soutien », annonce Bachir Dekhiel. D’autant que le président Ghazouani est considéré à Alger comme proche du Maroc – contrairement à son prédécesseur Mohamed Ould Abdelaziz.