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[Série] Côte d’Ivoire : « Accusé, levez-vous ! »

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Côte d’Ivoire : Richard Adou, un procureur droit dans ses bottes

Par - à Abidjan
Mis à jour le 25 novembre 2021 à 10:45

Richard Adou, procureur de la République de Côte d’Ivoire, en 2019. © Thierry Gouegnon/REUTERS

« Accusé, levez-vous ! » 2/4. Depuis huit ans, Richard Adou occupe le poste très exposé de procureur de la République au tribunal de première instance d’Abidjan. Portrait d’un magistrat en première ligne dans les plus grandes affaires judiciaires du pays.

Jamais Richard Adou n’a envisagé d’autre voie que celle de la magistrature. À l’en croire, il doit sa vocation au hasard d’une tête passée dans la salle d’audience du tribunal d’Abengourou, sa ville natale située dans l’est de la Côte d’Ivoire. Il a alors 16 ou 17 ans et observe, admiratif, le procureur qui se lève pour requérir, « avec une belle diction et beaucoup de gestes ». L’homme incarne « le rôle du méchant », mais le fascine.

Au moment de choisir son orientation, ce fils de planteur ne se pose pas de question : « J’ai tout de suite demandé quelles études je devais faire pour exercer ce métier. » Personne dans sa famille n’a fait de droit, hormis un cousin devenu assureur. Richard Adou, élève brillant, sort diplômé en 1994 de la section magistrature de l’École nationale de l’administration (ENA) après des études universitaires à Abidjan. Dix-neuf ans plus tard, en janvier 2013, il est nommé procureur de la République près le Tribunal de première instance d’Abidjan (TGI), un poste prestigieux, l’un des plus élevés de la magistrature, qu’il occupe avec une longévité inégalée.

Pur produit de la magistrature

Son prédécesseur, Simplice Kouadio Koffi, n’était resté que deux ans avant d’être débarqué brutalement, officiellement pour des questions de gouvernance. « En réalité, c’était à la suite d’un rapport d’enquête sur la bousculade meurtrière du 31 décembre 2001 à Abidjan qui a déplu au pouvoir, souffle un ancien magistrat sous couvert d’anonymat. Accepter cette fonction, c’est accepter la subordination hiérarchique. Pour une carrière, tenter de s’y soustraire est suicidaire. »

Richard Adou, 56 ans, est un pur produit de la magistrature ivoirienne. Après une première affectation au tribunal de première instance de Bouaké comme substitut du procureur, puis comme juge au siège, il rejoint la section détachée de Bouna (Nord-Est) de 1999 à 2002. Il poursuit sa carrière à Tiassalé (Nord) pendant deux ans, puis au parquet d’Abidjan comme adjoint du puissant procureur des années Gbagbo, Raymond Fehou Tchimou. Il reviendra à Bouaké en avril 2009 en tant que procureur de la République jusqu’à sa nomination dans la capitale économique.

« Le procureur n’est pas un juge, insiste-il en nous recevant dans son grand bureau du deuxième étage du TGI d’Abidjan, dans le quartier des affaires du Plateau. Il est celui qui poursuit en cas d’infraction mais c’est le juge qui décide, en toute impartialité, en toute indépendance, et sans hiérarchie aucune. Le procureur général répond aux Garde des Sceaux. S’il dit à gauche, il y va. S’il dit à droite, il a l’obligation d’y aller. La politique pénale est ainsi. Ce n’est pas propre à la Côte d’Ivoire, c’est le cas dans plusieurs pays occidentaux . »

Richard Adou regrette la confusion : « Aujourd’hui, sur les réseaux sociaux, chacun y va de son commentaire. Les gens vous cataloguent très facilement. » Ses interlocuteurs le disent ouvert à la discussion, prêt à vous recevoir, « sauf quand il s’agit de parler de dossiers qui touchent à la politique », nuance l’un d’eux.

Pression politique ?

« Le véritable problème n’est pas l’indépendance du procureur, que l’on sait lié au pouvoir, poursuit le magistrat s’exprimant sous couvert d’anonymat, mais plutôt celle des juges dont la carrière est indirectement gérée par l’exécutif. Leur avancement passe par la présidente de la Cour de cassation, Nanaba Chantal Camara, laquelle est nommée par le président de la République dont elle est proche. Pour gagner des points, il faut s’être montré docile. Quand un supérieur dit qu’il faut prendre une décision dans tel ou tel sens, quel juge peut résister à cette pression ? En avez-vous vu un seul aller à contre-courant des réquisitions du ministère public  ? Jamais ! Certains sont courageux, mais ils ne sont pas protégés. »

En 2019, l’Union nationale des magistrats de Côte d’Ivoire et l’Association syndicale de la magistrature avaient dénoncé, dans un communiqué non signé par crainte de représailles, des mutations soudaines pour avoir dit le droit, «  des violations récurrentes des textes  » ainsi que des « menaces et [des] immixtions dans l’exercice de leurs fonctions ». Plus récemment, le bâtonnier de l’ordre des avocats ivoiriens, Me Claude Mentenon, également conseil de Laurent Gbagbo, a rappelé la nécessité d’avoir des juges « plus forts, moins corrompus et politiques ».

Fermeté

Comme ses prédécesseurs, Richard Adou est un homme médiatique qui croit aux vertus de la communication face à ceux qui dénoncent une justice partiale et soumise aux ordres de l’exécutif . « La communication fait partie de notre profession, assure-t-il. Elle est même au cœur de notre action ». Derrière ses lunettes rondes à fines montures, il se montre particulièrement à l’aise dans l’exercice. Dans « l’affaire Soro », feuilleton politico-judiciaire qui a alimenté la chronique ces deux dernières années, il s’est exprimé à plusieurs reprises. Lors de l’émission du mandat d’arrêt contre l’ancien président de l’Assemblée nationale d’abord, puis à l’issue de son procès pour « complot contre l’État ». Le tribunal avait suivi ses réquisitions : Guillaume Soro a été condamné, en son absence, à la prison à vie.

Mais Richard Adou se montre aussi très soucieux de la caisse de résonance qu’offrent les réseaux sociaux. Accusé par les stars du Zouglou Yodé et Siro d’être « le procureur d’un seul camp » lors d’un concert aux extraits très partagés sur internet, sa réponse a été immédiate. Placés en garde à vue, les membres du groupe ont été condamnés en comparution immédiate à 12 mois de prison avec sursis, une peine assortie d’une période probatoire de cinq ans. Ce fut aussi le cas lors de l’affaire du viol simulé à la télévision ou dans celle d’un père accusé d’avoir drogué et violé ses enfants. Dans les deux cas, certains des protagonistes sont aujourd’hui derrière les barreaux.

Attaqué sur sa gestion du dossier des violences électorales de la fin 2020, qui ont officiellement fait 87 morts et près de 500 blessés, par des associations qui dénoncent une justice à deux vitesses, hâtant les procédures dans certains cas, les freinant dans d’autres, Richard Adou leur oppose la complexité des dossiers. « Je vous assure que ce travail, pour être bien fait, doit être minutieux », affirme t-il.

Son prochain grand rendez-vous judiciaire devrait avoir lieu à la fin de l’année, avec le procès de l’attentat terroriste de Grand-Bassam, Richard Adou étant également directeur de la cellule spéciale de lutte anti-terroriste. « J’aurais regretté de quitter mon poste avant ce procès. »